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L'histoire du Fondaco dei Tedeschi à Venise, ou « Maison des Allemands », est intimement liée à l'essor du commerce entre Venise et les pays germaniques. Simonsfeld constatait une obscurité aux origines du commerce allemand à Venise, ne voyant que ni les dates, ni les lieux, ni les circonstances ne pouvaient être éclairés par des documents précis.

La lumière ne se faisait qu’avec le premier texte, daté du 5 décembre 1228, mentionnant expressément le fonticum communis Veneciarum ubi Theutonici hospitantur. Par sa formulation même, le document témoignait d’une affectation récente du bâtiment aux Allemands, et d’un hébergement encore provisoire. Il prenait valeur de prélude pour une histoire que les sources publiques vénitiennes, en particulier le Capitulaire du Fondaco, permettaient dès lors d’écrire dans la perspective qui était celle de l’autorité publique, à savoir, institutionnelle et fiscale, le contrôle sur les flux de circulation des biens s’accompagnant d’une surveillance étroite des marchands.

Rassemblant des sources inédites, Simonsfeld s’était consacré à l’histoire d’un bâtiment et à la vie de ses habitants ; il était légitime qu’il partît du début du XIIIe siècle, et des premières mentions certaines de l’installation allemande à Venise.

On sait d’autre part que, si l’institution du Fondaco était au début du XIIIe siècle au point de départ d’un long récit, elle était aussi l’aboutissement d’une première période : depuis 50 ans au moins, selon Martin da Canal, « Alemans et Baviers, Franceis et Lombars, Toscans et Ongres et totes gens qui vivent de marchandies » avaient leurs habitudes au Rialto.

Les Prémices du Fondaco

Sur la colonie allemande, nombreuse et puissante, sur le droit des étrangers, des informations antérieures à la création du Fondaco permettent de mieux comprendre la fonction du bâtiment où les Allemands furent hébergés, les confins du bâtiment et le périmètre d’affaires qu’il a suscité une fois pour toutes.

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Dans les années qui précèdent l’institution du Fondaco, plusieurs Allemands de Venise, apparentés les uns aux autres, possédaient terrains et maisons dans la paroisse de S. Bartolomeo, et pratiquaient le commerce à grande échelle. Le plus connu d’entre eux, Bernardus theotonicus, possédait en 1213, lorsqu’il rédigea son testament, près de 15.000 livres de deniers vénitiens en liquidités et en crédits. Il avait acheté à la famille dogale des Mastropiero une parcelle donnant sur le campo S. Bartolomeo par une maison de pierre, devenant ainsi le voisin de l’homme le plus riche de Venise, le doge régnant, Piero Ziani. Il avait payé ce terrain bâti 3.500 livres, le prix le plus élevé que l’on connaisse pour une transaction immobilière avant l’achat par la Commune d’un terrain appartenant aux Zusto, et sur lequel fut édifié le premier « Fondaco dei Tedeschi » entre 1222 et 1225.

Quant à l’idée d’un lieu fixe où les Allemands déposeraient leurs marchandises pendant le temps de leur séjour, R. Cessi l’a rapprochée d’une pratique courante à Venise dès le début du XIIIe siècle, et qui consistait à affecter aux marchands et aux marchandises étrangères des points d’exposition et de vente au Rialto.

Ainsi, les Florentins reçurent un étage dans le palais situé sur la place du marché, puis se transférèrent, dans la première moitié du XIVe siècle, dans la « ruga » de la draperie ; les Lucquois disposèrent d’un ensemble de salles, les Milanais et Cômois présentèrent leurs toiles dans la « ruga » de ca’ Vidal ; marchands de Modène, de Vérone et d’autres, et même l’Art de la laine eurent leur « stand » à proximité de Rialto.

Leur présence sur l’autre rive du Grand Canal et leur installation sur un vaste terrain indique une différence de nature entre leur siège et celui des autres « nations » ; ils sont présents dès l’origine près d’un noyau édilitaire public où se frappe la monnaie et les premiers témoignages précis sur leurs activités marchandes concernent les métaux monétaires : la relation qui s’instaure entre Venise et les pays d’Outremont est dominée par un courant d’importation d’argent, débarqué en sacs et caisses au pied du pont.

Construction et Évolution du Bâtiment

Lorsque la Commune achète en 1222 à Enrico Zusto et Piero Ziani une partie des terrains qu’ils possédaient à cet endroit, la cession a pour but l’extension d’un édifice antérieur, défini en 1275 comme le « fondaco vecchio ». Le bâtiment qui fut reconstruit ou agrandi fut affermé en 1228 à un groupe d’hommes d’affaires allemands, parents de Bernardus theotonicus cité plus haut, qui versaient d’avance à la Commune une somme récupérée sur les recettes d’exploitation. L’un d’entre eux, Abilinus theotonicus, apparaît comme plège pour la dot de sa fille Keotrota.

