L'une des spécificités propres au système stratégique américain depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale a sans nul doute résidé dans son extraordinaire aptitude à produire du « bruit ». En fait de bruit, les États-Unis demeurent surtout l’unique puissance au monde dont les débats en matière de défense se révèlent porteurs et peuvent tout à la fois - et paradoxalement - susciter fascination et rejet.
Le contraste des réactions que génèrent chez leurs alliés, partenaires ou adversaires, les évolutions de leur outil de défense n’a d’égal que l’ampleur des contradictions qui parsèment les différentes étapes de l’histoire militaire des États-Unis. La puissance américaine ne laisse donc jamais indifférent.
Parmi les récents sujets qui ont occupé les états-majors à l’échelle transatlantique et internationale, ainsi que les experts et observateurs des questions de défense, figure incontestablement la notion de Revolution in Military Affairs (RMA). Née dans la première moitié des années 1990, dans le cadre des retours d’expérience de la seconde guerre du Golfe (opération Desert Storm), le concept de RMA a émergé en vue de qualifier les transformations de l’agir militaire issues de l’emploi des capacités nouvelles qu’étaient les ordinateurs, les réseaux, les systèmes spatiaux et les missiles guidés de précision.
Bien que, comme nous le verrons, une définition consensuelle de la RMA ait toujours fait défaut, nous pouvons à titre introductif nous rallier aux contours qu’a pu en livrer en son temps l’influent Andrew Marshall, Directeur de l’Office of Net Assessment (ONA), et « père spirituel » dudit concept.
Pour Andrew Marshall, une RMA consiste en « un changement de fond dans la nature de la guerre, causé par l’application innovatrice de nouvelles technologies qui, combinée à des changements en profondeur de la doctrine militaire et des concepts opérationnels et organisationnels, altère radicalement le caractère et la conduite des opérations militaires ».
Lire aussi: Choisir une Armoire à Fusil 5 Armes
L’apparente solidité de la définition qui en est offerte ne saurait nous distraire du constat - aujourd’hui largement partagé - selon lequel la RMA a constitué l’une des notions les plus floues de l’histoire militaire de ces vingt dernières années, voire de l’après-Seconde Guerre mondiale. Insuffisamment stabilisé aux niveaux politique, stratégique, organisationnel et opérationnel, le concept de RMA a souffert d’un vieillissement rapide.
Les repères qu’était supposé offrir le concept afin de permettre aux politiques, planificateurs militaires et opérationnels de mieux appréhender les mutations de l’agir militaire du fait de l’irruption des nouvelles technologies de l’information et des communications (NTIC) ont, dans la pratique, cédé la place à une multiplication de visions et d’approches, toutes affiliées à la RMA, mais trahissant néanmoins un éclatement doctrinal et, à dire vrai, un certain malaise dès lors que la question de la réception et de la mise en œuvre du concept se posait pour les services.
Le présent article a pour but de comprendre les conditions d’émergence et de revenir sur le processus de déploiement du concept de RMA. Sans prétendre à un examen exhaustif de la Revolution in Military Affairs, ces pages tenteront néanmoins de définir le concept et de passer en revue les éléments qui ont, tantôt validé, tantôt infirmé la pertinence de cette notion.
Comment qualifier la RMA ? Comment positionner le concept dans l’histoire de l’Occident et, plus généralement, dans l’histoire militaire ? La question des liens entre la technologie et la guerre a été au cœur de nombreuses réflexions et le point focal d’une abondante littérature scientifique.
Le terme même de Revolution in Military Affairs n’a pas manqué de rappeler la terminologie des travaux historiographiques conduits à partir des années 1950 par Michael Roberts et poursuivis plus tard par des auteurs tels que Geoffrey Parker, Jeremy Black ou Max Boot autour de la notion de révolution militaire. Cette similitude des qualificatifs a souvent été source de confusion.
Lire aussi: Choisir son Armoire à Fusil 6 Armes
Bien que l’on ne puisse réfuter l’existence d’une certaine parenté de la RMA avec la notion développée par les historiens, une distinction claire se doit néanmoins d’être opérée. Les études sur l’émergence d’une révolution militaire au tournant des années 1500 et 1600 ont, pour l’essentiel, consisté à expliquer la structure et les dynamiques qui ont porté les sociétés occidentales à disposer des instruments militaires d’une domination globale.
Les recherches des historiens portent alors sur l’identification des ruptures techniques (les marines de haute mer et les armes à feu) qui fondent, au 17ème siècle, l’assise matérielle des puissances coloniales. L’approche véhiculée par la RMA, quant à elle, relève davantage d’une démarche prédictive, quasi-normative, auto-réalisatrice (selon le type de RMA dont il est question) et englobante.
