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Cette analyse se base sur une conférence donnée à l'Intru (université de Tours, vers 2017) et suppose une bonne connaissance de L'Étoile mystérieuse d'Hergé. Il est recommandé d'avoir l'album à portée de main.

Médiagénie et scénariographie

Philippe Marion a établi le concept de « médiagénie », homologue à celui de « photogénie », qui rend compte de la compétence des médias à traiter leur sujet selon une économie qui leur est propre.

Le performer (l’écrivain, le réalisateur, le dessinateur, le mime, etc.) doit se faire l’agent actif de cette médiagénie. Comment donc l’artiste - en l’occurrence, le cartoonist puisqu’il va s’agir de bande dessinée - s’y prend-t-il pour servir (et se servir) des moyens mis à sa disposition, en bref exploiter le potentiel ( le « génie ») de son médium ?

Le résultat auquel arrive le cartoonist versé dans son art, nous l’appellerons « scénariographie ». Ce mot, construit à partir des termes « scène », « scénario » et graphie désigne la façon dont les grands auteurs de bandes dessinées usent de leurs codes (non nécessairement spécifiques) de manière intransposable cependant !

L’exemple du rêve de L'Étoile mystérieuse d’Hergé où le cauchemar du héros est donné « à égalité avec la réalité » nous servira d’objet.

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Avant le rêve : une ouverture programmatique

La nuit est belle. Tintin et Milou sont sortis faire une promenade. Le jeune homme marche, la tête dans les étoiles. Sacrifiant à la coutume, alors qu’il voit filer la queue d’une comète, Tintin demande à son chien de formuler un souhait.

Sentencieux, Milou s’est retourné sur son maître, lui suggérant de regarder devant lui plutôt que de dire des paroles en l’air. Ce qui vaut au chien de heurter un pylone ! Tintin, qui n’a rien vu du petit malheur arrivé à Milou, s’étonne, pour sa part, de voir que la Grande Ourse comporte une nouvelle et importante cinquième roue à son chariot : - «Oh, dis-donc, Milou regarde la grosse étoile ».

Le chien qui vient, du fait de son inattention, d’«en voir de toutes les couleurs » - se demande quelle étoile, justement, regarder (1). Le décor est planté, l’histoire, mezzo voce, d’ailleurs, vient de commencer.

Ce début de récit qui, sur un ton badin, fait le lien entre l’ « occasion et l’augural (« une étoile filante, vite, Milou, fais un vœu ») traite, pareillement, de l’assimilation de l’idéogramme « étoile » (signifiant la douleur éprouvée) aux points lumineux inscrits sur la voûte céleste.

Il est question, autrement dit, de la confusion possible entre l’observable, l’éprouvé et le représenté. Nous aurons, en des circonstances plus dramatiques, à nous souvenir de la nature de ce gag sémiologique qui fonctionne comme un emblème du récit, mais aussi un prodrome.

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Bien qu’ouvert sur une séquence de « basse tension » (la vie quotidienne), le récit est déjà tout entier dans ce début.

L’observatoire

Une étoile, d’une brillance exceptionnelle, est donc venue s’ajouter à la configuration du Chariot. Quel est ce mystère ? Tintin, toujours prompt à satisfaire sa curiosité, file à l’observatoire de la ville.

Dans l’un des couloirs de l’établissement, il croise un vieillard agité qui descend un escalier. L’homme se répand en imprécations (« Le châtiment, c’est le châtiment »). Détail curieux, ce dernier, s’appuie sur une canne torsadée, pareille à celle des sorciers d’antan.

Mais, le temps presse : Tintin, la tête ailleurs, va son chemin qui le mène jusqu’au hall scientifique où travaillent les astronomes. Le héros, qui réussit à prendre langue avec le directeur (Hippolyte Calys, sorte de Tournesol avant l’heure), est, d’abord, invité à regarder dans la lunette, « le spectacle en valant la peine ».