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Désigné encore en 1252 comme fonticum comunis Venecie ubi habitant Theotonici, l’établissement géré directement par décision du Maggior Consiglio du 30 avril 1268, porte désormais le nom de Fonticum Theotonicorum.

Les quelques textes relatifs au bâtiment primitif, entre 1270 et 1318, ne permettent pas de se faire une idée de sa structure, et on ne sait sur quelles sources se fondait Milesio au XVIIIe siècle pour le définir comme un petit édifice à deux étages peut-être sur des documents tirés des archives privées des familles Zusto ou Polani : l’inventaire récent du fonds ancien de la famille Zusto, déposé aux Archives d’État, n’a ajouté que quelques actes relatifs au Fondaco à la maigre liste qu’on peut tirer des registres du Grand Conseil.

Dans l’ensemble, il s’agit de travaux d’aménagement : à l’intérieur, doublement d’une pièce où l’on salait le poisson, et réfection de la cuisine en 1312 ; à l’extérieur, et depuis 1252, construction d’un mur et ouverture d’une rue de terre (« calle ») permettant l’accès au Fondaco par une porte opposée à la porte d’eau. Ces travaux nécessitèrent des enquêtes de voisinage et des achats de terrains, aussi bien vers le campo S. Bartolomeo, dont le Fondaco était séparé par des maisons et terrains Polani, que vers la calle della Bissa, sur les terrains des Zusto qui s’étendaient bien en arrière du Grand Canal.

L’incendie qui détruisit le bâtiment au printemps de 1318 fut l’occasion de nouvelles négociations avec les propriétaires voisins ; le gouvernement mena dès lors tout au long du siècle une politique d’achats et de travaux destinés à agrandir le Fondaco enserré au milieu des constructions privées. On s’efforçait en même temps de libérer ses accès sur trois côtés ; accès par la voie d’eau, et, sur le grand axe qui va de S. Bartolomeo à S. Giovanni Grisostomo, une allure plus digne de son rôle, au milieu des boutiques accolées à ses murs.

Certaines réalisations virent le jour, mais, malgré la bonne volonté du gouvernement pour répondre aux incessantes pressions des marchands allemands, l’enquête d’utilité publique menée en 1341 par une commission de Sages n’aboutit pas. Les intérêts en cause étaient trop importants et le prix à payer, au cœur du monde des affaires, probablement trop élevé. Le rapport de la commission, par les modifications qu’il prétendait apporter au paysage urbain, nous vaut une description précise des confins du Fondaco, du tortueux dédale entre palais et magasins des plus anciennes familles vénitiennes.

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Depuis le début du XIVe siècle, la zone urbaine proche du Fondaco, entre S. Bartolomeo et S. Salvador, était appelée la « Speziaria », parce que le commerce en gros et en détail des épices s’y était durablement fixé ; de l’autre côté, vers S. Giovanni Grisostomo, s’installèrent les boutiques des Lucquois et les institutions du métier de la soie. Le Fondaco était désormais établi entre les deux territoires du luxe vénitien qui offraient aux marchands allemands les tentations et les objets premiers de l’échange.

Dans la célèbre vue prospective de Venise en 1500, gravée par Jacopo de’ Barbari, c’est le bâtiment du XIVe siècle qui surgit au coude du Grand Canal, avec ses deux cours intérieures, sommairement notées, on l’a vu, par l’un des bons témoins de la Venise allemande, le dominicain Félix Faber, qui hanta les lieux le temps de son séjour à Venise en 1483. Aucun étranger ne nous a laissé du Fondaco une image d’ensemble, et l’on ne possède que des informations dispersées sur la cuisine, la salle des repas, la buvette, quelques chambres dont les hôtes procédèrent à des aménagements pour le confort.

Et pourtant, c’est après le furieux incendie qui le détruisit presque entièrement en 1505, que le rapport d’un scribe du Fondaco nous en analyse la structure. Ce rapport de Francesco Falascho fut adressé pour mémoire aux Proviseurs du Sel, au moment où le gouvernement vénitien préparait activement la reconstruction d’un édifice plus vaste et mieux adapté à la fois aux conditions de vie et de travail des marchands allemands, et aux objectifs policiers et fiscaux de l’administration.

Ce rapport doit être confronté avec celui de 1341, et peut être complété par quelques actes postérieurs à la destruction du Fondaco par le feu, et qui dédommagent des propriétaires voisins dont les bâtiments ont été achetés par l’État pour être détruits, ou procèdent, dans le même but, à des échanges de surface et de rapport égal. Avec persévérance, le gouvernement vénitien tenait à simplifier le tracé et à élargir la rue allant de S. Bartolomeo à S. Giovanni Grisostomo.

Le Fondaco avait été construit sur un terrain Zusto ; séparé par un mur (murus communis) des bâtiments mitoyens qui s’étaient édifié depuis le début du XIIIe siècle, il avait un accès difficile par une ruelle, en partie couverte (« sottoportego »), qui longeait le mur à l’intérieur. Toute amélioration de l’accès supposait une atteinte aux terrains Zusto. Une première fois, en 1340, nous l’avons dit, ce fut la création d’une ruelle, le percement du mur par une porte adaptée à la largeur de la ruelle et donnant face à la porte du Fondaco.

