Le 6 juin 2011, une « conférence-débat » a été organisée à Vire pour rendre compte du résultat des recherches sur l'histoire des Juifs de Vire. Ce texte est issu des notes rédigées pour préparer cette conférence.
La première question qui se pose à propos de l’histoire des Juifs de Vire concerne en effet l’évaluation de leur nombre avant et pendant la guerre. Pour tenter d’y répondre, trois sources ont été utilisées :
Les listes nominatives représentent toutefois un document essentiel pour connaître l’état-civil, la composition des familles et le contexte spatial (composition du voisinage, accès aux rues passantes…).
Le profil des familles et/ou des individus est le suivant :
Sans surprise, la réponse est nuancée. D’un côté, des liens étroits ont sans doute été créés par la langue : tous les Juifs de Vire sont ashkénazes ; une majorité d’entre eux est composée de Polonais et pour eux, le yiddish a probablement entretenu une forme de communauté culturelle. Ajoutons à cela les liens familiaux qui unissent certaines familles (par exemple la famille Zajdenwerg et la famille Augier qui rassemblent au total dix personnes).
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De l’autre, cette « judéité » a pu être contrebalancée par la volonté d’être intégrée, voire assimilé à la nation française. C’est un autre élément à garder en mémoire pour comprendre le comportement des Juifs de Vire - et de France - au moment où les mesures antisémites sont mises en place.
Si communauté juive il y a, cette communauté apparaît avant la guerre intégrée au reste de la population : on en a une illustration dans le domaine économique, les artisans et commerçants juifs de Vire étant parfaitement insérés dans le bassin d’activités local. On peut aussi rappeler la réputation du « Juif travailleur », dont parle Adolfo Kaminsky à propos de son oncle Léon Kinoël.
Plusieurs remarques préliminaires s’imposent avant d’entrer dans le vif du sujet. Tout d’abord, malgré l’apparente cohésion des mesures antisémites allemandes et françaises, il faut rappeler qu’elles ne répondent pas à une planification rigoureuse et établie sur le long terme, lorsque les premières décisions sont prises en juillet 1940. En France, comme en Allemagne et en Pologne, la politique de persécution a un caractère expérimental.
La première ordonnance allemande est édictée le 27 septembre 1940 : tous les Juifs de la zone occupée doivent se déclarer en mairie. Ceux du Calvados ont jusqu’au 20 octobre pour le faire. La quasi-totalité des Juifs de Vire se déclarent, animés semble-t-il par un réflexe légaliste. Ainsi, dans sa correspondance du 23 octobre, le sous-préfet de Vire ne signale aucun incident. Chaque chef de famille s’est rendu dans les bureaux de la sous-préfecture ou du Commissariat de Police pour y remplir des fiches dont le contenu apparaît avec le recul déjà très inquiétant. À l’époque, toutefois, cette démarche peut constituer un acte administratif anodin.
Le 28 décembre 1940, les autorités allemandes donnent l’ordre suivant aux préfets des départements côtiers de la zone occupée : « les Juifs doivent se présenter tous les jours à leur mairie et déclarer par leur signature, sur une liste qui doit être établie par le maire, qu’ils ont rempli leur devoir d’avoir à se présenter ». La teneur de cet ordre donné par la Feldkommandantur 723 au préfet du Calvados est résolument coercitive : il ne s’agit pas seulement de recenser mais d’exercer un contrôle étroit sur la population juive et de limiter sa liberté de circuler.
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Les listes établies en sous-préfecture sont révisées régulièrement en préfecture ; le sous-préfet, le commissaire de police de Vire et le maire de Neuville sont constamment sollicités pour transmettre ces informations. Quelle que soit la forme envisagée, ce recensement perpétuel vise un objectif double : rassembler le maximum d’informations pour la mise en œuvre des mesures antisémites, « limiter la liberté de domicile » des personnes concernées.
Les mesures d’exclusion économique et sociale sont concomitantes au recensement (et parfois même antérieures, comme le montre, par exemple, la loi française du 30 juillet 1940 sur la « francisation de l’administration »). Les principales mesures interviennent en trois temps :
Les Juifs de Vire sont directement touchés par ces mesures d’aryanisation à partir de décembre 1940. D’après le recensement des affaires viroises, trois magasins (celui de la famille Schwartz-Levy « Aux deux nègres », celui de la famille Goldnadel « Au chic de Paris » et celui de la famille Zajdenwerg « Au bon vêtement ») et deux marchands forains (Léon Kinoël et Nuta Augier) sont visés.
Dans l’Etat des entreprises et commerces juifs établi en Préfecture (avant février 1941), on remarque la précision des informations transmises aux autorités : derrière l’estimation des chiffres d’affaires, de la valeur des stocks, des biens immobiliers et des réserves d’argent, derrière la désignation des « personnes déléguées pour surveiller l’entreprise », c’est toute la puissance d’un appareil bureaucratique qui transparaît.
