Le fusil Lebel, une arme emblématique de l'histoire militaire française, a marqué son époque par ses innovations et son rôle central dans les conflits de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Cet article retrace l'histoire de ce fusil mythique, de sa conception à son utilisation sur les champs de bataille.
Au cours du 19ème siècle, la révolution armurière affecte d’abord le fusil, arme principale du combattant. Dans les années 1880, la situation politique en Europe est ternie par divers conflits. A cette période, la France a besoin de moderniser son armement, l’armée française utilisant principalement des fusils à un coup.
Le Mauser M71, adopté par le nouvel Empire allemand, puis le fusil Gras de 1874 en France, tous deux avec cartouches métalliques de calibre 11 mm, marquent l’apogée du fusil tirant au coup-par-coup. Venant après les affrontements de la guerre de 1870, le siège de Plevna mettait en effet l’accent sur l’importance de la vitesse du tir.
C’est sous l’impulsion du Général Boulanger alors Ministre de la Guerre, puis de la Commission d’étude des armes à répétition que la mise en place de ce type d’arme est décidée. La fabrication d’une première série de 1000 armes destinées à de simples essais est lancée. Ces essais sont massivement partagés dans la presse : sous la plume des journalistes, le nouveau fusil modèle 1886 de l’Armée française devient le fusil Lebel.
Suivant l’exemple américain, des fusils Spencer et des carabines Winchester, l’attention se tourne en effet vers des armes à répétition, où l’on peut tirer plusieurs coups sans rechargement, en déplaçant successivement des cartouches placées dans un magasin, dans la crosse ou sous le canon. La piste privilégiée est celle d’une transformation en arme à répétition des fusils existants.
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Le rééquipement de l’armée représentant un enjeu beaucoup plus important suscite un long programme d’essais. La perspective d’être devancé par l’Allemagne qui devait adopter en 1884 son premier fusil à répétition, un modèle 71/84 modifié par Mauser en 1884, conduisait à accélérer le processus. La Manufacture de Châtellerault présentait en 1884 et 1885 des modèles adaptés du Kropatschek de la marine.
Au terme d’essais comparatifs approfondis de de fusil et du Châtellerault avec le fusil Gras réglementaire, menés au Camp de Chalons, l’Ecole Normale de Tir concluaient : « En résumé, [ces fusils] n’ont sur le fusil 1874. d’autre avantage que celui d’être pourvus d’un mécanisme de répétition Par contre, ils sont moins précis et moins bien réglés par rapport au point visé […] Il y a donc lieu d’en conclure que ces fusils sont sensiblement inférieurs, surtout comme arme d’instruction, au fusil modèle 1874. Leur adoption, loin de constituer un progrès, ramènerait aux conditions qui ont précédé les améliorations successives apportées au fusil et à la cartouche modèle 1874».
Ironie de l’histoire, la commission qui s’exprime en ces termes le 10 décembre 1885 est présidée par un certain colonel Lebel !
La réduction du calibre, qui avait permis au Chassepot de prendre l’avantage sur les Dreyse prussiens, se poursuit. Sa conclusion acte une décision de principe en ce qui concerne le calibre, puisque « étant donnée une quelconque des balles du calibre 9 mm, il est possible d’établir une balle du calibre 8 mm qui lui soit supérieure, étant aussi puissante et plus légère ».
L’amélioration des qualités balistiques du fusil exige une augmentation de la vitesse initiale, couteuse en termes de poids et de force du recul, sauf à réduire le calibre, ce qui permet de diminuer le poids du projectile et/ou d’augmenter sa densité de section. Amorcée avec le Chassepot, puis le Mauser M.71 et le Gras, cette réduction venait buter sur la qualité de poudres disponibles, variétés de poudre noire plus ou moins améliorées dans leur texture.
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Non seulement, la combustion de ces poudres entrainait un important dégagement de fumée, mais elle laissait subsister un dépôt de matières non consumées entrainant un encrassement rapide, prohibitif dans un canon de calibre réduit. L’ancêtre des poudres modernes est le coton-poudre : « Dans les derniers mois de 1846, les journaux commencèrent à s’occuper d’une découverte des plus singulières. Un chimiste de Bâle avait, disait-on, trouvé le moyen de transformer le coton en une substance jouissant de toutes les propriétés de la poudre. On prêtait à cette substance nouvelle des propriétés merveilleuses […] elle brulait sans fumée, elle ne noircissait pas les armes, enfin elle avait une force de ressort trois ou quatre fois supérieure à celle de la poudre ordinaire ».
