L’image d’emblée est brouillée. L’apparition au milieu des années 1980 en France des groupes de supporteurs ultras, nés en fait dans l’Italie de la décennie précédente, coïncide avec des drames majeurs comme celui du Heysel et son sinistre bilan : 39 morts et plus de 400 blessés dans les tribunes lors de la finale de Ligue des champions entre Liverpool et la Juventus Turin. Alors très vite, dans le grand public, l’équation « ultras = hooligans » est posée, pour longtemps.
Pourtant, les ultras n’ont rien à voir avec ces bandes de hooligans qui ne se définissent que par leur violence. « Les ultras forment des associations structurées qui s’investissent beaucoup dans les tribunes à travers des chants et des chorégraphies spectaculaires - les tifos - et se positionnent aussi comme les défenseurs de leurs intérêts, un peu comme un syndicat, explique Nicolas Hourcade, sociologue et professeur à l’École centrale de Lyon. Leur objectif est la victoire, sur la pelouse et dans les gradins, pas la violence pure comme les hooligans. Même si parfois, il peut y avoir des dérapages ».
Être un ultra, c’est un engagement qui va bien au-delà du stade. « L’identité ultra recouvre tout. L’appartenance au groupe prend le dessus sur la vie professionnelle, voire familiale. Ultra 7 jours sur 7, cela revient souvent dans les slogans. C’est un mode de vie », souligne Sébastien Louis, professeur d’histoire-géographie et sociologue à l’École européenne de Luxembourg.
Bien sûr, le supporteur ultra affirme son attachement au club et à sa ville. « Tellement ma ville est belle », chantent les Ultras de Butte Paillade 91 à Montpellier. « Ma ville, c’est la plus belle, mon club c’est le plus beau », entonnent ceux de la Horda Frénétik à Metz. La fierté du territoire s’expose par l’utilisation dans les tifos de blasons municipaux, par la référence à des monuments ou des personnages historiques de la ville. Elle est aussi marquée par une envie de se montrer acteur à part entière de la communauté locale. Nombre de groupes privés de stade pendant les confinements se sont ainsi impliqués dans des opérations de solidarité avec certains quartiers ou en soutien d’associations.
« Mais l’identité de leur groupe spécifique est la plus essentielle », observe Nicolas Hourcade. Car il faut bien se distinguer des supporteurs lambda, mais aussi des autres groupes au soutien de la même équipe. « Ils luttent vraiment contre ce que j’appelle l’industrialisation du football, et se voient comme les garants d’un football populaire qui leur échappe, indique Sébastien Louis. Ce combat est désormais partie intégrante de leur identité. On le voit dans certains de leurs logos, où ils utilisent des images de ballon plutôt vintage par exemple ».
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Quand valsent les dirigeants, eux incarnent la tradition et préservent la mémoire.
Cette espèce de conservatisme se traduit-il sur le plan politique ? « Au début des années 1990, la confusion avec le hooliganisme faisait qu’on collait volontiers à ces groupes une idéologie d’extrême droite, raconte Nicolas Hourcade. Alors pour se détacher de cette image, la plupart ont affirmé leur apolitisme, pour surtout montrer qu’ils n’étaient pas récupérés. De la même façon, certains revendiquent leur antiracisme. Dans les faits, ces questions passent souvent au second plan parce que tous les membres d’un même groupe ne sont pas forcément d’accord ».
Pas plus qu’ils ne sont unanimes sur l’utilisation des réseaux sociaux. Certains groupes s’en méfient, d’autres moins. Un nouveau supportérisme virtuel menacerait-il l’identité ultra classique ? « Je ne crois pas, conclut Sébastien Louis. Dans tous les cas, il s’agit de s’investir à 100 %. Dans ces groupes, c’est toujours la méritocratie qui règne ».
Le supporterisme ultra, apparu dans les stades et les rues hexagonales dès le milieu des années 80, trouve sa source de l’autre côté des Alpes. Le mouvement s’est depuis développé et continue aujourd’hui de rassembler quelques milliers de passionnés prêts à sillonner le pays par tous les moyens pour soutenir leur équipe. Souvent caricaturés, rarement étudiés, ces groupes de supporters organisés constituent aujourd’hui des acteurs incontournables de l’écosystème footballistique. Un mode de vie sans compromis, à mi-chemin entre passion sportive et engagement collectif.
S’il apparaît difficile de retracer avec précision la généalogie du phénomène, le supporterisme ultra tel que nous le connaissons se développe en Italie au cours des années 70. Mickaël Correia, auteur en 2018 d’une Histoire populaire du football, rappelle les origines immédiatement politiques de ces groupes. Il s’agit alors de jeunes issus d’un milieu ouvrier marqué par le mouvement autonome du « mai rampant » italien. Ces tifosi vont importer dans les stades les chants, slogans et drapeaux des manifestations contestataires. Les noms des premiers groupes italiens en témoignent : Fedayin, Tupamaros ou Brigate rossonere.