L’enquête sur les biens possédés par les Juifs révèle aussi la portée de cette politique d’aryanisation lorsqu’il est question des capitaux… eux-aussi susceptibles de relayer l’influence des Juifs. Qu’une Française catholique ait un mari juif, comme c’est le cas de Mme Sandler de Caen, suffit pour activer le processus d’aryanisation de son commerce.
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Conformément aux dispositions de l’ordonnance allemande, une affiche jaune (puis rouge) de 40 cm sur 20 cm doit être apposée sur les vitrines des magasins recensés, puis un Commissaire gérant chargé de vendre les entreprises doit être nommé. Même si la fonction de ce commissaire soulève quelques interrogations de sa part, un expert-comptable de Vire est désigné pour s’occuper des affaires viroises.
En quelques semaines, les maisons Levy et Godnadel sont vendues (la première à un entrepreneur de Rouen, la seconde à un agriculteur de la région), tandis que le magasin des Zajdenwerg est placé en liquidation judiciaire.
D’autres mesures d’exclusion viennent s’articuler avec ce dernier. Par exemple, deux ans avant la loi du 11 décembre 1942 qui généralise la mesure à toute la France, la Feldkommandantur de Caen donne l’ordre au Préfet du Calvados le 22 octobre 1940 de faire appliquer sur les cartes d’identité la mention « juif ».
Autre exemple, conformément à l’ordonnance allemande du 13 août 1941 concernant la confiscation des postes TSF, le commissaire de police de Vire transmet au Préfet le 9 septembre 1941 les informations les plus précises pour évaluer la capacité de communiquer des foyers concernés. L’enjeu ici est de contrer davantage toute velléité de fuite. Il faut dire que l’année 1941 est marquée par des départs assez nombreux.
Dans ce « tableau » des actes visant à exclure symboliquement et socialement les Juifs, le port de l’étoile jaune occupe une place à part. C’est la 8ème ordonnance allemande le 29 mai 1942 qui rend obligatoire cet « insigne spécial » pour tous les Juifs de plus de 6 ans en zone occupée. Au-delà de la violence symbolique qu’elle exerce, cette décision est intéressante par le traitement bureaucratique qu’elle a engendré. En effet, aucune autre mesure ne semble avoir autant mobilisé l’appareil administratif local.
D’après les sources, on connaît avec précision les personnes qui se sont vus remettre en trois exemplaires l’insigne (en trois exemplaires et contre tickets textile) :
Au total, quatorze personnes l’ont reçu à Vire. Les étoiles ont-elles été portées de manière effective ? Sur ce point, les archives sont muettes. Si la mesure est jugée impopulaire par une partie du gouvernement de Vichy, il reste que la correspondance entre les administrations est particulièrement dense.
Certaines archives révèlent un zèle inouï pour que la mesure soit parfaitement appliquée, à l’image de cette page de brouillon noircie par un employé de la Préfecture tentant de recomposer avec le plus de sérieux possible la statistique des étoiles remises au Juifs du Calvados.
Au final, avant la première rafle le 14 juillet 1942, on peut dire que les Juifs de Vire sont littéralement laminés par les mesures d’exclusion économique et sociale, d’un côté, et la privation de leurs libertés (de circuler, de résider, de communiquer), de l’autre.
Abraham Drucker est le premier à être arrêté. Né le 15 novembre 1911 à Davideni (à l’époque dans l’empire austro-hongrois puis en Roumanie après 1918), il suit des études de médecine à l’université de Bucarest et arrive en France en 1925. Il se marie avec Lola (qui est d’origine autrichienne) en 1934, puis se fait naturalisé en 1937. C’est le 28 avril 1942 qu’intervient son arrestation par la Gestapo de Flers, sur dénonciation d’un employé du sanatorium, membre du Parti Populaire Français (le parti collaborationniste fondé par Jacques Doriot).
Cependant, la famille est déjà dans le collimateur des autorités d’occupation depuis plusieurs mois. L’« anglophilie » et les positions gaullistes d’Abraham Drucker en font un homme à surveiller. Par ailleurs, ce dernier engage des démarches en janvier 1941 auprès des autorités françaises et allemandes pour tenter de se faire radier de la liste des Juifs recensés dans le canton. Ses arguments semblent clairs : il ne connaît pas ses grands-parents paternels et maternels et atteste avoir été élevé en dehors de la religion juive.
L’interprétation de cette démarche n’est pas évidente : la volonté de rompre avec ses origines est-elle sincère ? A-t-il conscience des risques qu’il encoure en confiant aux autorités le maximum d’information le concernant lui et sa famille ? En tout état de cause, bien avant son arrestation au printemps 1942, Abraham Drucker figure sur une liste de 42 otages potentiels (juifs et communistes) fixée par la Feldkommandantur le 28 Août 1941 en représailles à des actes de résistance opérés dans le Bessin.
