Pour bien connaître l'histoire générale d'un peuple, il est indispensable de suivre attentivement son mouvement intellectuel, afin de se rendre un compte exact des transformations successives que son caractère et ses mœurs ont introduites dans sa constitution sociale et politique. C'est ce qui explique la publication d'un grand nombre d'ouvrages savants, qui mettent en lumière les événements principaux et tracent les grandes lignes de la physionomie de telle ou telle époque.
La guerre, la législation, la diplomatie et les finances sont considérées, alors, comme les facteurs essentiels du développement à donner au sujet traité. Mais, pour compléter l'étude, n'est-il pas nécessaire d'attirer l'attention sur des faits isolés, de réserver une place, relativement importante, à l'exposition de certaines actions de personnages mis en scène? Cette méthode permet de donner, à une succession d'aperçus généraux, le mouvement et l'intérêt du récit.
C'est ainsi que l'Histoire du Consulat et de l'Empire a, pour ainsi dire, été complétée par des mémoires dans lesquels certains lieutenants de Napoléon ont raconté leurs impressions et sentiments. En se tenant à une égale distance de la louange et de la critique, à la suite d'un examen attentif, qui a permis d'éclaircir certaines questions controversées jusqu'alors, on a pu mieux comprendre les causes et les résultats de triomphes éclatants, de revers profonds, auxquels ont participé tant d'hommes illustres.
C'est, surtout, dans l'histoire militaire que la recherche des détails s'impose. Le général Susane l'a bien compris, lorsqu'il a écrit la monographie de chaque corps de l'infanterie. La tâche lui a paru plus difficile quand il a entrepris le même travail pour la cavalerie. « Les documents formels, dit-il, font alors défaut et il n'est possible de se prononcer d'une manière exacte qu'après avoir trouvé, compulsé, analysé, rapproché et comparé, par les procédés de la critique, les renseignements épars dans une multitude de livres, dans lesquels ces renseignements se rencontrent par hasard, comme l'on rencontre, dans certaines roches, les moules des êtres organisés des vieilles époques géologiques. »
On cherchera à suppléer l'éminent écrivain, à combler les lacunes qu'il a pu laisser, dans la seconde partie de son œuvre, en ce qui concerne les efforts tentés par Richelieu pour arriver à l'organisation régimentaire des compagnies de chevau-légers. A la fin du XVIe siècle, l'art militaire se ressentait encore de l'engouement de la Renaissance. Les « Discours sur les Décades de Tite-Live » avaient mis l'auteur du « Prince » au premier rang des hommes politiques, qui étudiaient, dans l'histoire, l'énigme de la destinée des nations, cherchaient, dans la guerre, un enseignement du présent, l'expérience anticipée de l'avenir.
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Aussi, l'ouvrage de Machiavel était-il considéré comme un monument impérissable, sur lequel jamais profane n'oserait porter une main sacrilège. Faut-il attribuer une des causes de la décadence de la cavalerie, de son état précaire, si l'on aime mieux, aux doctrines émises par le secrétaire de Florence qui, tout en reconnaissant que, si les chevaux sont nécessaires pour courir et dévaster le pays, poursuivre l'ennemi dans la retraite, ajoutait : « Le fondement et le nerf des armées, ce que l'on doit le plus estimer, c'est l'infanterie » ?
Les plaines de Novare et de Pavie ne venaient-elles pas de voir les efforts de la gendarmerie française se briser contre les forces disciplinées de Charles-Quint? A dater de ces journées, les hommes de pied ont acquis, sur les autres armes, cette prépondérance que l'infanterie a toujours su conserver. En consacrant quelques pages aux changements survenus dans l'organisation militaire de la France avant l'entrée de Richelieu au conseil, on constatera que l'effacement de la cavalerie date, surtout, du jour où les bandes provinciales ont été enrégimentées.
Cette agglomération d'unités séparées a, immédiatement, eu des résultats sérieux dans les guerres que la monarchie a eu à soutenir, aussi bien contre les ennemis du dehors que contre ceux du dedans. De plus, l'infanterie a eu l'insigne privilège d'être directement placée sous le haut commandement d'un des favoris les plus puissants d'Henri III. Lorsque sa fortune a quelque peu décliné, sous Henri IV, le duc d'Epernon n'a jamais cessé, pour cela, de s'occuper de l'arme dont il était colonel-général.
