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Mikhaïl Timofeïevitch Kalachnikov, né le 10 novembre 1919 à Kouria, dans le gouvernement de l'Altaï (RSFS de Russie), et mort le 23 décembre 2013 à Ijevsk en Oudmourtie, à l'âge de 94 ans, est un ingénieur et un lieutenant-général russe, inventeur de l'AK-47, arme qui porte son nom. Il est une figure emblématique dont l'invention a marqué le XXe siècle. Son nom est si connu qu’il acquiert une vie propre, se déployant dans des domaines toujours plus étendus.

Jeunesse et Débuts

Né en 1919 dans une famille paysanne koulak du village de Kouria (kraï de l'Altaï), il est le 17e d'une fratrie de 19 enfants, dont huit ont survécu. Victime de « dékoulakisation », il connaît à l'âge de 11 ans, la déportation dans l'oblast de Tomsk, en Sibérie avec toute sa famille. Il s'évade deux fois à l'âge de 15 et de 17 ans, puis travaille dans un dépôt du chemin de fer Turkestan-Sibérie.

L’auteur évoque d’abord l’arrière-plan familial, une famille de paysans modestes issus de l’Altaï, et, bien sûr, les conditions politiques et historiques qui valent à cette famille la déportation collective en Sibérie. Il s’attarde sur certaines périodes : la vie en Sibérie, la rudesse des travaux paysans, la première tentative pour échapper à la déportation suivie de préparatifs minutieux en vue d’un second départ, celui-là définitif.

En 1938, à l'âge de 19 ans, il fait son service militaire et suit à Kiev une école de conducteurs de chars et montre son intérêt en mettant au point des améliorations pour le Tokarev TT 33, la tourelle de char et un réservoir de moto. Devant cette aptitude, le maréchal Joukov l'envoie suivre un cours de mécanique spécialisée dans la construction de chars d'assaut.

La Genèse de l'AK-47

En tant que conducteur de char, il est blessé grièvement pendant la guerre lors de la bataille de Briansk en 1941 lors de l'opération destinée à stopper la percée allemande vers Moscou. Il fait un long séjour à l'hôpital et durant sa convalescence, il se met à dessiner des modèles de pistolets car il avait été frappé par la supériorité technique de l'équipement des soldats de l'armée allemande. Il a l'idée de créer un fusil d'assaut petit, fiable et rapide et de le présenter au maréchal de l'artillerie Nikolaï Voronov.

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Ce dernier le soutient et le pousse à perfectionner son fusil-mitrailleur qui finalement sera retenu par l'État soviétique pour être produit à partir de 1947. Ce fusil est nommé Avtomat Kalachnikova 1947, la célèbre AK-47 (communément appelé « Kalachnikov »). Sa simplicité, sa légèreté et sa rusticité en font un succès mondial, qui aurait été produit à plus de cent millions d'unités, copies comprises.

L’œuvre évoque ensuite une blessure au Front, la convalescence très vite suivie de travaux acharnés, les recherches et expériences ayant donné naissance au fameux fusil d’assaut, les deux fils narratifs convergeant ici avant de diverger ; Rohe ne s’intéresse pas moins aux travaux ultérieurs de l’ingénieur, tentant de cerner l’intégralité d’une œuvre (poèmes compris) ainsi que les ambiguïtés de cette figure exemplaire du socialisme.

De même, Rohe donne à voir les origines de la kalachnikov (avec des précisions techniques d’une clarté bienvenue pour les profanes), les longs travaux et recherches ayant conduit à son élaboration, le perfectionnement des prototypes aboutissant à l’AK-47 (ou Avtomat Kalachnikova, année 1947), puis la consécration que représente la fabrication de masse jointe à la mythification politique.

Au STG-44 (ou Sturmgewehr, année 19441) qui avait fait tant de ravages sur le front de l’Est, l’Armée rouge devait pouvoir opposer « l’arme individuelle ultime, conçue depuis la base et pour la base […] une machine régie par un mécanisme qui ne s’enraye jamais et ne tombe jamais en panne, qui résiste absolument à toutes les conditions climatiques et ne trahit jamais le soldat » (p. 27).

En effet, le grand mérite de l’œuvre est de rappeler à quel point le perfectionnement technique est inséparable d’un projet politique. Il s’agissait de corriger une injustice et une anomalie, à savoir la supériorité des armes fascistes en termes de mobilité et de précision.

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[…] en plus de désigner ce fusil d’assaut aux formes si familières pour nous aujourd’hui, si familières et pourtant si mythiques, avec ce splendide bois verni, avec ce large magasin en virgule inversée, avec cette espèce d’aura authentique qui se dégage de sa géométrie limpide et de ses matériaux sommaires, ce nom d’AK-47 renfermait effectivement en son sein l’abolition de la propriété privée et la collectivisation des moyens de production, la nouvelle politique économique, la planification quinquennale, les hauts-fourneaux et les ouvrières agricoles, la bataille de Stalingrad, l’art réaliste et le cinéma soviétique, les parades spontanées de la jeunesse et les grands défilés militaires.

