La guerre de 1870 a été un conflit charnière, marqué par l'utilisation de nouvelles technologies militaires, dont les mitrailleuses. Cet article explore en détail les différents types de mitrailleuses utilisées pendant cette guerre, leur développement, leur utilisation tactique et leur impact sur le déroulement du conflit.
La déclaration de guerre trouve ses racines dans les ambitions du chancelier prussien Otto von Bismarck, qui visait à unifier l'Allemagne sous l'autorité de la Prusse. Bismarck a su utiliser les maladresses diplomatiques de Napoléon III pour créer un sentiment anti-Français, préparant ainsi le terrain pour un conflit. Une nouvelle guerre victorieuse, contre la France, cimenterait définitivement l’unité de la confédération.
En novembre 1869, le trône d'Espagne est vacant, et le gouvernement provisoire espagnol offre le trône à un prince prussien, Léopold de Hohenzollern. Guillaume 1er lui donne son consentement en juin 1870. L’ambassadeur de France rejoint le roi de Prusse qui prend les eaux à la station thermale d'Ems. La négociation aboutit : le roi retire son accord. En conséquence, le prétendant renonce, le 12 juillet, et l’Espagne en informe officiellement Napoléon III.
Le 19 juillet, à 13 h, la déclaration de guerre française est remise au ministre des Affaires étrangères prussien. Plus tard, le jour même, au Reichstag, Guillaume 1er prononce un discours-appel au peuple germanique tout entier outragé par la France. Le 23, Napoléon III, longtemps hésitant, adresse une proclamation à son peuple où il dénonce l'arrogance prussienne, puis le 28, à Metz, il prend le commandement de l'armée. Le 2 août, le roi de Prusse se met, à Mayence, à la tête de ses troupes.
L'armée française, bien que manquant d'une logistique efficace et d'états-majors compétents, disposait de quelques atouts, dont le fusil Chassepot et les premières mitrailleuses à manivelle (modèle de Reffye). Elle est minée par un mauvais système de recrutement, par des états-majors médiocres, souvent ignorants des modernités tactiques ; elle est dotée des premières mitrailleuses à manivelle (modèle dit de Reffye), d'un excellent fusil (le Chassepot), mais d'une faible artillerie et d'une logistique inopérante. La troupe ne manque pourtant ni de courage ni de dévouement.
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L'armée confédérée, regroupant les troupes prussiennes et de 22 états de la Confédération du Nord, ainsi que les armées des royaumes de Bavière, du Wurtemberg et du grand-duché de Bade, était une force considérable d'environ 600 000 hommes, 70 000 chevaux et 1 500 canons.
Pour mieux comprendre l’emploi des mitrailleuses sous la Commune, il faut d’abord remarquer que l’apparition de celles-ci, dans les années 1860, est liée à l’histoire de l’artillerie. On s’était rendu compte très tôt que les projectiles pleins (boulets en pierre, puis en fonte) n’étaient efficaces qu’à leur unique point d’impact ; ils l’étaient donc essentiellement contre les fortifications et très peu contre les hommes, même à découvert.
Plutôt que de se focaliser sur le perfectionnement des canons et de leurs munitions, on étudie le moyen d’envoyer à partir d’une même pièce des projectiles beaucoup plus petits mais qui se succèdent à très grande cadence. Ce principe général va donner lieu dans son application à deux « écoles » : l’école américaine et l’école belge et française.
L’école américaine est représentée essentiellement par les frères Gatling. Leur mitrailleuse, mise au point de 1861 à 1865, est constituée de 6 ou 10 tubes accolés qui tournent ensemble, en boucle, autour d’une culasse fixe. Chaque tube reçoit à tour de rôle une cartouche à partir d’un chargeur, fixe également. Une fois le coup parti, chaque tube est réapprovisionné à son tour automatiquement, puisque l’ensemble des tubes continue de tourner.
