Le rôle de l’industrie fut prépondérant dans le premier conflit mondial. C’est en partie grâce à la mobilisation de la production, qui adopta des méthodes de travail novatrices, que les Alliés réussirent à faire la différence. La Guerre de 1914-1918 est le premier conflit industriel de l’histoire.
Sans oublier le sacrifice de millions de victimes dans les tranchées, c’est la capacité des industries militaires à innover - chars d’assaut, artillerie, aviation, sous-marins, cuirassés - et à produire des armements et munitions en très grande quantité, qui va finir par faire la différence.
L’Etat va mobiliser peu à peu tous les industriels, petits ou grands, au profit des fabrications de guerre. Certains vont continuer leurs productions habituelles (vivres, habilement, équipement…) mais en augmentant les cadences, d’autres vont produire des versions militarisées de leur productions habituelles (avions, poids lourds…), enfin certains vont mettre leur outil de production au service de fabrication d’armes ou de munitions. Ainsi plus de 15 000 entreprises vont travailler pour la Défense nationale durant le conflit.
En effet, alors qu’au début de 1914 l’Etat-Major, qui anticipait une guerre courte, pensait que la fabrication de 10 000 obus par jour serait suffisante pour faire face aux besoins du front, dès la fin septembre 1914, il réclame 100 000 obus par jour ! Une gageure d’autant que les régions du Nord et de l’Est, maintenant occupées par l’ennemi, fournissaient 75 % du charbon, 81 % de la fonte et 63 % de l’acier produits en France. Mais le défi va être relevé. Il est à la fois industriel et sociétal.
Pour répondre en urgence aux besoins en armement, sept groupements industriels régionaux vont être créés à l’automne 1914 autour de grands établissements sidérurgiques, métallurgiques et mécaniques :
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Ce sont eux qui vont dialoguer avec les militaires, recevoir les commandes, organiser et partager la production entre les industriels. Ainsi, en 1915, le groupement de Paris, dirigé par Louis Renault, rassemble 962 établissements industriels. Cette structuration va se faire autour d’organisations professionnelles qui négocient les plans de charge, les prix, les approvisionnements, les besoins de main d’œuvre, les salaires et qui vont favoriser la concentration des entreprises, ainsi que la diffusion de nouvelles méthodes de rationalisation de la production.
Des méthodes auxquelles la toute jeune industrie automobile est réceptive. Ainsi elle met rapidement ses batteries de tours au service de la fabrication d’obus, qui sont à l’époque forés dans un lopin puis usinés sur des tours. Des ingénieurs de talent, Ernest Mattern chez Peugeot, Charles de Frémiville chez Panhard & Levassor, ou André Citroën, férus des nouvelles méthodes productivistes apparues aux Etats-Unis, vont transformer la production industrielle.
Ainsi Peugeot, basée dans le pays de Montbéliard à moins de 30 km de la ligne de front, va développer ses fabrications traditionnelles (automobiles, camions, cycles, quincaillerie…) en les adaptant aux besoins militaires. Il va aussi se lancer dans la fabrication d’obus en très grande série. Panhard & Levassor, le plus ancien constructeur mondial d’automobiles, situé en plein Paris, arrête la fabrication des machines à bois, adapte sa production automobile et se lance dans la fabrication d’obus.
Enfin, André Citroën, qui a créé avant-guerre une usine de fabrication d’engrenages et dirigé les Automobiles Mors, puis été mobilisé comme lieutenant d’artillerie, mesure sur le front la pénurie d’obus. Polytechnicien, il suggère aux ministères de créer de toutes pièces une vaste usine moderne dédiée à la fabrication d’obus. Il va ainsi construire à Paris, quai de Javel, un complexe industriel dédié à la fabrication de l’obus de 75 mm. Il ne cessera d’y moderniser les techniques de production, faisant passer les cadences de 5 000 unités par jour en 1915 à plus de 40 000 en 1918. Il fabriquera ainsi plus de 26 millions d’obus et deviendra le premier fournisseur des Armées.
N’ayant pas le passif d’installations industrielles existantes et d’une main d’œuvre déjà en place, il poussera la mécanisation des ateliers et de la manutention, il prônera l’interchangeabilité des postes de travail, il affinera les travaux sur les tolérances de fabrication pour éviter l’ajustage, il instituera le chronométrage, etc. Autant de techniques qu’il transposera à l’automobile dès 1919.
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Mais l’enjeu est aussi sociétal car la mobilisation générale a appelé 4,5 millions d’hommes sous les drapeaux dont nombre d’ouvriers. Ce qui a conduit à la fermeture d’un grand nombre d’entreprises faute de main d’œuvre qualifiée et mis au chômage près de 2 millions de personnes trop jeunes ou trop âgées pour aller combattre.
Pour répondre aux besoins de production, les capitaines d’industrie vont obtenir que les ouvriers qualifiés reviennent du front pour participer à l’effort de guerre à leur poste de travail en aidant à la relance de l’industrie manufacturière. Ainsi plus de 500 000 ‘‘affectés spéciaux’’ vont retourner dans les usines, grâce à la loi Dalbiez de juin 1915. Mais ce n’est pas suffisant et l’Armée refuse de dégarnir plus le front, alors on fait appel à une main d’œuvre venue des ‘‘colonies’’ (Indochine, Algérie…), à des volontaires étrangers (Espagnols, Belges, Italiens…), mais surtout aux femmes, qui représenteront de 20 à 40 % de l’effectif ouvrier et même 80 % dans certains ateliers.