Avant de nous faire accéder à l’image télescopique, Hergé a voulu que nous remarquions l’air épouvanté du jeune homme, figé devant l’objectif du télescope : c’est qu’un effroyable monstre arachnéen occupe le champ de vision de la lunette.

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Le motif (classique) de l’altérité terrifiante (2), découverte au moyen d’un artéfact le plus souvent circulaire (hublot, viseur, oeuileton), est ici porté à l’expressivité la plus efficace. Hergé condense (case 3) en une seule vignette - impressionnante en effet - la vue et la vision, mais en ayant pris soin d’installer la vignette en question dans un environnement technologique hautement élaboré, c’est-à -dire a priori fiable...ce qui se révèlera trompeur !

Un court dialogue, où domine le malentendu, s’engage immédiatement entre Tintin et Calys :

  • Tintin : « Mon Dieu, c’est horrible, Monsieur l’Astronome, c’est horrible. »
  • Calys : « Dans un certain sens, oui, c’est horrible. »
  • T : « Elle est énorme. Énorme.
  • C : « Énorme, oui. »
  • T : « Et ces pattes velues, rien que d’y penser ça me donne le frisson.
  • C : « Ces pattes ? Quelles pattes ? ».
  • T : « Quelles pattes ? Mais celles de cette gigantesque araignée. »
  • C : « Une araignée ? Mais est-ce que vous n’en avez pas une dans le plafond ? » (souligné par nous )

La saillie humoristique du Professeur Calys est plus signifiante qu’elle n’y paraît. Si le vieux savant moque un Tintin qui serait en train de délirer (à l’instar de Philippulus qu’il vient d’éconduire), elle pointe également ce qu’on pourrait nommer une « littéralisation », en l’occurrence la « réduction exorbitante » d’une métaphore : « l’araignée dans le plafond », ramenée à son sens premier.

Dans son Introduction à la littérature fantastique, Tzvetan Todorov, qui rapproche les figures de rhétorique de l’étrangeté potentielle des expressions figurées, dit « que l’apparition de l’élément fantastique peut être précédée » (ajoutons : ou suivie) dans un récit « par une série de comparaisons (…), très courantes dans le langage commun, mais qui désignent, si on les prend à la lettre, un événement surnaturel (..) » (3). De fait, l’expression « avoir une araignée dans le plafond » renvoie étrangement à l’épouvantable découverte qu’on vient de dire.

La maladie et le malheur politique

Plusieurs lectures se conjuguent ici :

  1. Cette épeire qui arrive du fond de l’univers, c’est l’Apocalype, annoncé dans le Nouveau Testament par Saint-Jean (« Le châtiment, c’est le châtiment »).
  2. La vision de Tintin induit un retournement « phénoménologique » d’une prégnance inattendue. Ne peut-on dire qu’en croyant coller son œil à la lunette astronomique, Tintin a transformé cette dernière en une machine « inversée », capable, inopinément, de lui radiographier la cervelle ? Vertige ! Le héros découvre ce qu’il a (peut-être peur d’avoir) en tête. Une maladie cachée, soudain révélée et lui occupant le « plafond », lui rongerait la matière grise, tout comme l’aurait fait un crabe, autrement dit un cancer…

Quelques mots sur le thème du crabe-cancer

L’Étoile mystérieuse, qui paraît sous forme de strips dans Le Soir en 1941, fait immédiatement suite à la sortie, en 1940, chez Casterman de l’album en noir et blanc, Le Crabe aux pinces d’or. Dans un rond noir, en réserve, un crabe illustre la page de titre.

Peut-on voir dans ce dessin, un pattern possible de l’épeire noire sur fond clair telle qu’elle se découpe dans le télescope approché par Tintin ? Rien ne vient corroborer cette hypothèse…hormis ceci qui veut que, chez Hergé, les formes peuvent migrer d’un album à l’autre.