Au vrai, nombreux ont été les analystes de défense qui ont remis en question la validité même de la RMA lorsque celle-ci a été conçue comme la forme d’expression nouvelle d’une révolution militaire. Andrew Latham, par exemple, dans sa relecture des travaux de Clifford Rogers, rappelle que, au cours de l’histoire, une révolution militaire n’a jamais reposé sur une rupture technique isolée mais sur une combinaison de ruptures techniques cumulatives se succédant dans le temps.
Selon cette acception, la RMA dont il est aujourd’hui question ne constituerait au mieux - et éventuellement - qu’une étape dans l’émergence graduelle d’une révolution militaire en gestation. Proche des considérations de Latham, Laurent Murawiec perçoit dans la RMA une « innovation qui change le visage de la guerre » et traduit, nonobstant les critiques légitimes affectant le concept, les bouleversements profonds que traversent nos sociétés occidentales depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Pour Eric R. Sterner, l’hypothèse selon laquelle les modifications introduites par les ordinateurs, les technologies de réseau et les capteurs peuvent générer une révolution militaire est surtout spéculative. Elle traduit, principalement, une démission intellectuelle des adeptes de la RMA qui, plutôt que de s’attacher à une définition solide du concept, ont préféré s’appliquer à en énumérer les conséquences supposées et les vertus espérées.
Lire aussi: Comprendre le TIR
Bruno Tertrais, pour sa part, témoigne d’une plus grande sévérité encore quand il qualifie la RMA de « concept nébuleux […], souple, pratique, mais en fait attrape-tout ».
Pour comprendre les raisons qui ont permis à la RMA de surgir dans le débat stratégique américain post-guerre froide, il importe de remonter aux réflexions qui, dans le cours des années 1970, voient le jour aux États-Unis et en Union soviétique.
Du côté soviétique, quelques officiers, soucieux de l'adaptation du système militaire russe au vu des leçons des nouvelles contingences de crise (à l'exemple du Vietnam), insistent sur la nécessité d'engager une révolution militaro-technique. Parmi les figures de ce débat, le Maréchal Nicolaï Ogarkov a fait œuvre pionnière puisqu'il a été l'auteur de plusieurs textes sur les avantages pouvant être tirés des nouvelles technologies de l'information ; technologies qui voient alors surtout le jour aux États-Unis.
Plus tard, l’Office of Net Assessement, dirigé par Andrew Marshall, s’appuiera sur les réflexions soviétiques pour alimenter le débat sur la RMA. Toutefois, la rigidité du cadre militaire soviétique ne permettra pas aux idées nouvelles qui se font jour de pouvoir trouver des points de relais auprès des instances dirigeantes du parti communiste.
Du côté américain, le traumatisme subi au Vietnam incite à une remise en cause des modalités d’emploi de la force militaire. Alors que, dans la tradition américaine, la guerre constitue à la fois une aberration morale et une situation contraire à l’ordre normal des rapports devant exister entre les nations, des critiques s’élèvent pour dénoncer les modalités d’emploi des forces armées mises en œuvre au Vietnam ; modalités qui se révèlent par trop éloignées de l’American Way of War.
C’est à partir de cette période qu'intervient une transformation générationnelle des élites militaires aux États-Unis et ce, sur fond de tensions entre les milieux civils et militaires de la défense. Si la dissuasion nucléaire avait assez naturellement conduit à une (re)prise en main des affaires de défense par les cadres civils (l'arme nucléaire étant alors avant tout perçue comme un instrument de pression et d'intimidation politico-diplomatique), la paralysie stratégique entre les deux superpuissances qui avait conduit à une multiplication des contingences de crise dans les espaces dits « périphériques » a permis aux militaires de démontrer qu'une action militaire qui dérogerait au principe d'application d'un feu attritionnel et saturant par effet de masse ne peut aboutir à une conclusion des hostilités.
Surtout, les responsables militaires aux États-Unis reprochent aux instances civiles leur indécision dans la définition des formats des forces et de l'emploi de celles-ci sur les théâtres extérieurs. Nous verrons qu'il s'agit là d'une divergence de vue récurrente dans les affaires militaires du pays. Graduellement donc, un débat s’engage aux États-Unis autour du concept de « dissuasion conventionnelle », censée offrir aux militaires une marge de manœuvre plus grande dans les modalités de menaces de recours ou d'emploi effectif de la force.
