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L’actuelle fascination autour des combattantes kurdes, surmédiatisées depuis la bataille de Kobanê à l’automne 2014 et placées dans une symétrie inverse avec les jeunes « djihadistes » de Syrie, réactualise les débats sur les femmes dans les luttes armées.

Pourtant, depuis la guerre du Vietnam, en passant par la lutte palestinienne ou les guérillas centraméricaines et la plus récente rébellion néo-zapatiste au Mexique, la participation des femmes dans ces luttes armées anticoloniales, nationalistes, ethnico-religieuses et/ou révolutionnaires, a déjà fait couler beaucoup d’encre.

En d’autres termes, elle fait l’objet de toutes sortes de tentatives d’instrumentalisation, rendant particulièrement difficile son observation sereine et sérieuse. On sait que de nombreux acteurs, aux buts très divers et parfois opposés (les organisations politico-militaires dans lesquelles ces femmes agissent, les adversaires de ces organisations, les médias alignés ou non avec ces différents acteurs), déploient de considérables efforts en vue d’augmenter cette participation, mais aussi de la donner à voir de telle ou telle manière.

Analysant moi-même la participation des femmes à des luttes armées depuis presque vingt‑cinq ans, d’abord au Salvador pour ma thèse, puis à propos du soulèvement zapatiste au Chiapas (Mexique), mais également dans le Sud du continent et dans une moindre mesure, en Europe et au Kurdistan, j’ai suivi plusieurs pistes successives.

J’ai d’abord tenté, tout simplement, de rendre visible la participation des femmes, généralement sous-documentée, puis d’en analyser les modalités - ce qui m’a amenée à me pencher sur ses « bénéfices » pour les femmes, mais aussi ses limites.

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Cela impliquait à son tour d’examiner la période ayant précédé cette participation, pour comprendre ce qui l’avait permise, restreinte ou empêchée, et en définitive façonnée.

De plus, mes recherches au Salvador ayant commencé juste après le cessez-le-feu, je me suis aussi interrogée sur la « démobilisation », le retour à la vie civile et ce qui se produisait après l’engagement politico-militaire.

Or, on sait que les femmes appelées en renfort dans les moments de crise et de guerre, sont souvent renvoyées dans leurs foyers ensuite. Le Salvador ne faisait pas exception, alors même que la guérilla avait mis en avant la « formation de femmes et d’hommes nouveaux » et une volonté d’égalité des sexes.

Je fus ainsi amenée à réfuter l’idée d’exceptionnalité du moment de la guerre (même révolutionnaire) et à souligner au contraire les profondes continuités qui existaient avec le temps conçu comme étant de paix.

Ce changement décisif de perspective me permit d’appliquer à la participation des femmes dans les luttes armées, un concept de la vie « civile » et même féministe, forgé pour étudier le travail ou la participation politique : la division sexuelle du travail.

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Je proposai finalement comme analyseur, le concept de division sexuelle du travail révolutionnaire.

Aujourd’hui, afin d’analyser un ensemble très large de luttes armées dont certaines s’appuient sur des valeurs plutôt conservatrices, j’utiliserai plutôt le concept de division sexuelle du travail armé.

Je proposerai ici une grille de lecture générale et systématique qui permette de voir plus clair dans la participation des femmes à toutes sortes de luttes armées très diverses, et d’analyser cette participation à partir des intérêts des femmes elles-mêmes.

Permettant un examen critique serré des organisations armées, cet outil n’a aucunement pour but de minimiser ou de déprécier la participation des militantes, ni de donner des « bons ou des mauvais points » aux organisations.

C’est l’une des raisons pour lesquelles je me suis efforcée de limiter au strict minimum les exemples - qui auraient par ailleurs considérablement alourdi le texte. Chacun pourra ainsi plus sereinement penser aux réalités qui lui sont familières.

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Au terme de la lecture, si les différentes organisations auxquelles on a pensé offrent un tableau complexe, et probablement décevant, il s’agit moins de sombrer dans le nihilisme ou de les vouer aux gémonies, que d’être mieux outillé pour une possible transformation des fonctionnements problématiques qui seraient apparus.