Le « nom » remplit, on le voit, un rôle essentiel dans le processus par lequel l’arme atteint à une « indéniable cristallisation en fétiche politique - car quiconque la possédait dans ses mains et l’utilisait sur le terrain participait ou croyait participer de près ou de loin à l’histoire et à la mythologie commune de l’émancipation » (p. 45).

Soulignons le fait que Rohe, contrairement à l’usage courant, utilise systématiquement la majuscule pour désigner l’arme, soit pour souligner cette aura mythique, soit pour resserrer le lien entre les deux principales séries de récit (histoire de l’inventeur, histoire de l’invention2). Le nom propre ne s’est pas tout à fait transformé en nom commun à ses yeux, le trajet de l’un à l’autre paraît être encore en cours3.

C’est, en d’autres termes, le nom Kalachnikov - « un patronyme illustre et partout respecté » (p. 84) - qui se met à traverser différents continents pendant les décennies suivantes. Le récit quitte le domaine technique (à supposer qu’il s’y soit jamais cantonné) pour envisager les théâtres d’opérations successifs de ce nom, retraçant les étapes par lesquelles le fusil d’assaut, d’abord marque déposée d’usines soviétiques, a vu ensuite sa production s’étendre à d’autres pays autorisés - et non autorisés, les contrefaçons fleurissant en même temps que les variantes officielles.

Mais la confrontation aux autres modèles (qu’il s’agisse de précurseurs, de variantes ou de rivaux) ne fait que confirmer l’excellence de l’AK-47 qui poursuit sa marche triomphale à travers les continents et les âges.

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De même, progressivement, une arme qui devait être l’apanage de l’Armée rouge, puis une marque de confiance envers les armées des « pays frères », s’est répandue dans des aires toujours plus variées, dans les premiers temps par l’URSS elle-même pour y déployer son influence.

Puis, au bout d’un très long et très fructueux voyage, après quelques haltes et plusieurs escales prolongées sur à peu près l’ensemble de nos continents […], apparaissant tantôt dans les mains des combattants progressistes de Beyrouth et tantôt dans celle des guérilleros sandinistes de Managua, s’accrochant lourdement à l’épaule d’un enfant soldat de la banlieue de Luanda ou se couchant sur les genoux d’un soldat khmer au repos […], après cette vaste poussée […], dans un de ces retournements ironiques de l’Histoire, l’une de ses méchantes ruses, l’AK-47 […] avait comme achevé sa grande tournée mondiale pour choir maintenant en un dernier effort d’expansion entre les mains des moudjahidin afghans, ces nouveaux ennemis tapis aux portes de l’Union soviétique, dans sa sphère d’influence la plus proche, le long de ses frontières les plus sensibles - presque des ennemis de l’intérieur.

Retracer l’histoire de la kalachnikov, c’est retracer celle du communisme, de l’URSS, des étapes successives de sa politique internationale. C’est aussi donner la mesure de l’effondrement du système, lorsque l’arme mythique qui en constitue la « vitrine idéologique itinérante » entre « de plain-pied et sans possibilité de retour en arrière dans la logique de la marchandise pure » (p. 69).

[…] mais deux, trois, cinq ou dix parties divisées - parfois au motif de vieilles rancunes historiques ou d’opportunes crispations identitaires, parfois pour des enjeux politiques et géostratégiques qui les dépassaient largement, auxquelles elles ne comprenaient pas grand-chose et dont elles n’étaient que les relais plus ou moins passifs, parfois tout cela ensemble, sans distinction possible, le plus certainement en raison de la disponibilité même des armes et de leur implacable vocation technique […].

Pour illustrer cette « implacable vocation technique », Rohe introduit, à partir de la page 28, une troisième série de récits, typographiquement différenciés par l’italique. Ces récits relatent diverses scènes où la kalachnikov joue un rôle (parfois un second rôle), scènes qui impliquent non de grandes puissances ni, on s’en doute, de grands principes, mais des individus dans des contextes violents.

L’œuvre manifeste constamment ce souci d’articuler dimension internationale (économique, géostratégique) et perspective individuelle. C’est sans doute ce qui pousse Rohe à relater en alternance l’histoire du fusil et l’histoire de son inventeur, et aussi à restituer les pensées de celui-ci par l’entremise d’un narrateur omniscient.

De ce fait, Kalachnikov devient un personnage de roman, le lecteur se trouvant plongé dans sa conscience intime à un point que le genre biographique, en principe, ne permet pas4. Alors que les parties consacrées à la kalachnikov sont précises et factuelles (sans s’interdire le lyrisme ni l’ironie), la biographie de Kalachnikov est traitée par Rohe avec toute la liberté que permet la fiction.