La mitrailleuse Gatling, une des premières mitrailleuses efficaces, combinait fiabilité, puissance de feu et facilité d'alimentation. Elle fut conçue par l'inventeur américain Richard Gatling en 1861, qui déposa en 1862 le brevet pour une arme à plusieurs canons rotatifs. Initialement, elle utilisait des cartouches en papier, ce qui limitait sa fiabilité.
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Le principe de fonctionnement repose sur plusieurs ensembles, chacun constitué d'un canon intégrant une chambre et un mécanisme de percussion. Lors du tir, l'une des opérations nécessaires (chargement, verrouillage, percussion, extraction et éjection) est toujours en cours sur l'un des ensembles. Une manivelle imprime un mouvement de rotation à dix ensembles montés autour d'un axe central, permettant à chacun de tirer successivement grâce à un système de cames. Le chargement s'effectue par gravité à partir d'un chargeur placé au-dessus de l'arme. La cadence de tir pouvait atteindre 1 1200 coups par minute, mais un tir utile dépassait rarement 400. Le calibre variait de 7,8 à 25,5 mm, et elle était servie par quatre opérateurs.
Napoléon III s'intéressa particulièrement à ce type d'arme, mais son utilisation par l'artillerie fut un désastre. La Défense Nationale ne s'en soucia plus du tout par la suite.
Un certain nombre de mitrailleuses Gatling ont été achetées par la France en Amérique et en Angleterre, au cours de la guerre de 1870-1871. Pendant le siège de Paris, certains établissements construisirent des Gatling sous licence : Ets Cail, Ets Warral, Edgewell and Middleton.
Voici un récapitulatif des clients de la Gatling Gun Company :
| Pays | Nombre d'unités (approximatif) | Remarques |
|---|---|---|
| USA | 600+ | Armée de terre uniquement |
| Russie | 400 | |
| Turquie | 230 | En 1870 uniquement |
| Autres | N/A | Grande Bretagne, Chine, Égypte, Japon, Tunisie, Roumanie, Maroc, Amérique du Sud, etc. |
Les mitrailleuses de l’école belge et française sont également constituées de tubes accolés. Mais ici ils sont fixes et approvisionnés tous en même temps à partir d’un bloc métallique amovible où sont disposées les cartouches de telle sorte que chacune soit placée en face d’un tube et puisse être insérée dans celui-ci. Tout à l’arrière, une grande vis avec une manivelle permet de mettre le bloc-chargeur au contact de l’extrémité des tubes. Une « vis de déclenchement » placée sur le côté permet de provoquer successivement le tir de chaque cartouche par percussion.
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C’est le capitaine Verchère de Reffye, d’abord officier d’ordonnance de l’empereur, qui va mettre au point en secret au camp de Satory, de 1863 à 1866, le principal modèle français (il y en aura d’autres en province), appelé alors « canon à balles ». Celui-ci s’inspire largement au début de la mitrailleuse belge. Il est composé de vingt-cinq tubes rayés en acier de calibre 13 mm, eux-mêmes englobés dans un autre tube, en bronze, de plus grand diamètre. Celui ci était monté sur un affût de canon muni de grandes roues comme les pièces d’artillerie. D’où la confusion fréquente avec les canons classiques [1].
Le canon à balles, adopté en 1867, est fabriqué à l’atelier de Meudon, en banlieue parisienne, et, au moment de la guerre franco-allemande, en province, notamment à Nantes et au Creusot.
Au moment des essais, le canon à balles est apprécié pour sa précision, au moins jusqu’à 1 000 m, sa quasi-absence de recul (en raison de son poids, 1485kg avec l’affût) et sa facilité d’emploi. Mais c’est surtout une doctrine d’emploi déficiente, plus que ses défauts de conception, quiva pénaliser l’utilisation du canon à balles. Il était considéré - ainsi que son nom l’indique - comme une pièce d’artillerie, non une arme d’infanterie.
À la déclaration de guerre, 168 canons à balles, groupés en batteries de 6 pièces, sont disponibles pour le service en campagne. Leur utilisation au sein de l’artillerie, apporte surtout des déconvenues : ils sont surclassés par les canons prussiens qui tirent plus loin. En outre, quand il capitule à Metz (27 octobre 1871), Bazaine va livrer 12 batteries à l’adversaire.