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Cette manière de soutenir son équipe s’exporte ensuite en Europe par le biais des rencontres et de fanzines tels que le mythique Supertifo. En France, le Commando Ultra est formé à Marseille en 1984, prélude à la création de groupes dans de nombreuses autres villes. Les pionniers effectuent de fréquents voyages en Italie pour étudier les chorégraphies et les techniques de leurs homologues, jusqu’à fonder des amitiés entre groupes dont certains perdureront plusieurs décennies. Il faut comprendre ici l’ambiguïté de la scène ultra, faite bien sûr de rivalités allant jusqu’à la haine, mais également marquée par la conscience d’appartenir à un même mouvement, d’en partager les codes et les valeurs.
Pour tenter de définir ceux-ci, deux mots reviennent : Coerenza e mentalità, cohérence et mentalité. Les ultras considèrent que leur vie est définie par leur passion et que celle-ci ne se limite pas aux jours de matchs. La sociabilité périphérique est au contraire très importante, avec ses fêtes, ses déplacements et ses préparations minutieuses des animations. L’engagement implique donc un haut degré d’exigence sur le long terme. Il s’agit d’un investissement personnel intense façonnant toute une vie.
Mais deux autres termes sont également employés : Tifo e violenza. La tifoseria représente l’animation d’une tribune, d’un virage, le soutien par tous les moyens à son équipe. Elle est complétée par l’acceptation d’une forme de violence, certes souvent défensive, mais dont les frontières demeurent floues. Les ultras admettent une part de violence ritualisée dans leur monde, cadrée par des codes (restrictions variables quant à l’usage des armes, volonté de ne s’en prendre qu’à d’autres ultras, de préférence en nombre équivalent). Mais elle est bien présente.
Si les ultras rejettent et méprisent la figure du footix, ce supporter peinturluré de mauvais goût apparaissant lors des grands moments d’engouement tels que les coupes du monde (à rebours du supporterisme ultra s’exprimant même lorsque le club est au plus bas), ils se démarquent également des hooligans. La violence a toujours existé dans et en marge du sport. Mais le hooliganisme moderne, avec ses groupes structurés (les firms) et ses codes, se développe en Angleterre à partir de la fin des années 70.
Ce modèle du hooliganisme britannique s’exporte sur le continent et se développe aujourd’hui rapidement en Europe de l’Est. Il privilégie la violence organisée hors des stades, contrairement aux ultras pour qui il s’agit avant tout d’animer celui-ci visuellement et vocalement, la violence étant secondaire. Les frontières sont bien sûr parfois floues entre les deux mouvances, mais celles-ci continuent d’incarner deux rapports différents au supporterisme radical.
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Pour les ultras, les supporters constituent le « douzième homme », permettant à l’équipe de gagner ou d’encaisser les coups durs grâce à la ferveur générée. Sur le modèle italien, chaque groupe (il peut en exister plusieurs pour un même club) occupe une partie d’un stade, devenant le théâtre de son développement. La plupart de ces groupes sont des associations dont les principales figures sont le président et le capo, c’est-à-dire la (ou les) personne coordinant les chants et les chorégraphies dans la tribune, dos tourné au match. Mais ces associations tournent surtout grâce au travail bénévole et souvent invisible de passionnés qui en assurent l’intendance et réalisent les tifos : peints et montés à la main, certains demandent des milliers d’heures de travail.
Les matchs ne représentent donc que la partie émergée de l’iceberg. Bien que tous les milieux sociaux y soient théoriquement représentés, la sociabilité ultra permet de donner un cadre à de nombreuses personnes issues des classes populaires, souvent jeunes et économiquement précaires. L’apprentissage des codes dans ce milieu très structuré va de pair avec un investissement conséquent en termes de temps. L’adhésion à un groupe est plus ou moins rapide selon les choix de celui-ci, certains privilégiant un « cartage » extrêmement exigeant, d’autres le facilitant.
Chaque pays a ainsi ses propres codes, ses propres symboles, mais tous ont en commun cette dévotion qui pousse les ultras à passer des heures à préparer chaque détail pour que le tifo soit parfait le jour du match.
La conception d’un tifo est un processus long et minutieux, qui demande organisation et créativité. Tout commence par une idée, un croquis qui prend forme sur le papier. Ensuite, le groupe de supporters établit un plan détaillé pour coordonner les matériaux, les couleurs et la mise en place dans le stade. Les grandes bâches sont souvent peintes à la main, un travail collectif où chacun a un rôle précis, de la découpe des tissus à la peinture, en passant par le transport et l’installation dans les tribunes. Dans certains cas, les ultras consacrent des mois à la préparation d’un tifo unique, qui sera dévoilé pour un événement important.
Le tifo est un art éphémère, mais il marque durablement les esprits. En transformant les tribunes en fresques colorées et souvent puissantes, les ultras font entrer l’art dans les stades, transformant ces lieux de compétition en espaces d’expression culturelle. Au-delà du soutien à leur équipe, les tifos incarnent un attachement profond à des valeurs, à des symboles et à une identité commune. Ce mariage entre art et culture ultra rappelle que le football est plus qu’un sport : il est un vecteur de mémoire, de fierté locale et d’émotion partagée.
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