Et qui dit déportation dit voyage en train, on l’imagine dans des wagons à bestiaux surpeuplés et étouffants, trop chauds, trop moites, des étuves sans latrines et sans fenêtres, la plupart du temps debout et les jambes peu à peu comme une rage de dents, à l’étroit parmi des gens sales, de plus en plus puants et même pour beaucoup malades […] le temps d’arriver enfin à la gare de Taïga. D’où lui et sa famille, une fois bousculés hors du wagon à bestiaux et triés comme tels par des miliciens sur les quais, s’enfonceront ensuite sous la surveillance de leurs gardes dans les profondeurs glaciales de la Sibérie, sur des traîneaux, sur des chevaux et par intermittence sur leurs seules jambes suppliciées, là encore pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, à travers des paysages inconnus qu’on imagine à la fois somptueux et terrifiants, parce que c’est la Grande Russie, pour parvenir morts d’épuisement jusqu’à leur destination finale : un village morne et glacial à quelque cent quatre-vingts kilomètres de Tomsk.

De tels passages remplissent une fonction essentielle de la fiction, faire vivre au lecteur ce qu’il ne connaît pas de première main, l’immerger, et même le submerger dans l’expérience représentée. Cet appel à l’imagination, au demeurant, ne contrevient pas aux exigences de l’histoire.

D’autant que Kalachnikov (comme son fusil) devient représentatif d’évolutions qui dépassent sa seule personne, mais qui sont cruciaux en ce qu’ils entraînent justement des individus.

Récompenses et Reconnaissance

Cependant, la propriété intellectuelle étant collective en droit soviétique, le succès de l'invention n'a pas fait la richesse de l'inventeur, qui a gardé des revenus modestes. Au total, Mikhaïl Kalachnikov a créé à peu près cent cinquante armes diverses.

Il est, selon sa biographie l'homme le plus décoré de la Russie (ordre de Lénine, prix Staline 1949, deux médailles étoilées de Héros du travail socialiste). Il est fait docteur des sciences et techniques en 1971 et a fait déposer 35 brevets d'invention. Il a été fait général en 1994. Il fut député au Soviet suprême sous Staline puis sous Khrouchtchev. Il vécu à Ijevsk dans l'Oural, où est installée l'usine d'armements Ijmach. Il avait un fils, Viktor qui travaille dans l'usine Ijmach.

Les honneurs pleuvront, comme cette statue de l'homme tenant son fusil érigée à Moscou en 2017. De la gloire mais pas d'argent : la propriété intellectuelle était collective en URSS. La famille réussit à faire déposer la marque en 2004 pour les produits dérivés, mais un tribunal la lui retire en 2014.

L'Héritage Complexe de Kalachnikov

Le fait que le fusil de Kalachnikov soit devenu le fusil d'assaut le plus populaire du monde lui a fait affirmer que : « Je suis fier de mon invention, mais je suis triste qu'elle soit utilisée par des terroristes » pendant une visite en Allemagne, ajoutant : « Je préférerais avoir inventé une machine que les gens peuvent utiliser et qui aiderait des fermiers dans leur travail... par exemple une tondeuse.

Peu avant sa mort, Mikhaïl Kalachnikov a exprimé des remords : « Ma douleur est insupportable », a-t-il écrit au chef de l'Eglise russe. « Si mon fusil a ôté la vie à des humains, (...) suis-je responsable ? ».

Aujourd'hui, le groupe Kalachnikov (ainsi nommé depuis 2013) produit 95% des armes légères russes et exporte dans 27 pays. Après l'arrivée d'actionnaires privés en 2014, de nouveaux modèles ont été présentés et l'accent a été mis sur les exportations malgré les sanctions américaines frappant l'entreprise.

« À observer maintenant une carte répertoriant pour nous les usines de fabrication, les arsenaux et les centres de stockage, les zones de conflits et les routes officielles ou clandestines de la distribution des armes, de ces quelque cent millions de Kalachnikov certifiées ou contrefaites inondant le marché mondial, sans qu'aucune réglementation et qu'aucun contrôle sérieux ne vienne encadrer leur circulation, leur circulation libre et effrénée, à observer les trajets compliqués et les circonvolutions de ce flux incessant de Kalachnikov sur le marché, il devient encore plus aisé de comprendre que ce fusil d'assaut imaginé par un paysan russe bientôt centenaire n'épargne aucun continent et aucune région, que sa dissémination forme un réseau d'échanges de plus en plus dense et touffu », à l'image de n'importe quelle autre marchandise d'envergure planétaire, d'une boisson gazeuse, d'un téléphone mobile ou d'un produit immatériel.

En conclusion, la vie de Mikhaïl Kalachnikov est une histoire complexe, marquée par l'ingéniosité, la déportation, la guerre et un héritage mondial ambivalent.

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