En 1866, il présenta une bouche à feu composée de 25 tubes en acier entourés d’une enveloppe en bronze montée sur un affût de 4 modifié. Les tubes étaient rayés au calibre de 13 millimètres pour tirer des balles oblongues en plomb de 54 grammes. La charge était de 12 grammes de poudre en 6 rondelles comprimées. La douille était en clinquant et le culot en laiton. Ces cartouches étaient placées par 25 dans des boîtes permettant chacune de charger simultanément les 25 tubes. Elles étaient mises à feu, par percussion ; les percuteurs étaient armés et déclenchés successivement. La cadence de tir pouvait atteindre 125 coups par minute. La précision du tir était très grande, jusqu’à mille mètres.
Pourtant, lorsque dérogeant à la règle, les canons à balles sont utilisés contre l’infanterie ou la cavalerie, ils provoquent de véritables hécatombes. C’est le cas par exemple à la bataille de Saint-Privat, pourtant défaite française (18 août), où la Garde prussienne est décimée par le tir des canons à balles.
Surprise, la division Abel Douay se défendit comme elle put. Une batterie de canons à balles après quelques salves fut prise à partie par une concentration de tirs adverses, victime de sa renommée naissante et de la terreur qu’elle inspirait. Offerte directement, sur une crête, aux coups de l’adversaire, elle était vouée à l’échec. Le général Abel Douay fut mortellement blessé en cherchant un nouvel emplacement pour cette batterie.
Deux batteries de canons à balles ont d’abord cherché à se conformer à l’instruction officielle : c’est-à-dire participer à l’emploi en contrebatterie de l’artillerie en général. Elles furent prises à partie par une masse d’artillerie adverse qui concentra son tir sur elles, marquant une fois de plus, la préoccupation qu’avait l’ennemi de les neutraliser. En revanche, chaque fois que ces armes prenaient l’infanterie pour cible, même à courte distance, les résultats étaient probants : les relations des corps de troupe témoignent à quel point ces engins étaient efficaces.
Le 16 août vers deux heures du soir, le général Alvensleben ordonna à la brigade de cavalerie Bredow de mener une charge pour dégager l’infanterie prussienne exsangue. Ce fut la « Totenritt », la chevauchée de la mort. La brigade fut presque anéantie par le tir des mitrailleuses et des chassepots.
La prise du pouvoir en mars 1871 par les communeux ne se traduit pas par une rupture en ce qui concerne les mitrailleuses - c’est le terme générique qui remplace désormais celui de canon à balles - aussi bien pour ce qui est de leur production que de leur utilisation sur le terrain.
Le 28 mars, au soir de sa proclamation, la Commune dispose de quelque 400 canons. La présence parmi eux de mitrailleuses, encore considérées comme des pièces d’artillerie, est avérée. Mais leur nombre, certainement minoritaire, est mal connu.
L’investissement de la capitale nuit peu à la production de guerre. Il convient en effet de se rappeler que Paris intra-muros est alors une ville industrielle, avec des stocks de matières premières suffisants pour supporter un long siège. À côté de nombreux petits ateliers, il existe de grandes entreprises comptant plusieurs centaines d’ouvriers.
L’armée versaillaise s’était équipée elle aussi de mitrailleuses. Au moment de sa formation, elle dispose de 4 batteries. Elle bénéficie ensuite d’une partie des commandes passées par le gouvernement de la Défense nationale. C’est le cas probablement de 19 Gatling commandées chez Remington, aux USA, et qui sont livrées en janvier 1871, donc trop tard pour pouvoir être acheminées dans Paris assiégé.
