Le peuple américain a accompli un effort prodigieux pour forger les armes de la Victoire, et déjà la Victoire est proche.
En 1942, l'appareil de production industrielle des États-Unis subit une immense transformation.
Les États-Unis étaient le plus grand producteur "in the world" d'articles destinés à la consommation civile. À partir de cette date, l'Amérique devait devenir productrice d'engins de guerre, de munitions et d'équipements militaires.
Le temps manquait pour établir un programme soigneusement étudié.
On offrit des contrats aux firmes qui pouvaient passer sans délai à la production de guerre avec un minimum de modification de leur outillage.
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En février, le War Production Board stoppa la production d'automobiles, et cette industrie immense, qui déversait 5 millions d'automobiles et de camions par an sur le marché, put mettre ses armées de main-d'œuvre, ainsi que son dynamisme, au service de l'armement.
Des mesures administratives virent jour, les unes après les autres, pour réserver l'acier, le cuivre, l'aluminium, ainsi que quantité d'autres matières premières, aux industries d'armement.
Un bras mécanisé se saisit d'un cylindre d'acier brut et gris, pivote et l'enfourne d'un mouvement rapide dans le brasier à 1.000 degrés.
Une forge le transforme en tube et, un étage plus bas, dans un dédale de bâtiments en briques noircies, de bruits de presse et d'odeurs de métal chaud, la pièce incandescente aura bientôt pris la forme d'un obus de 155 millimètres, peint et estampillé de son numéro de série et de son origine : l'usine de munitions de Scranton, Pennsylvanie.
« Notre mission est de produire des pièces de munitions de gros calibre, et notre vision est d'être le premier producteur de ces pièces et de fournir la meilleure qualité au combattant. C'est ce que nous faisons jour après jour », résume dans un discours rodé Richard Hansen, le représentant du Pentagone au sein de l'usine.
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« La victoire sur le terrain commence à l'usine », rappelle en écho une bannière dans l'immense hall des finitions.
L'armée possède le site, mais c'est General Dynamics, l'un des grands groupes de défense américains, qui le gère pour le compte du gouvernement depuis 2006.
Et depuis ce mois de mai, l'usine de Scranton sort 36.000 obus de 155 mm par mois de ses ateliers, contre 24.000 en début d'année.
« Et c'est presque arrivé du jour au lendemain », assure Richard Hansen.
La montée en puissance est, de fait, le fruit d'une révision du contrat de production entre General Dynamics et le Pentagone.
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L'obus de 155 millimètres, ou le M795 dans le jargon du catalogue militaire, est l'une des denrées de base des dernières guerres.
Et si le Pentagone ne communique pas sur le niveau de ses stocks, les Etats-Unis ont un besoin urgent de regarnir des réserves dégarnies par le soutien à l'Ukraine depuis deux ans.
« Depuis février 2022, le ministère de la Défense a engagé ou affecté plus de 2,8 milliards de dollars à l'augmentation de la production d'armes », dont « près de 2 milliards de dollars pour multiplier par sept la production de munitions de 155 mm », pointait fin avril un rapport du GAO, une agence fédérale d'audit des comptes publics.
Avec les fonds du vaste plan de 95 milliards de dollars voté par le Congrès le mois dernier en soutien à l'Ukraine, Israël et Taïwan, « nous serons à 100.000 calibres (de 155 mm produits par mois) d'ici l'été prochain », a promis le général James Mingus, chef de cabinet adjoint de l'Armée de terre, lors d'une conférence du Center for Strategic and International Studies le mois dernier.
A Scranton, Richard Hansen ne dit pas dans quels pays seront envoyés ses obus, et notamment s'ils ont servi à bombarder Gaza ces derniers mois.
« On envoie nos projectiles dans l'usine de munitions de l'Iowa, où ils seront garnis d'explosifs », élude-t-il.
Dans la salle de conférences au troisième étage du bâtiment en brique, un petit vase en céramique et un boomerang en bois peint trahissent seulement deux visites de pays alliés : des délégations taïwanaise et australienne.
A deux pas du centre-ville de Scranton, l'usine de munitions est l'un des derniers témoignages d'un passé industriel glorieux (né de l'exploitation du charbon) : elle avait été construite en 1908 pour assembler et réparer des locomotives à vapeur, avant d'être rachetée par le ministère de la Défense et convertie à la production de munitions au début des années 1950, avec pour premier chantier la guerre de Corée.
Le modèle « Goco » - détenu par le gouvernement, mais opéré par un acteur privé - prévoit un contrat de long terme sur la production et un autre pour gérer l'établissement.
En plus de soixante-dix ans, l'usine de Scranton n'a connu que trois opérateurs privés, avec des ouvriers qui ont souvent, depuis, plus de vingt ans d'ancienneté.
« Le modèle américain d'arsenal de production public à opérateur privé mérite qu'on s'y intéresse », estimait récemment Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux et officier de réserve, sur X.
« L'Etat paye pour maintenir une infrastructure de production surdimensionnée pour le temps de paix et assure des commandes minimales pour la rentabilité de l'opérateur. Ce qui permet en cas de conflit de pouvoir assez rapidement augmenter la production sans avoir à 'pousser les murs' ou créer une nouvelle usine. »
Les infrastructures ont toutefois vécu.
« L'âge et l'état des installations de production de munitions, dont beaucoup ont été construites pendant ou avant la Seconde Guerre mondiale, ont suscité des inquiétudes au sein du département de la Défense et du Congrès », rappelait dans une note le service de recherche du Congrès, en 2022.
Avant même l'invasion de l'Ukraine, un plan de modernisation avait donc été enclenché, qui prévoit une vingtaine de projets pour 418 millions de dollars d'investissements à Scranton.
« On a une nouvelle grue, on a refait les sols, acheté de nouvelles machines », liste Richard Hansen.
Dans les ateliers de finition pour polir et nettoyer les futurs obus, les machines-outils anciennes de l'américain Cincinnati Milacron (aux origines françaises) cohabitent désormais avec celles, plus récentes, du japonais DMG Mori et du coréen SMEC.
Surtout, General Dynamics construit une nouvelle usine de munitions au Texas, à Mesquite, dans la banlieue de Dallas.
Parmi les autres « Goco » dédiés aux munitions de l'armée, le britannique BAE Systems gère deux sites en Virginie ou dans le Tennessee, qui produisent des explosifs.
American Ordnance remplit les obus de Scranton dans l'Iowa, et Ollin Winchester a raflé il y a quelques années à Northrop Grumman le contrat de la fabrication de munitions de petits calibres dans la gigantesque usine du Missouri.
Car la production d'obus ne suffit pas à elle seule assurer le remplacement des stocks manquants, il faut aussi les explosifs.
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