D’autres Juifs de Vire figure sur cette liste secrète ; aucun n’est résistant, mais Juifs et sympathisants communistes s’y trouvent associés, conformément au péril « judéobolchevique » développé dans la propagande nazie. En mai 1942, Abraham Drucker est transféré à Compiègne au camp d’internement de Royallieu. Un an plus tard, c’est à Drancy qu’il est envoyé, pour y assurer les fonctions de médecin auprès des internés. Il échappe in extremis à la déportation lors de la libération au mois d’aout 1944.
Il s’agit de la première arrestation à caractère antisémite exclusivement. Trois personnes sont raflés : Raphaël et Rywka AUGIER, puis Riveka GOLDNADEL.
La famille Augier, originaire de Pologne, est arrivée en France en 1932, et habite au n°16 de la Cour de Neuville : le couple, marchands forains, vit avec ses quatre enfants. Les circonstances et le déroulement de l’arrestation sont méconnus. Le père, Nuta, ancien combattant de la Grande Guerre, amputé et cardiaque, est intransportable. D’après Adolfo Kaminsky, les Allemands le laissent avec sa fille aînée Dora, tandis que les deux dernières (Rose et Sylvia sont peut-être sauvées par leurs voisins à cette occasion).
Rywka, la mère âgée de 43 ans et son fils Raphaël (15 ans) sont sans doute emmenés à la prison de Caen, avant d’être internés à Pithiviers. C’est par le convoi n°13 qu’ils sont déportés à Auschwitz le 31 juillet 1942. Parmi les 1049 déportés de ce convoi, aucun n’est gazé à l’arrivée (c’est la dernière fois que cela se produit à Auschwitz-Birkenau.
La famille Goldnadel, elle aussi d’origine polonaise, est arrivée en France entre 1925 et 1930. Le couple (Riveka et Ber) a un enfant, Jacques né en 1933. Les Goldnadel sont propriétaires du magasin (au départ ambulant) « Au chic de Paris ». Ber, interné au sanatorium de Dreux pour se faire soigner de la tuberculose, est absent au moment de l’arrestation. Riveka, elle, est arrêtée à son domicile, tandis que Jacques est caché par Madeleine LACROIX (l’employée des Goldnadel), puis emmené en lieu sûr à Mortrée dans l’Orne.
Rivka est internée à Pithiviers, puis déportée par convoi n° 14 le 3 août 1942 : parmi les 1034 déportés que compte ce convoi, 482 sont immédiatement gazés. Le décès de Mme Goldnadel (à l’âge de 35 ans) est attesté le 7 août, donc le jour de son arrivée à Auschwitz. Là aussi les circonstances de sa mort sont complètement inconnues : a-t-elle succombé au transport ?
Cette arrestation concerne deux Juifs réfugiés à Vire sous une fausse identité. Maurice FINKELSTEIN, Juif polonais, chapelier à Paris, est arrêté à l’Hôtel des Voyageurs à Neuville par la Feldgendarmerie de Vire. Il a peut-être été dénoncé par un habitant de la gare pour marché noir. Son acolyte, David FURMANSKI, lui aussi Polonais et couturier à Paris, est peut-être avec sa femme lors de l’arrestation. Tous les deux sont transférés à Drancy le 3 octobre par quatre gendarmes de Caen. Entre temps, ils sont en détention à la Maladrerie et subissent un interrogatoire. Après un mois d’internement à Drancy, les deux hommes sont déportés par le convoi n°40 le 4 novembre. Sur les 1000 déportés, 639 sont gazés dès leur arrivée. Le décès de David Furmanski (à l’âge de 32 ans) est attesté le 9 novembre 1942. Comme Riveka Goldnadel, il a donc été interné quelques heures dans l’un des camps de concentration du complexe d’Auschwitz.
C’est une famille presque au complet qui est victime de cette arrestation isolée : la famille HAUSMANN, composée d’une mère et de ses enfants.
L'histoire des Juifs de Vire, marquée par la persécution et la déportation, trouve un écho poignant dans des œuvres cinématographiques telles que "Le Vieux Fusil" de Robert Enrico. Ce film, sorti en 1975, illustre la brutalité de l'occupation nazie et la souffrance des populations civiles, y compris les Juifs. Bien que l'intrigue du film ne se concentre pas spécifiquement sur la persécution des Juifs, il capture l'atmosphère de terreur et d'injustice qui régnait pendant cette période sombre de l'histoire.
Dans "Le Vieux Fusil", Philippe Noiret incarne un chirurgien qui, après avoir perdu sa femme et sa fille lors d'un massacre perpétré par des soldats allemands, se venge impitoyablement de ses bourreaux. Le film met en lumière la violence extrême et les atrocités commises pendant la guerre, des thèmes qui résonnent avec les événements tragiques vécus par la communauté juive de Vire.
En conclusion, "Le Vieux Fusil" offre une perspective poignante sur les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, rappelant la nécessité de se souvenir des victimes et de lutter contre toutes les formes de discrimination et de persécution.
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