Dans le renforcement des défenses, la mitrailleuse présente trois avantages. D’abord, sa puissance de feu : on a calculé que celle d’une batterie (six pièces) était supérieure à l’époque à celle d’un bataillon ; les versaillais progressant avec circonspection, une ou deux mitrailleuses couplées avec autant de canons utilisant des boîtes à mitraille suffisent ; sa facilité d’emploi, ensuite : alors que le canon, depuis toujours l’arme de prestige de la Garde nationale, nécessite des connaissances techniques, la mitrailleuse ne requiert qu’une formation sommaire sur le terrain (il suffit quasiment de savoir tourner une manivelle !) ; enfin, la mitrailleuse tirant par définition des gerbes de projectiles, sa mise en batterie est beaucoup plus sommaire que celle d’un canon qui utilise des obus explosifs, souvent à plus grande distance et sur un objectif précis. C’est donc à ce moment qu’elle acquiert de fait son autonomie par rapport à l’artillerie et devient une arme d’infanterie que s’approprient facilement les fédérés.
Nous vîmes apparaître au bout de la rue la gueule d’une mitrailleuse […] poussée par des hommes cachés dans la tranchée. Tous nos efforts se concentrèrent sur cette terrible mécanique qu’il s’agissait de ne pas laisser pointer sur nous. Chaque fois qu’un artilleur ou un soldat de la Commune essayait de remuer l’instrument, quarante coups de feu le faisaient tomber mort à côté de sa pièce. Ils y mirent une énergie dont le désespoir seul pouvait les rendre capables ; tantôt l’un d’eux se sacrifiait, se découvrait entièrement et ne tombait qu’après avoir donné une assez forte impulsion à la mitrailleuse ; tantôt un autre, se glissant au milieu des morts, poussait à la roue. Nous fûmes alors obligés de tirer sans relâche dans le tas des cadavres.
De leur côté, les versaillais utilisent aussi leurs mitrailleuses, dans une moindre mesure, semble-t-il, puisque ce sont eux les assaillants. Mais ils en font un usage bien particulier que l’on ne rappellera jamais assez : les exécutions de masse, comme ce fut le cas au Luxembourg, place d’Italie, à la prison de la Roquette et ailleurs ; dans le Bois de Boulogne et probablement aussi un temps à la caserne Lobau, qualifiée parfois d’ « abattoir national » : les « moulins à café » prennent le relais des pelotons d’exécution au-delà de dix.
Les pertes engendrées par les combats entre l’armée prussienne et l’armée du Rhin en 1870 ne sont pas comparables. Les archives publiées plus de trente ans après les faits par la Revue militaire expliquent, pour partie, la différence sensible entre les belligérants : à Saint-Privat, 1 510 tués ou blessés pour le 6e corps (Canrobert) et 10 500 pour la Garde prussienne et le 12e corps Saxon, 453 tués et blessés pour le 2e corps (Frossart) et 4 218 pour la 1re armée prussienne (Steimetz).
Cette remarque concerne également les canons à balles. Cette arme, cause de pertes importantes chez les Prussiens, était utilisée comme les canons d’artillerie. Elle aurait été encore plus efficace et utile dans le cadre des armes de l’infanterie 2. 2Une étude du général Frère 3 estime que les pertes allemandes, en 1870, étaient dues à 90 % aux armes d’infanterie et seulement à 5 % aux projectiles d’artillerie 4.
Que sont donc ces fameux canons à balles imposés par Napoléon III et qu’on considérait, à l’époque, comme une fantaisie de l’Empereur ? Celui-ci, avait une culture militaire supérieure à celle de la plupart de ses généraux. Formé à l’école d’artillerie de Thoune, il voulait une arme pour combler le vide entre 500 mètres, portée des boîtes à mitraille de l’artillerie, et 1 200 mètres, portée minimale de l’obus à shrapnel. Il avait d’ailleurs rédigé une étude sur Le passé et l’avenir de l’artillerie en France, où il commentait le rapport de Robert de la Mark, maréchal de France sur les « mitrailleuses » de Pedro Navarro 14.
La guerre de 1870 a mis en lumière l'importance croissante des mitrailleuses comme armes de destruction massive. Bien que leur utilisation ait été entravée par des doctrines tactiques inadéquates, leur potentiel destructeur était indéniable. Les mitrailleuses de Reffye et les Gatling ont marqué une étape importante dans l'évolution de l'armement et ont influencé les conflits futurs.
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