Il y a plus de quarante ans, un événement tragique a secoué la France : l'assassinat du juge Pierre Michel en pleine rue à Marseille. Le 21 octobre 1981, aux alentours de 12h49, le juge d'instruction Pierre Michel, alors âgé de 38 ans, est abattu de trois balles de 9 mm par deux hommes à moto, boulevard Michelet, près de la Cité Radieuse de Le Corbusier.
En poste depuis huit ans, Pierre Michel est abattu de trois balles de 9 mm par deux hommes à moto, comme lui. Une exécution.
Alors qu'il rentre déjeuner avec sa femme et ses deux filles, le magistrat s'arrête à un feu rouge, sur le boulevard Michelet, à Marseille, à 12 h 49. Deux hommes chevauchant une puissante moto rouge stoppent à sa hauteur et l'un d'eux dégaine une arme de poing. Atteint de trois balles de 9 mm au niveau du thorax, de l'épaule et du cou, Pierre Michel, 38 ans, meurt instantanément.
Abattu comme un vulgaire voyou, il est le deuxième juge d'instruction assassiné en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale, après le juge François Renaud, mort six ans plus tôt à Lyon.
Olivier Leurent, président du tribunal judiciaire de Marseille, avait 18 ans au moment des faits. Il a été "marqué comme toute une génération d'étudiants en droit, comme toute la France. Porter atteinte à la vie d'un juge, c'est porter atteinte à l'État de droit. C'est tuer la justice. Au-delà du drame humain particulièrement odieux, c'était bien au juge qu'on s'attaquait". Il estime qu'il s'agissait "d'un guet-apens. On ne lui a laissé aucune chance. C'est terrible".
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Le lendemain du drame, la Une du Provençal montre la photo de la scène de crime avec ce titre : "Qui a tué le juge Michel ?"
Après avoir retrouvé la Honda rouge, que les assassins avaient volée, et identifié l’empreinte digitale d’un mécanicien sur un autocollant, les enquêteurs suivent la piste de deux truands locaux, affiliés au parrain de la drogue Gaëtan Zampa, lui aussi soupçonné. Mais, faute d’indices matériels, les trois hommes, qui clament leur innocence, sont vite relâchés.
Les enquêteurs passent alors au peigne fin les dossiers de Pierre Michel, cet ancien professeur de sciences naturelles dans l’est de la France, devenu magistrat en 1974 après un doctorat de droit. Nommé à Marseille, Pierre Michel est parti en croisade contre les trafiquants de stupéfiants dans une ville considérée comme la capitale mondiale de l’héroïne, où sévit notamment le réseau mythique de la « French Connection ».
« Il a été l'un des premiers juges d'instruction à peser sur l'environnement des voyous, sur leurs soutiens logistiques, et notamment leurs compagnes, qu'il n'hésitait pas à incarcérer », analyse Eric Pelletier, coauteur, avec Jean-Marie Pontaut, de l'enquête Qui a tué le juge Michel ? (Michel Lafon, 2014). « L'une d'entre elles a d'ailleurs accouché à la prison des Baumettes. Dans le milieu, c'était une pratique très mal perçue, mais le juge Michel s'en moquait », ajoute Eric Pelletier.
En réalité, la résolution de l'enquête sur l'assassinat du juge anti-drogue est due au hasard. En octobre 1985, des truands français sont arrêtés avec 10 kilos d'héroïne dans un chalet près de Fribourg, en Suisse. Quelque temps plus tard, François Scapula, le « chimiste » de la bande, livre aux policiers marseillais les noms de ceux qui ont supprimé le juge Michel : François Checchi, le tireur, et Charles Altiéri, le pilote de la moto, ont agi sur ordre de François Girard, alias « Francis le Blond », et d'Homère Filippi, deux trafiquants de drogue notoires, liés aux mafias sicilienne et new-yorkaise.
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Le premier est incarcéré depuis le 29 juin 1981 dans le cadre d'une affaire de trafic d'héroïne instruite par le juge Michel. « François Girard nourrissait une haine personnelle contre Pierre Michel et craignait d'être impliqué dans une autre enquête portant sur un laboratoire d'héroïne à Palerme », décrypte Eric Pelletier. « Homère Filippi, quant à lui, était un voyou de haut niveau, dans la mouvance de Gaëtan Zampa, qui est parti en cavale après sa mise en cause dans le meurtre du juge. Il n'a jamais été retrouvé. La rumeur dit qu'il serait mort d'un cancer, mais personne n'a de preuves », ajoute le journaliste.
En 1988, François Checchi et François Girard sont d'abord condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une peine de sûreté de dix-huit ans. En fuite, Homère Filippi et Charles Altiéri, qui sera ensuite rattrapé, écopent de la même peine trois ans plus tard.
