Dans les dessins animés pour enfants, les fonds marins sont souvent représentés par des coraux, des anémones colorées, des bancs de poissons vigoureux. Il manque un détail : les épaves qui gisent dans le fond de nos mers et océans. Navires de guerre, cargos, pétroliers, chimiquiers, avions, bateaux de pêche, munitions, obus abandonnés, constituent une menace environnementale sous-estimée.
L’inventaire précis des épaves potentiellement dangereuses dans les eaux françaises n’existe pas. C’est au citoyen qui cherche l’information de croiser les sources. Depuis 2010, le service historique de la Défense, du ministère des Armées, recense peu à peu les épaves et transmet ses informations au Shom (Service hydrographique et océanique de la Marine) qui publie une carte des épaves, uniquement celles dangereuses pour la navigation. La Marine nationale les évalue à 4000.
Pas simple de s’y retrouver, d’autant plus que « les inventaires sont incomplets, observe Charlotte Nithart. Beaucoup d’épaves anciennes, ou gisant en grandes profondeurs, ou bien loin des côtes n’ont jamais été investiguées. » Robin des Bois en recense, ainsi que les déchetteries sous-marines de munitions, dans un chapitre de son Atlas de la France toxique.
Ce qui est sûr, c’est qu’aucune zone au large des littoraux Atlantique et Méditerranéen n’est épargnée par les épaves dangereuses. Pendant les Première et Seconde guerres mondiales, de nombreux bateaux chargés de munitions ou de gaz ont été coulés. À la fin des conflits, en France comme partout ailleurs, d’autres ont volontairement été immergés, comme on glisserait la poussière sous le paillasson.
« Ces navires sont métalliques, rappelle Charlotte Nithart. On pourrait croire que les épaves qui gisent à ces grandes profondeurs peu oxygénées seraient davantage épargnées. » C’est sans compter la présence dans ces endroits de la bactérie halomonas titanicae « qui mange le métal », indique Michel L’Hour.
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Le pétrole n’est pas la seule menace pour la biodiversité marine. Les munitions aux enveloppes métalliques qui se corrodent et les champs de mines sous-marins sont de potentielles bombes toxiques. « Au lendemain des guerres, des quantités considérables de munitions non utilisées ont été immergées dans l’urgence par les belligérants », rapporte Éric Lavault, porte-parole de la Marine nationale.
En mer du Nord et en Baltique, les munitions ont été immergées à faible profondeur. Le Shom et l’Ospar tiennent une cartographie des sites « connus ». Les risques que font peser ces armes immergées sont « difficiles à évaluer », de l’aveu même de la Marine nationale, « faute d’études scientifiques précises sur leur état de détérioration. » Régulièrement, des pêcheurs remontent des obus dans leurs filets.
Paradoxalement, de 1996 à 2003, la Marine a continué à immerger volontairement et régulièrement des munitions périmées dont elle ne savait que faire à terre. « On a immergé les parties explosives des munitions, désolidarisées des détonateurs, conditionnées dans du métal et du béton », détaille Éric Lavault. D’abord dans la fosse d’Ouessant, puis dans le golfe de Gascogne. En 2003, la Marine a mis fin « définitivement » à cette pratique.
Désormais, sur les côtes françaises, rares sont les années sans oiseaux englués dans le mazout et galettes d’hydrocarbures issues d’épaves qui suintent. Ces marées noires perlées et différées dégradent bel et bien la faune et la flore des fonds marins et de l’estran. Au Danemark, au fil des années, près de 400 pêcheurs de l’île de Bornholm ont été grièvement brûlés par des bombes chimiques rapportées dans leurs chaluts.
En France, les pêcheurs aussi sont en première ligne. « J’espère qu’il ne faudra pas attendre qu’il y ait des morts pour agir, s’inquiète Michel L’Hour. On sait que les pêcheurs, grâce au GPS, rasent les épaves, qui sont des nids à poissons. » Que se passe-t-il si les poissons mangent du mercure, de l’arsenic ou de l’ypérite ? « Une contamination chimique de la chaîne alimentaire. Une perte de confiance des consommateurs dans le poisson », poursuit-il.
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Au quotidien, c’est la Marine nationale qui est chargée de surveiller les épaves grâce à « des moyens satellitaires, aériens, nautiques et terrestres », énumère Éric Lavault : « Les sémaphores surveillent les épaves visibles des côtes et signalent toute irisation suspecte. » En réalité, vu la masse d’épaves, leur localisation souvent inconnue et les faibles moyens attribués à cette tâche, l’action de la Marine ne peut être qu’une réaction à des pollutions très visibles.