Je présenterai d’abord les perspectives d’analyse classiques de la participation des femmes aux luttes armées, leurs résultats puis leurs limites - liées au fait de percevoir cette participation comme extraordinaire, mais aussi à un certain naturalisme et au manque de bases théoriques féministes.

On verra ensuite l’utilité de « normaliser » cette participation et de l’observer dans la continuité des rapports sociaux de sexe, race et classe existant en temps de paix - et notamment de la considérer comme un véritable travail, au sens marxien.

J’examinerai en particulier trois points : la division des tâches, la gestion des relations affectives et sexuelles et enfin la question de la « conciliation » avec les responsabilités familiales.

Dans une dernière partie, j’envisagerai finalement la question dérangeante de la rétribution et la reconnaissance du travail armé des femmes, puis leurs luttes pour acquérir un certain contrôle sur ce travail dans lequel elles sont engagées.

Les perspectives classiques : exceptionnalité et triomphalisme sur fond de naturalisme

Les deux grandes perspectives d’analyse que l’on va présenter ici sont celles que proposent en général les organisations elles-mêmes et leurs militants, tout autant que la plupart des observateurs.

Elles ont en commun de postuler un fort contraste entre une situation initiale où les inégalités entre les sexes sont particulièrement marquées, voire caricaturales, et un « pendant » où la participation des femmes conduit à une transformation spectaculaire et globalement positive.

L’espace-temps de l’engagement des femmes y est ainsi présenté comme exceptionnel, détaché du reste de la société et de son évolution, et les femmes (comme les hommes) tendent à être homogénéisées et essentialisées.

Les discours psychosociologiques : nouveaux rôles, nouvelles identités

La première grande ligne d’analyse, qui peine à se distinguer d’un discours de sens commun, met l’accent sur la transformation des rôles et/ou des identités de genre « traditionnelles ».

Ce sont souvent les militantes elles-mêmes qui produisent ce discours, immédiatement repris par les organisations armées et par bon nombre des observateurs extérieurs, frappés par le caractère « extraordinaire » des femmes en armes.

Manipulant stratégiquement le paradoxe, les militantes elles-mêmes prennent parfois appui sur leurs rôles féminins les plus légitimés, pour justifier leur transgression de certaines normes (« parce que nous donnons la vie, nous voulons la changer »).

Cette grille d’interprétation rencontre un écho très favorable en psychologie sociale et dans une partie de la sociologie, où l’adoption souvent récente de perspectives « de genre » et « queer » se résume à l’idée qu’il existe des rôles de sexe différents, binaires et arbitraires, devant être bousculés.

S’y greffe la plupart des travaux qui se développent aujourd’hui sur la masculinité, repris notamment dans une partie des travaux sur le pacifisme et l’antimilitarisme des femmes.

Ces discours, qui vont du plus naïf au plus fouillé, s’organisent autour de trois points. D’abord, un étonnement admiratif (ou horrifié) devant la capacité des femmes à « transgresser » les normes de la « féminité traditionnelle/naturelle » - en particulier, en recourant à la violence voire à l’assassinat, qui feraient absolument horreur aux femmes, ou en risquant leur vie autrement qu’en accouchant.

Ensuite, l’idée qu’on assisterait à une remise en cause parallèle et salutaire de certaines normes de la masculinité.

Ainsi, les militantes, poussées à se « masculiniser » mais critiquant finalement cette obligation, mettraient en question le modèle héroïque du « guérillero/révolutionnaire/militant/martyr » masculin.

Enfin, chercheurs comme militants insistent généralement sur le fait que ces transgressions ne remettent pas fondamentalement en cause la binarité des genres et une hétérosexualité de bon aloi.

Les guérillères savent rester féminines (et les guérilleros, de « vrais hommes »), elles gardent toujours une robe ou un bâton de rouge à lèvres au fond de leur sac à dos, continuent à rêver de famille et de maternité, et demeurent plus douces, plus compréhensives que leurs homologues masculins.

En quelque sorte, elles « humaniseraient » la lutte armée - ce qui constituerait un élément positif de leur participation et la rendrait plus défendable malgré son caractère profondément anormal.