On gage que la main du dessinateur, qui cherchait une « gestalt» pour l’araignée associée à l’astre susceptible de la contenir, s’est souvenue du crabe « encerclé » du frontispice ouvrant sur le Crabe aux pinces d’or. L’opération de sertissage symbolique qui dote ces deux monstres en puissance d’une commune aura maléfique nous incline à déceler dans le crabe en question une proto-araignée.

Décapode ou octopode, ici, c’est tout un. Le zodiaque n’est pas loin, qui aurait pu, aussi, nous fournir un scorpion !

Tintin, effrayé, s’est retourné vers l’astronome qui, tout a ses calculs, s’est malgré tout approché du télescope. Stupeur du savant : - : « Par les anneaux de Saturne. Vous avez raison, ceci est bel et bien une arachnide ! »

  1. Nous sommes, également, en présence d’une image complexe où « scintillent » le souvenir lointain des signes fatals célestes, mais aussi celui des antiques correspondances entre le corps humain, microcosmique, et l’univers. Nous gageons que les astres (4) capables d’abriter tout un bestiaire (rappelons-nous Un animal dans la lune de La Fontaine), étaient rapprochables de la fabrica humana, elle aussi, susceptible d’être colonisée de l’intérieur par des animaux parasites.

On songe, par glissement de sens à ce sinistre autoportrait de Topor (5), avec, en lieu et place du cerveau, un sinistre rongeur (ce vecteur de la peste). Toutes chose égales, Hergé participerait-il, à sa manière, de cette intertextualité diffuse qui, d’une époque à l’autre, s’actualise dans la circulation de certains motifs symboliques?

Faisant sa part, tant à « l’inquiétante étrangeté » qu’il veut diffuser dans son récit qu’au climat de l’époque (nous sommes en 1941) dans laquelle il vit, Hergé a-t-il voulu nous livrer, sous la couleur d’une vision (particulièrement dérangeante) un symbole relatif à l’état du monde ? Nous inclinons à le croire.

Mis à part la vision subjective de Tintin - qui a lu dans l’astre le signe de sa prochaine mort - L’épeire diadème, qui fond sur la Terre, représenterait, sinon la fin du monde du moins la fin d’un monde. Impossible, dès lors, de ne pas faire le lien avec l’Occupation, cette sinistre période qui voit Hergé dessiner L’Etoile Mystérieuse.

D’où cette hypothèse suivante : parce qu’il commence à publier son récit dans Le Soir « volé » (= contrôlé par les Nazis) , et qu’il n’hésite pas à glisser, ici et là, quelques cases notablement antisémites (allégeance au pouvoir ?), Hergé n’a-t-il pas voulu se dédouaner en faisant de l’épeire diadème, colonisant son soleil noir, la forme chiffrée d’une croix gammée en passe de dominer l’Occident ?

Si nombre de caricaturistes d’extrême droite, avant-guerre, ont voulu assimiler l’étoile de David (ou « ménorah ») et le compas des Maçons à une araignée tissant sa toile, il est tout à fait plausible de considérer que, devançant le journal satirique anglais Punch (image 6), Hergé a retourné « le compliment » en transformant le svastika nazi en un repoussant octopode (6). Il est tentant de voir dans les croix gammées des hitlériens de sinistres araignées s’agiter un peu partout…

Confronté à l’inacceptable, et voulant en « avoir le cœur net » (selon sa formule habituelle), Tintin monte jusqu’à la partie supérieure de l’objectif télescopique… pour découvrir qu’un minuscule arthropode s’y promenait :« Allo, Monsieur l’Astronome…Tout s’explique…C’est l’araignée qui se promenait sur l’objectif… elle est partie, à présent, etc... ».

L’effroi des deux hommes qui n’avait aucun fondement, laissera cependant des traces. Quoi qu’il en soit, d’un faux Charybde nous (re) tombons dans un « vrai » Scylla puisque l’épeire est redevenue l’énorme boule de feu dont la masse en fusion fonce tout droit sur le Globe. La fin du monde est proche.