Une unité spécialisée intervient : le centre d’expertises pratiques de lutte antipollution (Ceppol). C’est elle qui colmate régulièrement l’épave du Peter Sif ou qui a pompé 22 tonnes de mazout de la frégate Laplace au large de Côtes-d’Armor, en 2009. « Ces interventions sont très régulières, poursuit le porte-parole. D’abord des plongeurs ou des robots réalisent une expertise avec des caméras, pour évaluer la fuite et le mode opératoire. Puis ils agissent : pompage, colmatage avec des plaques ou des bouchons, consolidation avec des ciments et colles spéciales. »
Une équipe d’environ 130 plongeurs démineurs s’occupe de détecter et détruire des munitions immergées jusqu’à 80 mètres de profondeur. « On neutralise en moyenne 2000 engins explosifs chaque année, soit quasiment 40 par semaine », précise Éric Lavault. Mais les plongeurs n’en voient pas le bout, de ces décharges de munitions sous-marines. « On a l’impression d’une lutte sans fin, admet Éric Lavault. À chaque marée, tempête, on en découvre de nouvelles. C’est titanesque.
Toute dépollution ou récupération est coûteuse, longue et risquée. « Mais il faut en finir avec l’immobilisme et la politique de la patate chaude, exhorte Charlotte Nithart. Au moment même où les épaves se corrodent et où les risques de pollutions augmentent, chaque gouvernement fait l’autruche en espérant que l’accident ne tombera pas sur lui. »
Lors du Grenelle de la mer de 2009, Robin des Bois a obtenu l’engagement du gouvernement de consolider l’inventaire des décharges sous-marines, de réaliser des analyses sur la faune, la flore et les sédiments, de dépolluer et sécuriser les épaves potentiellement polluantes et dangereuses.
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Théorie, alertes, réactions lentes ou ponctuelles... Par où commencer ? Les pistes ne manquent pas : parfaire et centraliser l’inventaire et la cartographie des épaves et déchets potentiellement dangereux « pour prioriser les interventions à effectuer et mieux circonscrire les zones de pêche », suggère Michel L’Hour. Doter la Marine de moyens pour mener des recherches systématiques et exhaustives.
« Pour les interventions de dépollution et d’enlèvement, il faut développer la coopération internationale », ajoute Charlotte Nithart. Seules deux opérations coordonnées par l’Otan ont lieu chaque année en Manche et mer du Nord. Créer un fonds européen pour la gestions des épaves anciennes dont les propriétaires sont inconnus ou insolvables. Il faudrait par ailleurs analyser sérieusement les écosystèmes où gisent les épaves.
Développer les études scientifiques sur les prévisions de taux de corrosion et de dégradation des épaves, sur les bactéries mangeuses d’huile. La Marine parle d’un nécessaire effort d’équipement : véhicules sous-marins télécommandés pour réduire les coûts et risques d’intervention. « La France n’a pas un seul navire pour relever des épaves à plus de 40 mètres de profondeur », ajoute Mor Glaz.
Mettre en place à terre des filières de retraitement des polluants et munitions est également nécessaire. Entrée en vigueur en 2016, la convention internationale de Nairobi sur l’enlèvement des épaves oblige désormais le propriétaire d’une épave à la récupérer et la traiter à ses frais et risques. Le pays du lieu de naufrage pourra exercer un recours direct contre l’assureur. Cela devrait faciliter la gestion des futurs naufrages, mais pas celle des épaves passées.
« Certes, on peut prier pour que le noir des océans dissimule tout, on peut tout miser sur la mer et sa fantastique capacité de machine à laver, désespère Michel L’Hour. On peut continuer à ne parler que des pollutions de demain. Mais sous la mer, la pollution d’hier est bien là.
Depuis des décennies sommeillent, sous les eaux de la Manche et de l'Atlantique, des milliers et des milliers de tonnes d'explosifs et de munitions perdues lors des combats, ou immergées volontairement par les armées au lieu d'être pétardées. Selon la commission internationale Ospar, de préservation du nord-est Atlantique, qui mène un programme visant à déterminer l'ampleur de ces immersions, 148 sites ont été recensés en Europe de l'Ouest. De 2004 à 2010, 1.879 découvertes de munitions ont été signalées. 58 % ont été retrouvées par des marins-pêcheurs et 29 % sur le littoral.