Les limites de cette perspective sont nombreuses. D’abord, elle se base sur une conception souvent très réductrice de ces rôles/identités de genres, qui sacralise un « devoir-être » féminin théorique fort éloigné de la réalité des pratiques, marquées par la diversité des comportements et leur historicité.

De fait, ces fameuses « normes de genre » ont été largement dénoncées comme reflétant l’universalisation classiste et raciste de phénomènes propres aux classes moyennes blanches contemporaines.

Dans un ordre d’idées légèrement différent, en résumant l’engagement et la participation à une transgression individuelle de normes, cette perspective peut renvoyer à une exceptionnalité difficilement reproductible, réduisant la participation à la lutte à un coup de folie ou à l’enthousiasme de la jeunesse, à une époque elle-même exceptionnelle.

On comprend à quel point cette approche tend à effacer les facteurs sociologiques structurels qui sous-tendent l’entrée dans la lutte armée, et surtout toute leur dimension de conviction personnelle - en d’autres termes, à les dépolitiser.

Enfin et surtout, la lecture en termes de transformation des rôles ne permet guère de comprendre pourquoi les changements durent si peu, dès que les femmes concernées quittent l’organisation ou que le processus global de lutte prend fin.

Pire : elle donne une certaine légitimité aux régressions d’après-guerre, quand les femmes sont poussées à retourner le plus vite possible « à la normale » et à reprendre leur place au sein de l’institution familiale - comme s’il s’agissait, finalement, d’un juste retour à des normes saines et naturelles dont les femmes n’auraient jamais dû s’éloigner.

Les discours « politiques » : sortir des cuisines, une participation révolutionnaire en soi

La deuxième grande ligne d’analyse consiste à affirmer que la participation des femmes à la lutte armée constitue déjà, en elle-même, une forme d’émancipation et une transformation fondamentale, à la fois pour l’organisation et pour les femmes elles-mêmes - opprimées, reléguées dans des activités domestiques, empêchées de participer à la sphère publique et politique, enfermées chez elles par les traditions, la famille, la pauvreté et/ou le racisme.

Historiquement, c’est la ligne qui a prévalu dans la plupart des organisations de matrice « progressiste », chez leurs militants et les analystes sympathisant peu ou prou avec ces groupes.

Face aux injustices sociales, la participation est présentée comme un « devoir », qui pour les femmes devient un « droit » (d’autant que les organisations cherchent à recruter et à se légitimer).

Cette ligne d’analyse s’inscrit dans une optique classique selon laquelle quitter les champs ou les cuisines (la « prolétarisation » liée à l’entrée sur le marché du travail et/ou dans une organisation révolutionnaire, les deux phénomènes étant éventuellement liés) constitue en soi une étape nécessaire de la Révolution.

Peut s’y ajouter une version plus spécifiquement féministe, selon laquelle la domination des femmes serait liée à leur exclusion de la sphère publique.

L’irruption de la guerre/violence dans « les cuisines » est alors présentée comme un accélérateur de l’histoire, une occasion certes brutale mais fort utile, pour les femmes, de faire une incursion libératrice en dehors de la sphère privée.

Souvent, ces différents discours soulignent les nombreuses mesures qui ont dû être prises et les stratégies complexes qui ont permis aux femmes de participer, en dépit de toutes les restrictions qui les frappent.

En général, différentes propriétés sociales permettant ou entravant leur participation sont prises en compte (origine de classe et de « race » dans les discours des organisations ; auxquelles s’ajoutent dans les analyses sociologiques, l’histoire familiale et la position dans la fratrie, la « disponibilité biographique », etc.).

Certains travaux évoquent aussi les hommes, soulignant qu’un travail en parallèle a été réalisé avec eux, par exemple pour limiter leur violence physique et sexuelle (notamment en réduisant leur usage de l’alcool et en régulant leurs relations sentimentales et sexuelles), ou pour les amener à une plus grande participation au travail d’intendance (cuisine notamment).

Cette approche met aussi en avant un certain nombre de transformations concrètes de la situation des femmes - qu’on peut regrouper en quatre grandes rubriques, liées entre elles. Accès à des formations (alphabétisation, apprentissage de la langue ... Doctorante, U.

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