L’invention d’une poudre sans fumée répondant aux exigences d’une utilisation opérationnelle est un cas unique, pour l’époque considérée, d’innovation armurière résultant directement d’un protocole scientifique. Polytechnicien, ingénieur des poudres et salpêtres, Paul Vieille (1837-1904) était ce que l’on appelait un savant, tôt associé aux travaux des grands chimistes Berthelot et Sarrau. Sa découverte de la poudre sans fumée ne fut qu’une résultante de ses apports à la thermochimie.
Plutôt que de se limiter à considérer la composition chimique des poudres, il peut alors expliquer comment la vivacité de l’explosion du fulmi-coton tient à sa structure géométrique et concevoir le moyen de maitriser cette explosion en « gélatinisant » cette substance par dissolution dans un mélange d’éther et d’alcool : « la matière, mise sous forme de plaques minces, a une vitesse de combustion qui peut être réglée en modifiant l’épaisseur. Les premiers tirs au canon, en novembre 1884, de la matière, mise sous cette forme au laboratoire, donnèrent des résultats tels qu’il fut très vite décidé d’en entreprendre la fabrication ; celle-ci commença au début de 1885, à la poudrerie de Sevran-Livry.
Dès lors, relatera le général Challéat, sur la base des souvenirs du général Desaleux, les archives de l’Artillerie étant discrètes sur cette période, « la commission cherche aussitôt les moyens d’exécuter cet ordre. Le colonel Gras estime que l’on pourrait prendre le mécanisme à répétition du fusil modèle 1885, dont le calibre serait réduit à 8 mm […] La commission approuve cette proposition, décide que la fermeture sera à deux tenons symétriques (colonel Bonnet), et que l’on adoptera une poudre V susceptible de donner une vitesse initiale de 600 m/sec. Au moins. La balle, du poids de 15 grammes, sera celle définie par une mise au calibre de 8 mm de la balle de 11 mm modèle 1879-1883, et si possible, elle sera chemisée comme la balle suisse […] Le capitaine Desaleux établira le tracé de l’étui, de façon que la cartouche puisse satisfaire au désidératum du colonel Gras. Celui-ci fera, de son coté, réaliser par la Manufacture d’armes de Châtellerault, le nouveau fusil répondant au programme ci-dessus et qui sera ensuite essayé à Versailles et à Chalons. Les délais étaient tenus, mais les inconvénients d’une décision précipitée devaient rapidement apparaître.
Finalement, après quelques essais en corps de troupe, le nouveau fusil est adopté par note ministérielle du 22 avril 1887, sous le nom de modèle 1886. La production du Lebel est l’occasion d’une rationalisation des méthodes et des équipements, avec un soin particulier porté à l’interchangeabilité des pièces entre les manufactures. Une mission, envoyée aux États-Unis en octobre 1886 « procéda à un achat important de machines dont 107 furent attribuées à Châtellerault ».
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En 1893, une série de modifications est apportée au fusil d’origine. Souvent utilisé avec une épée-baïonnette surnommée « Rosalie », ce fusil fut à l’époque une grande réussite. D’une portée maximale de 450 mètres, agréable, maniable, relativement léger et soigné, le Lebel plaît aux soldats. Il est d’ailleurs représenté dans de multiples gravures, cartes postales ou chansons.
Le fusil Lebel entra en service dans l’armée française en 1886. C’était le premier fusil à chargeur du monde à être produit en masse. Il apportait une autre innovation : il utilisait la poudre sans fumée nommée Poudre B, inventée par l’ingénieur Paul Vieille (les fusils du XIXe siècle utilisaient alors la poudre noire et dégageaient beaucoup de fumée lorsqu’ils faisaient feu, ce qui gênait énormément les soldats et nuisait aux manœuvres). Cette poudre B fut ensuite remplacée par la cordite inventée par Alfred Nobel en 1887 (elle était plus puissante et plus facile à manipuler que la Poudre B). Ce fusil est considéré par beaucoup comme le premier vrai fusil moderne.
Notons que la forme de la cartouche, qui constituera un sérieux handicap pour le développement de toutes les armes ultérieures, est tout à fait adaptée au système de répétition, faisant du Lebel une arme homogène. Son culot large, poursuivi d’une douille fortement tronconique, permet d’avoir une cartouche courte et compacte, augmentant la capacité du magasin tubulaire, dans lequel ces cartouches sont stockées en position inclinée, éliminant les risques de percussion accidentelle. La largeur du bourrelet assure un bon positionnement de la cartouche dans la chambre et un bon fonctionnement de l’éjecteur, sans exiger une précision extrême dans la fabrication des pièces.