Il a discipliné, aguerri les vieux régiments levés sous Henri II et qui continueront à prendre son attache pour former les corps compacts de troupes régulières soumises à une impulsion unique. Quelle est la situation de la cavalerie ? La gendarmerie est désorganisée. Les chefs de la cavalerie légère sont : le duc de Nemours, un ligueur acharné, le comte d'Auvergne, qui sera bientôt embastillé, le duc de Nevers, faisant la guerre en carrosse.
Tous se préoccupent plus des dissensions dont souffre le pays que de mettre les compagnies sur un pied honorable. Leur tâche aurait été, du reste, difficile à accomplir, les capitaines ne s'occupant que des questions de préséance, ne se faisant aucun scrupule de servir indistinctement sous la bannière royale ou dans le camp des seigneurs révoltés. Aussi, était-il impossible de compter sur le lendemain pour maintenir les hommes dans l'obéissance.
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Quand il n'en aura plus besoin, Henri IV cessera de payer gendarmes et chevau-légers, portant ainsi un coup terrible à la puissance de la noblesse militaire, œuvre que continuera Richelieu en frappant, à la tête, celle de race. L'armée peu nombreuse, mais solide, léguée par Henri IV à sa veuve, lui aurait amplement suffi, si elle avait su la manier pour se faire respecter des ambitieux, qui troublèrent sa régence et dilapidèrent le trésor de guerre si laborieusement amassé par Sully.
On en eut la preuve lorsque Louis XIII, enfin émancipé, la jeta, aux Ponts-de-Cé, sur les bandes combattant sous les couleurs de sa mère. Les rangs de cette armée, légèrement renforcés par les levées temporaires, amas de noblesse ou de milices locales, suffirent, en 1620-1621, pour réduire les protestants à l'obéissance. La trêve qui suivit ces campagnes fut, comme toujours, le signal de nouvelles réformes; elles frappèrent, surtout, la cavalerie; on ne conserva sur pied que les compagnies de l'état-major général, celles du roi et des chefs portant le titre envié de « capitaine d'une des douze compagnies entretenues ».
L'heure allait bientôt sonner où la France prendrait une part effective à la grande lutte qui, depuis plusieurs années, embrasait le centre de l'Europe. Les cadres de l'armée royale, augmentés considérablement et à la dernière heure, se trouvèrent insuffisants. Habituées à la guerre de sièges ou de postes, aux longs blocus, aux dégâts sur place, ces troupes allaient se trouver en face de véritables armées d'invasion, composées de cavaliers aguerris qui, depuis longtemps, obéissaient à des chefs entreprenants, dont les dernières victoires augmentaient le prestige.
Avec leurs innombrables chariots chargés de butin, de femmes, d'enfants, entourées et suivies de bêtes de somme et de bestiaux, ces bandes ressemblaient plus à des hordes barbares qu'à des troupes régulières. C'était au moment précis où elles n'avaient plus d'adversaires sérieux, que les forces militaires de la France allaient se jeter au-devant d'elles. Impuissante à lutter, à force égale, contre des ennemis si différents de ceux qu'elle avait combattus jusqu'alors, l'armée royale éprouva des échecs que le défaut d'entente, chez ses adversaires, empêcha seul de devenir irréparables.
Pour parer au danger, Richelieu et ses collaborateurs déployèrent une activité qu'aucune déception ne put abattre, mais qui, longtemps, demeura impuissante. On vit, pendant deux ans, spectacle digne d'admiration et de pitié, ces hommes lever, sans relâche, des troupes en France et à l'étranger, partout où l'on acceptait les commissions et l'argent du roi Très Chrétien; les équiper, les armer, les monter, les pousser sur le chemin d'une invasion qui s'arrêta à vingt lieues de Paris, devant une sorte de levée en masse.
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Pour mieux faire ressortir la grandeur de l'œuvre de Richelieu, œuvre qui a survécu aux mille changements survenus dans la composition de la cavalerie, depuis 1638 jusqu'à nos jours, on rattachera à cette étude tous les incidents qui ont paru propres à répandre quelque lumière sur la vie militaire de cette époque. On se rendra compte, une fois de plus, qu'une unité tactique ne s'improvise pas du jour au lendemain, qu'il faut beaucoup de temps pour lui donner une consistance sérieuse et durable, afin de la rendre capable de faire la guerre, de ne pas être une charge pour la nation.