En juin 2010, François Checchi, l'homme qui a abattu de trois balles le juge Michel, a tenu à se justifier dans une interview à La Provence : « Je reconnais sans discussion être l'auteur de cet acte que je regrette profondément, mais j'étais persuadé de participer à un simple règlement de comptes entre voyous pour aider mon ami d'enfance, Charles Altiéri, qui s'était fait menacer par un Libanais pour une histoire d'argent. On m'a menti, manipulé. C'est un gâchis. Irréparable. Pour tout le monde. »
En septembre 2014, François Checchi, 65 ans, a bénéficié d’un régime de semi-liberté. Charles Altiéri, de son côté, a été remis en liberté conditionnelle sous bracelet électronique, un mois plus tard.
Surnommé « le cow-boy » ou « le justicier », le magistrat est un homme de terrain, proche de certains policiers, qu'il accompagne parfois dans leurs perquisitions musclées. En sept ans d'activité, il aura démantelé six laboratoires de transformation d'héroïne et inculpé 70 trafiquants. « Son dernier dossier a été un calvaire, explique Eric Pelletier. Il inquiétait sa hiérarchie, qui ne le soutenait plus autant qu'auparavant, il n'hésitait pas à s'opposer au nouveau procureurâ?¦ Isolé, il était devenu une cible facile pour le milieu, qui le haïssait et le menaçait. Il n'a pas pris la mesure du danger. »
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Pierre Michel est né le 2 juillet 1943. D’une famille de Notaire et d’Avocat, il préfère se tourner vers la magistrature. Sa première affectation à Marseille le conduira à s’occuper des affaires de mineurs puis de stupéfiants. En matière de lutte contre le trafic de stupéfiant, le juge d’instruction sera surnommé "le justicier" ou le "cow-boy". Il va exercer son activité avec pugnacité et dynamisme. Il va secouer la police marseillaise ankylosée, infiltrée et démotivée par la puissance de la pègre locale que l’on surnomme alors la "French Connection".
Marseille est alors considérée comme la capitale mondiale de la drogue Pour lutter contre cette organisation, il s’implique personnellement, utilise des méthodes inédites parfois un peu limites mais d’une véritable efficacité. Il s’entoure de policiers de confiance, parvient à démanteler 6 laboratoires de transformation d’héroïne, à arrêter 70 trafiquants. Avant l’arrivée du Juge Michel, la justice marseillaise semblait résignée à ne plus rien faire tant la French Connection était organisée riche et puissante. Le Juge Michel s’acharne. Multiplie les descentes, les arrestations. La French Connection perd des millions tous les jours. Et elle doit produire pour exporter et notamment aux Etats-Unis. Bref, le Juge Michel est un véritable empêcheur de tourner en rond.
Olivier Leurent, ancien directeur de l'École Nationale de la Magistrature, explique que la loi a depuis évolué. "Le juge d'instruction n'est plus seul désormais. Il travaille en équipe. Ce qui rend les juges moins vulnérables. Par ailleurs, on a créé des juridictions interrégionales spécialisées. On a développé la spécialisation de juges dans la lutte contre la délinquance organisée".
Pour Olivier Leurent, "le juge Michel a eu sans doute raison trop tôt". Il a développé la coopération internationale en travaillant avec ses homologues américains et italiens. "Il a développé la spécialisation, il était hyper spécialisé. On disait de lui qu'il travaillait 12 heures par jour, qu'il était un puits de science en matière de lutte contre les trafics de stupéfiants."
"Le juge Michel fait partie de l'histoire du tribunal judiciaire" insiste Olivier Leurent. "Tous ceux qui ont travaillé avec lui ne l'ont pas oublié, il reste très présent. C'est vrai qu'on pourrait imaginer lui donner un nom de place ou de rue à Marseille." Une salle d'audience au tribunal de Marseille porte le nom de Pierre Michel.
Au palais de justice de Catane, en Sicile, les juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino ont pourtant leurs noms gravés sur les marches, aux côtés de leurs neuf gardes du corps et policiers tués par la mafia dans les années 1990…
Certains se souviennent peut-être du juge d’Instruction Pierre Michel, assassiné à Marseille par le milieu du grand banditisme local. Certains plus jeune, auront peut-être vu au cinéma le film la French qui évoque l’histoire du juge Michel interprété par Jean Dujardin.
40 ans après, sur le boulevard Michelet, rien ne rappelle la mort du juge Michel. Aujourd’hui, le lieu n’est en rien un lieu de mémoire. Ni plaque symbole ni stèle commémorative ni fleurs souvenirs. Trois conteneurs de tri sélectif pour triste décor. Et la « maison du fada » de l’architecte Le Corbusier, à quelques mètres, pour seul jalon. Des dizaines de motos et d’autos empruntent ce chemin chaque jour. Sans savoir. Sans se douter qu’ici, on a tiré sur la République.
Seule une plaque porte son nom et rappelle qui il fut, sur la place Monthyon, rebaptisée square Pierre-Michel.
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