Mises en page (la scénariographie, derechef) (7)

L’auteur a d’évidence réfléchi à la façon dont la version du récit, d’abord publié en strips, doit être reconfigurée lors de son adaptation en album. La première page exceptée, l’artiste désire, autant que faire se peut, tirer partie du fait que le lecteur « embrasse » les doubles pages qui s’ouvrent à lui.

Ainsi, pour ce qui regarde le passage auquel nous arrivons, subodore-t-on qu’Hergé a voulu que la vignette représentant la macroscopie de l’épeire - planche 4, à main gauche, 2°strip - puisse apparaître comme le pendant de la mystérieuse étoile, placée sur la planche 5, à main droite (à la même hauteur que l’araignée sur l’autre page).

De sorte que se produise, chez le lecteur, une contamination psycho-visuelle entre l’astre et l’araignée. Tabulairement, un « télescopage » (c’est le cas de le dire) opère, d’où procède une icône tierce, mentale - une « étoile-araignée » - dont la nature, tout à la fois fantasmagorique et fantasmatique (8), ne sera pas sans conséquence sur le déroulement de la fable contée.

En un mot, l’araignée va s’immiscer d’autant plus aisément dans cette histoire d’astronomie que les frontières du rêve et de la réalité, ainsi que celles de l’état de veille et de l’hallucination, sont poreuses.

Philippulus

Tintin quitte l’observatoire. Le spectacle de la rue ajoute à son angoisse. Les gens qu’il croise sont décontenancés, les rats fuient en masse les égouts, chaque chose a son ombre portée (rappelons que c’est la nuit) tant la lumière de l’étoile est forte.

C’est encore sans compter avec la chaleur qui fait fondre le goudron et éclater les pneus des voitures (PAN, PAN), ni, surtout, avec le discours millénariste qui fait surface. Tintin retrouve, à cet égard, l’imprécateur Phililippulus, rencontré une première fois à l’Observatoire, habillé alors d’un costume noir.

Revêtu, maintenant, d’un drap blanc (suaire et toge à la fois), l’homme - sorte de Diogène détraqué - vaticine, précédé du tintamarre produit par le gong qu’il frappe vigoureusement (DONG, DONG, DONG). Le jeune homme tente de calmer l’étrange individu, en vain (« C’est le châtiment, faites pénitence »).

Rentrant chez lui, Tintin est poursuivi par le vieux fou qui ne laisse de se répandre en menaces. Depuis sa fenêtre, le héros, que le vieux fou n’a pas lâché d’une semelle, tente à nouveau de tempérer le bonhomme. Rien n’y fait. Exaspéré, le héros (qui arrosait ses plantes) l’asperge d’eau ; ce qui relance l’animosité de Philippulus : - : « Va chez le Prince des ténèbres, ton maître.. »

Le héros ferme sa fenêtre, puis s’écroule, épuisé, dans son fauteuil (fin de la planche 8).

Le rêve : perturbation

Planche 8, strip 1, case 1 : Tintin (qui s’était assoupi) est tiré de sa léthargie par le bruit du gong qui a envahi la case (DONG, DONG). Qu’en est-il donc de ce bruit intempestif ? Si l’on se souvient qu‘un peu plus haut (pl. 7, strip 4, case 1), le « DONG » du gong a déjà fait sursauter le héros dans la rue, on constate que Tintin n’est toujours pas à l’abri de cet inquiétant boucan.

Mais s’il s’agit d’effets identiques, s’agit-il pour autant de causes comparables ? Car, ne sommes-nous pas passés de la rue, sinistre, à l’appartement, en principe protecteur où, après tant d’émotions, Tintin s’est réfugié ? Quoi qu’il en soit, la vignette est devenue une « chambre d’échos » où le « DONG », de perturbation physique qu’il était, est devenu retentissement psychique. Derechef, les repères se brouillent.

Planche 9, strip 1, cases 2 et 3 : Tintin se retrouve nez à nez avec le mage qui, d’évidenc...

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