Les immersions volontaires ont souvent été effectuées à faible profondeur de 6 à 10 mètres. Selon Jacky Bonnemain, la pire fosse serait celle des Casquets, dans la Manche, où les marines française et britannique ont déversé quantité de choses, à plus de 100 mètres de profondeur. « Nous avons demandé à consulter les archives militaires à Cherbourg. On nous a répondu qu'il n'y avait plus rien. Que tout avait disparu. » Selon l'association, ce dépôt, comme bien d'autres, n'a jamais eu d'existence administrative. On y jetait des quantités de choses, d'une manière empirique.
Régulièrement aussi, la Marine nationale organise des opérations de déminage dans les eaux françaises. La dernière en date a eu lieu du 30 octobre au 12 novembre. Elle a été menée par la force de guerre des mines de l'Otan, au large de Dieppe et de Saint-Valéry-en-Caux (76). Huit bâtiments chasseurs de mines (néerlandais, allemand, polonais, belge...), armés par 400 marins, dont le Pégase basé à Brest, ont pris part à cette opération placée sous le commandement d'un officier lituanien. Malgré des conditions météo peu favorables à l'utilisation des sonars, les plongeurs-démineurs ont repéré plusieurs centaines de munitions immergées, dont sept mines très puissantes représentant l'équivalent de cinq tonnes de TNT.
Pour la France, les deux principales zones connues sont la fosse des Casquets, en Manche et une zone au large de Sein, où 12 navires et 70 tonnes de munitions chimiques ont été immergés avant 1980.
Selon l’ancien directeur du Drassm (Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines) , Michel L’Hour : “pour chacune des deux guerres mondiales, on estime que 2500 bateaux ont été envoyés par le fond. […] Sans compter les avions, les tanks, les tonnes de munitions. C’est une masse considérable.”
Ainsi, la Manche, la Mer du Nord et les côtes d’Europe du Nord sont particulièrement polluées par les munitions immergées. Les eaux douces du continent n’ont pas été épargnées, et il n’est pas rare de retrouver des munitions non explosées dans les lacs français et suisses. Ces restes de guerre constituent une menace importante pour la faune et la flore marines et pour les populations de la région.
Depuis, l’immersion des munitions en mer est interdite grâce à la Convention de Londres entrée en vigueur en 1975. L’Ospar (La Convention pour la protection du milieu marin de l’Atlantique du Nord-Est, dite Convention OSPAR) et le Conseil de l’Europe ont alerté et exprimé leur inquiétude sur l’absence de cartographie fiable, l’insuffisance de surveillance et de récupérations des munitions et matières polluantes dans les épaves.
Baptisée Historical Ordnance Disposal (HOD), cette opération s’est déroulée en Manche et plus particulièrement au large de la ville de Dieppe (76). Sous le commandement d’un officier Estonien, la force était composée de six navires de cinq nations différentes : le chasseur de mines tripartite L’Aigle (France), le navire de ravitaillement Mosel (Allemagne) - bâtiment amiral de cette mission -, les chasseurs de mines Kursis (Lituanie) et Hursworth (Grande-Bretagne) ainsi que les navires de défense côtière Summerside et Kingston (Canada). Depuis 1996, ces opérations HOD sont conduites chaque année en Manche - mer du Nord afin d’éliminer les munitions à caractère historique. Les fonds marins de cet espace maritime sont en effet caractérisés par la présence significative d’engins explosifs issus des deux derniers conflits mondiaux (bombes, obus concrétionnés, mines de fond).
| Action/Intervention | Description | Acteurs Impliqués |
|---|---|---|
| Recensement des épaves | Inventaire progressif des épaves potentiellement dangereuses | Service historique de la Défense, SHOM |
| Surveillance des épaves | Surveillance par moyens satellitaires, aériens, nautiques et terrestres | Marine Nationale, Sémaphores |
| Interventions de dépollution | Pompage, colmatage, consolidation des épaves | Ceppol (Centre d'expertises pratiques de lutte antipollution) |
| Opérations de déminage | Détection et destruction des munitions immergées | Plongeurs démineurs, Forces de guerre des mines de l'OTAN |
| Opérations HOD | Élimination des munitions historiques | Forces navales de différents pays (France, Allemagne, Lituanie, Grande-Bretagne, Canada) |
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