Bien que précipités, les choix de 1886 étaient cohérents. Le nombre total de fusils Lebel fabriqués par les Manufactures d’État entre 1887 et 1920 dépasse les 3 500 000 unités.
| Caractéristique | Description |
|---|---|
| Calibre | 8 mm |
| Capacité du magasin | 10 cartouches (8 dans le fût, 1 dans le transporteur, 1 dans la chambre) |
| Portée maximale | 450 mètres |
| Poudre utilisée | Poudre B (puis cordite) |
| Date d'adoption | 1887 |
Le Lebel devait connaître ses premiers engagements au combat lors d’opérations coloniales et de l’expédition dite des Boxers en Chine. Dans un pamphlet- alarmiste et belliciste- publié sous couvert de l’anonymat en 1890, l’historien Theodor Schieman proclamait : « Les Français ont un avantage exceptionnellement considérable sur nous : c’est que d’ores et déjà, leur infanterie toute entière est pourvue du fusil Lebel, arme de petit calibre, de tout point excellente».
Le fusil Lebel a été employé avant 1914 dans les colonies françaises d'Afrique, mais aussi pour la répression de quelques grèves ouvrières : le Lebel connut son baptême du feu lors de la fusillade de Fourmies le 1er mai 1891 (dix morts parmi les manifestants). Le Lebel servit aussi lors de la révolte des Boxers en Chine, en 1900-1901. Son utilisation fut décisive dans le combat de Tit contre les Touaregs dépourvus d'armes à répétition (1902).
Durant la première Guerre Mondiale, il équipa la quasi totalité de l'infanterie française mais fut progressivement remplacé par les fusils Berthier à chargeur de type Mannlicher qui connurent deux variantes (fusil Mle 1907-15 à chargeur de 3 cartouches fabriqué en grande série à partir de 1916, ainsi que fusil Mle 1916 à chargeur de 5 cartouches mis en fabrication assez tard en 1918). De surcroît, les fusils Lebel continuèrent à être fabriqués neufs jusqu'en mai 1920 à la Manufacture d'Armes de Tulle. Cette dernière continua les remises en état et les recannonages de fusils Lebel jusqu'en 1937. Il est incontestable que le fusil Lebel est devenu et restera l'arme symbolique de l'infanterie française pendant la Grande Guerre (1914-18).
Bien qu'il ait déclenché une révolution dans l'armement d'infanterie et bien qu'il délivrât des performances balistiques comparables ou même supérieures à celles de ses concurrents, le fusil Lebel fut rapidement surclassé en ce qui concerne le tir à répétition. Le Mauser Gewehr 98 (1898) allemand à lame chargeur, le Mosin-Nagant (1891) russe et le Lee-Enfield Mark I (1902) anglais étaient déjà tous capables de cadences de tir plus élevées.
Il faudra attendre près de 20 ans pour que soit enfin adoptée une arme moderne pour l'infanterie française : le fusil MAS 1936 en calibre 7.5mm. En guise d'épilogue, les instances superieures de l'armée française ont toujours eu du mal à débarrasser le personnel militaire d'armes portatives ayant fait leur temps : le fusil Lebel sera donc encore utilisé pour équiper des territoriaux durant la Seconde Guerre mondiale. Il en fut également livré à la Grèce, puis aux Républicains espagnols pendant les années 1930. Le fusil Lebel finit sa carrière militaire aux mains des Harkis lors de la guerre d'Algérie. Des fusils Lebel qui servaient encore pendant ces dernières années dans les montagnes d'Afghanistan ont été récemment rapportés comme souvenirs par des militaires US.
Malheureusement, son statut historique n’arrangea en rien le fait qu’il était totalement dépassé en 1940 (notamment par sa longueur, son poids et l’utilisation des lame-chargeurs par les autres fusils). Une version pour tireur d’élite fut produite au cours de la Première Guerre mondiale, avec l’utilisation des lunettes APX mle 1916 et APX mle 1917.
Le fusil Lebel, arme historique plus que centenaire et dont la munition n'existe plus nulle part dans les dépôts et arsenaux en France, est toujours classé dans la 1e catégorie (armes de guerre), au même titre que le fusil FAMAS actuellement en service dans l'Armée française.
En les rebaptisant du nom de LEBEL, le fabricant d’armes fondé à Saint-Etienne en 1820 donne une nouvelle identité à ses lignes de produits destinés à la défense et à la sécurité. Soucieux de toujours de se référer à une histoire, mettant en valeur la culture de Verney-Carron, il faut en effet remonter en 1886 où le Colonel Nicolas LEBEL baptisait de son nom un nouveau fusil moderne, qui allait entrer en service dans les armées françaises jusqu’en 1918.