Le propre d'une bonne idée, c'est d'être immédiatement chapardée pour être exploitée ailleurs. Dans le cinéma français, les exemples n'ont pas manqué.
Parmi ces sous-genres, qui ont certes connu quelques hauts, mais surtout beaucoup de bas, on trouve un phénomène particulier, géolocalisé sur un Paris intra-muros plus fantasmé que réel et sa faune urbaine: la "Audiardsploitation". Parolier génial, dialoguiste inspiré (et cinéaste plus moyen, nul n'est parfait), Michel Audiard sut créer un univers particulier, fait de gouaille, de trouvailles rhétoriques puisant leur inspiration dans le parler populaire du Paris des années de l'après-guerre qui, portées par la voix de Gabin, Ventura, Pousse, Blier ou de Belmondo, ont su transcender leur époque pour demeurer vivaces aujourd'hui encore, et probablement demain.
Mais, une fois le filon affleurant, les prospecteurs sans scrupules furent nombreux à s'y engouffrer. Et, parmi ces cinéastes éco-responsables ayant à cœur de recycler les vieilles ferrailles usées des autres, on ne trouve nul de moins que Bernard Launois.
Toutefois, en 1976, Bernard Launois n'avait pas encore pactisé avec le Diable dans un bocage perdu de Normandie, ni transformé Sim en loup de mer avare et libidineux. Non. En 1976, ce Bernard-là était encore le Launois pornographe, celui de "Lâchez les chiennes" et des "Dépravées du plaisir" (aka "le Gibier").
Et même si "Les Machines à sous" relève essentiellement du domaine du polar, la part de fesse n'en reste pas moins honorable. Cependant, que pervers et érotomanes révisent les classiques de l'auteur avant de s'imaginer que "Les Machines à sous" contenteront leurs désirs de stupre.
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En effet, à l'occasion d' "Il était une fois le Diable", Launois a démontré qu'il était infoutu de filmer une scène d'horreur ou d'angoisse correcte. Dans "Touch'pas à mon biniou" ou "Sacrés gendarmes", il s'est de même révélé dans l'impossibilité physique de mettre en boîte une situation comique digne de ce nom.
Aussi, il serait donc vain de l'imaginer tournant quelques galipettes émoustillantes et efficaces dans ses "Machines à sous". La contribution de Launois à la pornographie se limitera donc à celle d'un réalisateur de troisième zone laissant sa caméra désespérément fixe, focale pointée sur les parties les plus inintéressantes de l'anatomie de ses acteurs (jambes, épaules, genoux...), pendant que ceux-ci simulent quelques glapissements désarticulés.
Messieurs, les fétichistes du genou, du nombril et des femmes sans têtes, ce film est fait pour vous. Il est comme ça, Bernard. Il ne filme rien, mais en plus, il le filme mal. Toutefois, qu'importe le néant pornographique, puisqu'au final, c'est le trou noir policier qui constitue la substantifique moelle de ces "Machines à sous".
Enfin, polar, le terme n'est peut-être pas approprié puisque l'on verra en tout et pour tout un unique gendarme (même pas sacré) et que l'essentiel du film tourne autour d'une sombre histoire de vengeance dans le Paris interlope des années 1970.
Un Paris où les hommes portent borsalino, costumes blancs, pompes bicolores et fines moustaches, où les gagneuses s'apostrophent comme des poissonnières en comparant les performances de leurs clients (« Ah, l'enfoiré ! Si t'avais vu l'mandrin qu'il a! J'ai cru qu'il allait me défoncer. J'en ai encore les cuisses toutes ramollos », « Il doit pas avoir d'bobonne, ç'ui qui m'a dégorgé sur l'ventre parce qu'est-ce qu'il m'a envoyé comme paquet dans les gencives! ») et où les tirailleurs sénégalais vont goûter de la fesse parisienne dans leurs beaux uniformes de l'armée coloniale. (1976? La décolonisation? Jamais entendu parler!). Paulot, you la boum, c'est le chéri de ses dames.
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Ce "Paris interlope" demeure néanmoins confiné aux IXe et surtout Xe arrondissement de la capitale, sans qu'à aucun moment ne soit visible un seul mur de Pigalle ou de la Rue Saint-Denis, pourtant hauts lieux de la prostitution de l'époque.
Qu'importe: au réalisme géographique des fleurs de bitume, Bernard Launois a préféré substituer un Paris des cinéastes, un Paris intemporel du 7e art. Gigi, l'héroïne, traverse ainsi le Canal Saint-Martin à proximité de l'hôtel du Nord, près duquel Arletty se demandait jadis si elle avait une gueule d'atmosphère, franchissant le même pont dont se servira, près de vingt ans plus tard, Amélie Poulain pour faire ricocher des galets dans l'eau.
Des pérégrinations urbaines qui se poursuivront rue Pierre Sémard, à proximité du square de Montholon, là où Norbert Moutier ouvrira plus tard sa boutique Ciné-BD alors qu'en fin de parcours, l'errance de Gigi la guidera aux alentours des dépôts de la gare du Nord, station ferroviaire au sein de laquelle Jean Rouch tournera le moyen-métrage éponyme sous les auspices de Barbet Schroeder.
Carné, Moutier, Jeunet, Rouch, Schroeder, Audiard: c'est tout le cinéma français passé, présent et à venir que Launois convoque sur les trottoirs mal famé de son Paname fantasmé, le tout sur l'air de la chanson "Machine à sous" (en écoute sur notre radio-blog) ânonnée respectivement par un imitateur assez convainquant de Serge Gainsbourg et un clone vocal de Jane Birkin qui chante mal (comme l'originale, donc).
Gigi est colère, Gigi est vengeance, mais d'abord, Gigi est soif.
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C'est donc dans ce Paris flou, saturé de vert, jaune et brun chiasseux que Gigi (Monique Vita, actrice classique passée à l'érotique, puis au porno hard), ancienne gagneuse, revient dans la capitale après deux ans passés en cabane, dénoncée par Paulot, son maquereau de l'époque, et bien déterminée à se venger de ce dernier.
Une soif de revanche à l'origine d'un conflit sourd et douloureux au fond d'elle-même puisque ce désir de justice personnelle ne peut se départir des troubles sentiments que Gigi ressent pour le gouailleur et ténébreux Paulot.
Et c'est bien normal, car Paulot, c'est le plus beau des maquereaux, le plus aristo des julots, le plus parigot des pégrillots.
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