Des mains d’œuvre sans qualification que la taylorisation des tâches de fabrication rend apte au service dans les usines d’armement. Mais les conditions de travail ne sont pas roses. En plus de la déqualification des tâches, la modification de la législation sociale (augmentation de la durée légale du temps de travail, travail de nuit, etc.) détériore les relations dans les ateliers. Des mouvements revendicatifs vont apparaître notamment en 1917 contre l’inégalité des salaires, la fatigue due aux cadences élevées, l’absence d’initiative, la répétitivité des gestes, etc.
Pour atténuer les tensions, l’Etat va instaurer pour les usines de guerre des Comités permanents de conciliation et d’arbitrage régionaux composés de délégués ouvriers et de dirigeants. De leur côté, les industriels misent sur le paternalisme et essaient d’aider leurs ouvriers à affronter les difficultés du quotidien en facilitant le ravitaillement, le logement, ou la garde des enfants.
Pendant la Grande Guerre, les travailleuses sont fortement sollicitées par des entreprises alors privées de main-d’œuvre masculine. Beaucoup de femmes sont aussi à la recherche d’emplois pour faire face aux difficultés matérielles causées par l’inflation, et parfois en l’absence de leur conjoint. Une allocation est versée aux épouses de mobilisés, mais elle s’avère vite très insuffisante. Ces différentes raisons incitent de nombreuses Françaises à se lancer sur le marché du travail.
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Elles y sont également encouragées par un discours nouveau tenu par les autorités qui valorise l’emploi féminin alors qu’il avait jusqu’alors été dénigré. Pour la première fois, l’État et les entreprises vantent le courage de ces travailleuses qui, par leurs efforts, participent à la défense nationale. La progression du travail féminin concerne tous les métiers : cultivatrices, employées de banque, factrices, conductrices de tramway... Certaines sont attirées par les salaires plus rémunérateurs des entreprises d’armement. Ces ouvrières, que l’on appelle les « munitionnettes », sont 15 000 en juin 1915.
Pendant la guerre, la nécessité de produire rapidement et en grande quantité prime, et la règlementation sociale est suspendue. Les femmes employées dans les usines d’armement sont ainsi soumises à des conditions de travail extrêmement difficiles : tâches répétitives et épuisantes, journées interminables qui peuvent durer jusqu’à 14h d’affilée, bruit des machines, exposition à des substances toxiques… Aux maladies professionnelles s’ajoutent les accidents, fréquents chez ces ouvrières inexpérimentées. Leur rémunération est certes plus élevées que dans la plupart des autres secteurs, mais elle reste inférieure à celle des hommes.
En 1916, pour éviter des mouvements de grève qui risqueraient de paralyser l’effort de guerre, le sous-secrétaire d’État de l’Artillerie et des munitions, Albert Thomas, tente de prendre les devants. Il crée un Comité de travail féminin et adresse une circulaire aux industriels afin que ces derniers assurent aux ouvrières « les conditions d’hygiène et de bien-être indispensables pour leur santé ». Il exige notamment que des « vêtements de travail appropriés » soient fournis aux travailleuses. Ces actions n’empêchent pas un mouvement de grève qui commence en 1916 et s’amplifie l’année suivante, obligeant le patronat à augmenter les salaires.
L’armistice du 11 novembre 1918 à peine signé, il faut songer à retransformer les usines de guerre pour qu’elles produisent à nouveau des biens destinés au marché civil. Les plus grandes usines vont tout naturellement s’orienter vers l’automobile que nombre de Français ont découvert à l’occasion de leur passage dans l’Armée. Elles conserveront bien évidemment les méthodes de travail avancées adoptées pour les productions de guerre, ce qui permettra de proposer des véhicules plus abordables, même s’ils sont encore chers pour le grand public. A ce jeu, les plus petits constructeurs vont rapidement disparaitre et trois grands groupe se faire jour : Citroën, Peugeot et Renault.
À peine deux jours après la signature de l’armistice du 11 novembre 1918, le ministre de l’Armement, Louis Loucheur, fait paraître une circulaire dans laquelle il invite les munitionnettes à reprendre leurs occupations d’avant-guerre afin de céder la place aux combattants revenus du front. Cette mesure est révélatrice d’un mouvement plus général qui, une fois la guerre terminée, pousse les travailleuses à retourner au foyer pour y remplir leur « devoir naturel » d’épouses et de mères.
Les années qui suivent la fin de la première guerre mondiale se caractérisent ainsi par une réaction idéologique qui critique l’emploi féminin. Les travailleuses sont à la fois accusées de déserter le foyer, mais aussi, comme elles sont moins payées, de représenter une concurrence déloyale pour les hommes.
Les ouvrières de la Grande Guerre n’auront-elles été que des remplaçantes sommées de retourner au foyer dès la fin des hostilités ? L’arrivée massive de femmes dans des secteurs jusqu’alors réputés masculins crée en réalité un précédent. Des chefs d’entreprise prennent conscience que les travailleuses sont tout aussi capables de donner satisfaction que leurs homologues masculins, et pour des salaires inférieurs. Malgré la force du discours conservateur de l’entre-deux-guerres, le premier conflit mondial a ouvert aux femmes des secteurs jusqu’alors considérés comme des bastions masculins.
Saluée comme une preuve de leur participation à l’effort national, l’arrivée massive de femmes dans les usines pendant la première guerre mondiale ne va pas sans générer des craintes. De nombreux observateurs redoutent en particulier l’influence néfaste de ces tâches considérées comme masculines sur le caractère des ouvrières. Ce fantasme d’une masculinisation des femmes causée par le travail industriel ressurgit dans la très réactionnaire France de Vichy, alors même que la part des femmes dans la population active diminue.
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