Les anciens terrains Zusto étaient désormais divisés en trois parcelles, que le projet d’alignement de 1341, puis les réalisations de 1506-1508 traversaient et rognaient à nouveau. Les bâtiments de la ca’ Polani, jusqu’alors épargnés, furent également visés par les édiles vénitiens : ils étaient transversalement coupés par la rue neuve de dix pieds de large, soit 3,5 m, qui prenait son départ sur l’axe allant de S. Lio au pont du Rialto.

Au moment de l’incendie de 1505, les possessions Polani étaient passées à la famille dogale des Tron, et les Zusto avaient cédé une partie de leurs maisons aux Vendramin et aux Amadi ; Alvise Zusto vit cependant se réaliser le projet qui faisait, après des siècles de symbiose, pencher en faveur du Fondaco élargi la balance du pouvoir territorial, et écorner de plusieurs mètres le palais qui restait à sa famille le long du « rio del Fontego ».

Tableau récapitulatif des propriétés autour du Fondaco en 1505

Numéro Propriétaire Description Superficie (pieds carrés)
1 Héritiers de Nicolo Tron Boutique 220
2 Tron Magasin (Office des draps d’or à l’étage) 380
3 Commune Domus comunis (résidence du « massario » du Fondaco) N/A
4 Amadi et Redolphin Boutiques et magasins (une dizaine de locaux) N/A
5 Ca’ Tron « Hostaria » N/A
6 Zuan Vendramin Boutiques et magasins N/A
7-9 Zusto N/A N/A
10 Dolze N/A N/A

Les Aménagements au Début du XVIe Siècle

De tous les propriétaires avec lesquels le provéditeur au Sel Francesco de’ Garzoni eût à discuter, Alvise Zusto paraît avoir été le plus difficile à contenter ; le gouvernement s’engageait à reconstruire dans le nouveau Fondaco des boutiques à louer, et les proposait en priorité aux expropriés, à condition que les loyers qu’ils en espéraient ne parussent pas excessifs. Francesco de’ Garzoni transmit au Collège les exigences et les surenchères : les Redolphin voulaient être dédommagés en argent comptant, les Vendramin voulaient effacer une dette héritée de leur père à l’Office « delle Cazude », et comptaient sur la compréhension du Provéditeur pour l’enregistrement d’un loyer de boutiques supérieur à celui qu’ils percevaient. Alvise Zusto s’en tenait au loyer déclaré lors de la dernière Décime, et refusait la permutation qu’on lui proposait sur la place de la Boucherie.

Le successeur de Garzoni eut plus de chance dans sa négociation avec les exécuteurs testamentaires du doge Tron, ancien propriétaire de la ca’ Polani. Il s’agissait en effet des Procurateurs de St. Marc, qui, grâce à la première phase des tractations de voisinage, venaient d’acheter au nom de l’État les boutiques et magasins des Amadi donnant calle della Bissa. Entre officiers, l’échange était aisé : les Procurateurs de St. Marc abandonnaient aux démolisseurs une fraction du palais Polani-Tron, et s’installaient 15 mètres plus loin, face au Fondaco qui surgissait des ruines.

L’ensemble de l’opération avait duré à peine plus d’un an. En un temps record, l’État vénitien avait trouvé les moyens d’assortir la reconstruction du Fondaco d’une entreprise d’urbanisme, dont les résultats sont toujours perceptibles. Du morcellement des grands domaines initiaux, du tracé tortueux de la calle della Bissa ne subsiste qu’un îlot laminé ; intouché, le môle de la ca’ Querini ferme encore la perspective de la « calle del Fontego ».

Du dossier conservé dans les archives du Proviseur du Sel, nous retiendrons un élément qui nous parait essentiel pour comprendre les conditions topographiques dans lesquelles se dressait le Fondaco : cet élément est numérique, et permet d’établir des relations rarement analysées entre les dimensions d’un bâtiment, le nombre des marchands qui y trafiquent et un volume d’affaires.

L’Étroitesse des Lieux et la « Privatisation » des Chambres

Documents publics et privés insistent fréquemment sur la difficulté du travail, l’entassement des individus et des biens dans le cadre de l’ancien Fondaco ; au point que le gouvernement, malgré des rappels périodiques au règlement du Capitulaire, doit admettre par grâce que la clôture du Fondaco sur lui-même relève d’une vue de l’esprit. La situation n’est d’ailleurs pas particulière au commerce allemand : il suffisait de passer le pont et de s’étonner des conditions de promiscuité dans lesquelles devaient travailler marchands en gros et au détail, banquiers, officiers et faquins ; la reconstruction du marché rialtin après le grand incendie de 1514 ne se fit pourtant pas selon les projets rationnels et grandioses des architectes consultés, Scarpagnino et fra Giacomo.

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