La Manufacture d'armes de Saint-Etienne, affectueusement surnommée la "Manu", a été un pilier central de l'armurerie française pendant cinq siècles. Arsenal stratégique où l'armée française puisait ses réserves de fusils, la "Manu" attend sa transformation en cité du design. Ville dans la ville, elle fut couverte par le secret-défense pendant près de cent cinquante ans.
Depuis 2001, les grilles de cette cité industrielle de 11 hectares se sont ouvertes sur son histoire, après le départ du dernier propriétaire des lieux, Giat Industries, qui a confié 20 mètres linéaires d'archives au musée de l'Industrie de la ville. Une équipe de chercheurs, sous la direction de l'historien Eric Perrin, se plonge actuellement dans le riche et long passé de cette institution.
Bien avant les fusils, Saint-Etienne avait acquis ses lettres de noblesse dans la "clinquaille", le travail du fer et la fabrication des armes. Dès le XVe siècle dans des moulins, au fil de l'eau, des artisans usinaient lames d'épées et arbalètes, grâce aux matières premières locales : le charbon, pour forger, et le grès, pour meuler. Très vite, ce savoir-faire intéresse le pouvoir royal, et François Ier charge l'ingénieur Virgile d'organiser la fabrication des armes.
Pendant plusieurs décennies, les armuriers stéphanois travaillent pour la couronne, toujours organisés en "manufacture informelle". Près de 80 moulins produisent armes de guerre ou "armes bourgeoises" pour la chasse. En 1665 naît à Paris le Magasin royal des armes, sorte de stock de survie en cas de conflit, que Saint-Etienne est chargé d'alimenter.
Soucieuse de centraliser cette fabrication stratégique, la royauté incite les artisans à se regrouper sous l'autorité d'un "entrepreneur". Un rôle où se distingue la famille Carrière : des années durant, elle coordonnera la livraison de fusils pour les soldats français, mais aussi pour les insurgés d'Amérique. Il faudra cependant attendre le 5 août 1769 pour qu'enfin des lettres patentes donnent aux ateliers stéphanois le statut de "manufacture royale". A l'époque, près de 20 000 fusils sont fabriqués chaque année. Au point que, sous la Révolution, Saint-Etienne est rebaptisé "Armeville".
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Au XIXe siècle, la Manufacture, pionnière dans l'histoire industrielle de la France, se convertit avant l'heure au taylorisme. Et, dès 1831, un artisan local, Jean Boivin, met au point la fabrication au laminoir, une invention dont les 200 canonniers de la région flairent immédiatement qu'elle menace leur emploi.
Habitués à forger leurs canons à la main, ils saccagent l'usine de Boivin. En vain. Car, le "pire" arrivera, en la personne d'un ingénieur, Frédéric-Guillaume Kreutzberger, qui introduit la machine à vapeur et des méthodes de travail révolutionnaires. L'homme a visité l'Angleterre et l'Amérique industrieuses. Il en est revenu avec la conviction qu'on a besoin d'ouvriers moins qualifiés - et donc moins chers - mais de machines plus performantes.
Il innove en instaurant le comptage du temps et des pièces, la parcellisation des tâches, la standardisation. Ces méthodes feront des adeptes, notamment dans l'autre institution stéphanoise : Manufrance, productrice de fusils de chasse et du célèbre catalogue.
A cette époque naît le premier fusil standardisé, le Chassepot, dont les pièces interchangeables marqueront la guerre de 1870. La production de masse a commencé. Reste à regrouper tous les sites sur un même lieu. Le centre-ville de Saint-Etienne étant trop exigu, un nouveau complexe sort de terre, sur le plateau du Champ-de-Mars.
Entre 1866 et 1868 sont construits une grande usine mécanique de 155 mètres sur 130, un magasin de poudre, une usine de 32 meules, une fonderie, mais aussi des jardins suspendus, une cour d'honneur et un "château" pour le directeur. La production décolle avec près de 140 000 armes par an.
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La manufacture impériale restera l'arsenal de la France pendant encore longtemps. Au cours de la Première Guerre mondiale, quelque 10 000 "manuchards" y travaillent, fabriquant fusils et masques à gaz. C'est seulement après 1945 que s'amorce la décadence, avec l'augmentation des coûts d'un personnel pléthorique et des diversifications hasardeuses dans les armes de chasse ou les meubles.
En 1971, Giat Industries reprend les rênes de la Manu et lance une de ses dernières armes de prestige : le fusil d'assaut Famas, la "kalachnikov française ".
Manufrance a produit une large gamme de fusils de chasse, dont certains sont devenus des classiques. Voici quelques-uns des modèles les plus emblématiques :
Ces modèles, parmi d'autres, ont contribué à la renommée de Manufrance et sont aujourd'hui prisés par les collectionneurs et les passionnés d'armes à feu.
Voici quelques dates importantes qui ont marqué l'histoire de Manufrance :
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| Année | Événement |
|---|---|
| 1885 | Création de la Manufacture Française d'Armes et de Tir par Étienne Mimard et Pierre Blachon |
| 1887 | Achat de la « Manufacture Française d’Armes et de Tir » de Monsieur Martinier-Collin |
| 1892 | Ouverture du premier magasin de vente à Paris au 42 rue du Louvre et l'entreprise est rebaptisée Manufacture française d'armes de Saint-Étienne" |
| 1893 | Début de la construction des bâtiments du cours Fauriel à Saint-Etienne. |
| 1911 | La Manufacture française d'armes et cycles de Saint-Étienne prend le nom de Manufrance et devient une société anonyme |
| 1913 | Lancement du fusil Robust |
| 1914 | Pierre Blachon décède et lègue la majorité des actions aux Hospices civils de Saint-Etienne |
| 1944 | Décès du fondateur, Étienne Mimard |
| 1958 | Création du fusil Rapid, fusil de chasse à pompe |
| 1970 | Manufrance fabrique plus de 70 % des armes de chasse françaises |
| 1979 | Mise en règlement judiciaire |
| 1980 | Le tribunal de commerce de Saint-Étienne annonce le dépôt de bilan |
Manufrance est une entreprise emblématique dans le domaine des fusils de chasse, dont la renommée perdure jusqu'à aujourd'hui. Cette manufacture française d'armes a révolutionné la vente par correspondance en proposant des produits de premier choix fabriqués en France.
Au moment où le « made in France » revient à la mode, replongeons nous au bon temps de la « Manu » qui nous sortait des outils innovants certes, mais controversés, notre législation absurde les rendant obsolètes au mauvais moment. Ces deux armes se promènent encore assez souvent sur les sites de ventes aux enchères, ou reviennent dans nos panoplies via des successions, des héritages, et de nombreuses questions se posent pour la législation ou encore les pièces, et la fiabilité de ces engins.
Trente ans plus tard, avec le départ de Giat, la mairie décide de convertir sa cité industrielle en une cité du design. Un projet ambitieux, mais qui a du mal à décoller. Les plans de l'architecte berlinois Finn Geipel, qui prévoyaient la destruction de quatre des bâtiments du complexe, ont fait grincer des dents. Malgré les pétitions, les bulldozers ont débarqué le 23 juin dernier, au petit matin.
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