La fin de la guerre froide et la première guerre du Golfe vont participer à une accentuation des tendances alors en germe à la charnière des années 1970 et 1980. C’est à l’occasion de Desert Storm que l’ONA fait circuler parmi les personnalités influentes au sein du milieu de la défense un ensemble de réflexions sur l’apport des nouvelles technologies en matière militaire.
A partir de l'année 1993, plusieurs contributions d'auteurs spécialisés dans les questions de défense outre-Atlantique évoquent la possible émergence d'une Revolution in Military Affairs. C'est cette même année que le Center for Strategic and International Studies (CSIS) consacre un rapport complet et particulièrement dense à la notion de RMA où celle-ci est définie comme « une avancée fondamentale en technologie, ou en doctrine ou en organisation, qui rend obsolète la méthode en vigueur de conduite de la guerre ».
Army War College de Carlisle Baracks - où œuvrent, par ailleurs, plusieurs soviétologues reconvertis dans la russologie. Les résultats de ces réflexions constituent alors le ferment du concept de RMA, tout juste émergent. L’onction au concept de la RMA sera délivrée par le Joint Chiefs of Staff (JCS) dès 1996 à travers la publication de la doctrine Joint Vision 2010. L’ambition alors affichée est d’utiliser la RMA au service d’une plus grande interarmisation.
Le débat stratégique des années 1990 s’inscrit, aux États-Unis, dans un contexte économique spécifique qu’il convient d’intégrer à l’analyse si l’on veut comprendre les raisons pour lesquelles les RMAistes témoignent d’une foi indéfectible en leur concept. Les années 1990 forment, pour les États-Unis, une période marquée par une forte croissance économique (près de 6 % sur base annuelle). L’accumulation des richesses produites par cette nouvelle économie (New Economy) génère avec elle la conviction selon laquelle le pays représentera la cible d’États prédateurs et qu’il convient, en conséquence, de ne pas baisser la garde.
Cette Amérique qui sort victorieuse par défaut - c’est-à-dire sans combat - de la guerre froide joue désormais seule - ou presque - dans sa catégorie. Le Japon dont on pensait que les potentiels économique, scientifique et technologique puissent surclasser les États-Unis durant la dernière décennie du XXème siècle, subit de plein fouet l’une des pires crises financières de son histoire.
Les mises en garde formulées en son temps par le World Technology Evaluation Center (WTEC) à l’endroit du risque d’un décrochage des États-Unis par rapport à la puissance nippone n’ont désormais plus lieu d’être. Côté européen, l’Allemagne concentre l’essentiel de ses moyens à la réunification du pays et, dans l’ensemble, les États de l’Union européenne connaissent un ralentissement économique que la nouvelle situation géopolitique sur le continent explique dans une large mesure.
Dans le sillage des premières considérations relatives à l'émergence - avérée ou supposée - d'une RMA, les partisans du changement produisent et essaiment plusieurs concepts, tous directement ou indirectement affiliés à la question de l’impact des changements technologiques sur les systèmes militaires infocentrés. La RMA crée ses émules comme en témoigne le nombre croissant d’ouvrages et d’articles consacrés, surtout dans le monde anglo-saxon, à la problématique.
Une vision déterministe de l’histoire s’impose au sein de la classe des officiers des forces armées américaines avec les considérations développées par les futurologues Alvin et Heidi Toffler. Fondamentalement, la RMA s’appuie sur la théorie des vagues civilisationnelles (agraire, industrielle et informationnelle) dont la succession est censée donner chaque fois naissance à une forme nouvelle de technologie militaire ; les outils de « destruction » suivant fidèlement les progrès intervenus dans les outils de production économique.
De nombreux instituts et think tanks érigent la RMA comme programme de recherche, avec à la clé d’importants financements ; ce qui n’est pas sans rappeler la Strategic Defense Initiative des années 1980. Si, durant une grande partie des années 1990, la RMA constitue l’expression d’un questionnement essentiellement américain et très typique d’une culture stratégique axée autour des dimensions logistiques et technologiques, la campagne Allied Force conduite afin de mettre un terme à la répression serbe au Kosovo agit comme un véritable déclencheur d’une prise de conscience européenne à l’endroit du double gap technologique et doctrinal séparant les organisations militaires européennes de leur homologue outre-Atlantique.
La sophistication des moyens et armements déployés par les États-Unis dans le cadre de cette opération alliée provoque un réveil - certes, relatif - des Européens à propos du risque de voir leurs armées bientôt incapables d’interopérer au sein d’une coalition où elles viendraient à agir conjointement avec les forces armées des États-Unis. Pourtant, la guerre du Kosovo atteste aussi des limites auxquelles peuvent être soumis des systèmes de forces à haute capacité technologique.
tags: #mboot #armes #à #feu #définition