Ce groupement des compagnies en régiments jettera donc les bases d'une organisation nouvelle, dont on ne tardera pas à ressentir les avantages, tant au point de vue de la cohésion que de l'esprit de corps, deux facteurs sans lesquels toute troupe, si matériellement constituée qu'on le suppose, reste un assemblage inerte, sans résolution et résistance, une force sans âme. La prédilection de Richelieu pour les choses qui concernaient la cavalerie est indiquée d'une manière précise dans l'histoire si documentée, si remarquablement présentée, que M. Gabriel Hanotaux a écrite sur ce grand ministre qui, par tempérament, semblait préférer la vie des camps à celle de la contemplation mystique.
Quand ses études sont terminées, il se fait inscrire à l' « académie » que dirigeait M. de Pluvinel, où la jeune noblesse venait se perfectionner dans le noble art de l'équitation. Le marquis de Chillou - c'est le nom qu'il prit alors - se fit remarquer par son assiduité à suivre les leçons du maître ; le souvenir que Richelieu a conservé de son passage dans cette école fait mieux comprendre l'attention qu'il n'a cessé de porter à tout ce qui concernait la cavalerie.
Lors de la guerre de la succession de Mantoue, on le verra prendre le titre de « lieutenant-général représentant le roi », quitter la robe de pourpre pour revêtir l'équipement militaire. « Il était, dit Pontis, revêtu d'une cuirasse couleur d'eau et d'un habit couleur de feuilles mortes, sur lequel il y avait une broderie d'or. Il avait une plume autour de son chapeau. Deux pages marchaient devant lui à cheval, dont l'un portait son gantelet et l'autre son habillement de tête. Deux autres pages marchaient à ses côtés et, tenaient, chacun par la bride, un coureur de prix; derrière lui était le capitaine de ses gardes.
Il passa, en cet équipage, la rivière de Doire, à cheval, ayant l'épée au côté et deux pistolets à l'arçon de sa selle. Lorsqu'il fut passé à l'autre bord, il fit, cent fois, voltiger son cheval devant l'armée, se vantant de savoir quelque chose dans cet exercice. » Il se souvenait des « airs relevés » auxquels il avait été initié par M. de Pluvinel, maître dont il savait appliquer la devise aux choses de la politique, Robur et scientia, pour la grandeur du souverain, qui personnifiait alors l'idée de patrie.
Richelieu a donc donné des preuves incontestées, non seulement de sa fidélité et de son affection au roi, mais encore de sa valeur, de sa capacité, de son expérience consommée de la guerre, où il a su apporter le fruit d'une éducation nécessaire à la connaissance de l'organisation solide des troupes à cheval. Préoccupé du vif désir de contribuer, dans les limites du possible, à faire connaître, dans ses détails, l'histoire de la cavalerie française, on a saisi, avec empressement, l'occasion qui se présentait, pour chercher à indiquer, sous son véritable jour, une des phases de la vie politique et administrative du principal ministre de Louis XIII.
On se rendra compte de l'attention que Richelieu portait sur la nécessité d'avoir, à la solde de la France, de vieux régiments étrangers, commandés par des colonels, qui avaient, dans la main, leurs officiers et leurs hommes, tous cavaliers aguerris. Il comprenait que les vieilles troupes, seul fonds sur lequel on est en droit de compter, pouvaient être considérées comme le germe qui sert à faire fructifier tout ce qu'on en ajoute de nouvelles.
Celles-ci, par leur communication et leur mélange avec les autres, puisaient, dans l'habitude d'être et de vivre ensemble, les mêmes usages, le même esprit, les mêmes sentiments, la même intrépidité. Il est rare qu'en suivant une méthode différente, et même après plusieurs années de peine et de soin, on obtienne, au même degré, ces mêmes effets qu'un commerce journalier opère en très peu de temps.
Aussi, à la cavalerie levée en Allemagne, au pays de Liège, en Ecosse, Richelieu s'empresse-t-il de joindre, en 1635, celle du duc Bernard de Saxe-Weimar et le régiment de Gassion, qu'il prendra pour modèles lorsque, pour faire cesser le désarroi, l'indiscipline qui régnaient dans les compagnies de chevau-légers, il les organisera, elles aussi, en régiments sous le commandement de mestres-de-camp sur qui il croit pouvoir compter pour rétablir l'ordre.
Les archives du ministère des affaires étrangères sont riches en documents, jusqu'à présent inédits, sur cette période de transformation. Ils contiennent des détails très intéressants, non seulement sur les opérations auxquelles la cavalerie étrangère a pris part pendant les diff...