La Première Guerre mondiale a été une période de transformation radicale pour l'industrie de l'armement. Dès l’automne 1914, l’industrie française a dû se réorganiser pour faire face à une guerre qui s’avérait plus longue que prévu. Amputée de ses ressources en charbon et en acier, elle s’est efforcée néanmoins d’approvisionner les tranchées en obus, nouveaux matériels et subsistances.
À l’automne 1914, à la fin de la guerre de mouvement et de la « course à la mer », neuf départements français du Nord et de l’Est étaient partiellement occupés et celui des Ardennes l’était entièrement. Deux millions de Français se retrouvaient sous la domination de l’ennemi. Certains secteurs n’étaient que brièvement investis mais d’autres allaient le rester pendant presque tout le conflit. La richesse agricole et surtout industrielle de ces territoires passait sous contrôle allemand.
Dans le Nord, région manufacturière la plus puissante du pays avec la région parisienne, les mines, la sidérurgie et le textile étaient mis au service de l’occupant, les machines parfois démontées et emportées en Allemagne ainsi que les matières premières ; ce qui n’était pas transportable était détruit sur place lorsque l’ennemi se retirait. En trois mois, la France perdait ses bassins houillers du Nord, qui représentaient 74 % de la production nationale et ses gisements de fer de Lorraine. Elle perdait 63 % de sa production d’acier, 81 % de sa production de fonte et plus de 90 % de sa capacité à produire du laiton, alliage de cuivre indispensable à la fabrication des douilles d’obus.
Sur le front, la pénurie de projectiles et d’explosifs, dont la consommation dépassait toutes les prévisions, ne tarda pas à se faire sentir. La hiérarchie militaire n’avait pas prévu une guerre longue et dut improviser dans l’urgence pour continuer à approvisionner les batteries et bientôt remplacer les matériels détruits mais aussi vêtir, nourrir et équiper les troupes désormais immobilisées dans les tranchées.
Depuis 1907, le sénateur de la Meuse Charles Humbert, ancien officier d’ordonnance d’un ministre de la Guerre, converti au journalisme, ne cessait de plaider pour l’accroissement des moyens matériels de l’armée. Ce slogan revenait inlassablement dans les articles et pamphlets qu’il publiait dans la presse et ses interpellations devant le Sénat où il dénonçait l’impréparation militaire de la France dans un éventuel conflit avec l’Allemagne.
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Depuis un siècle, l’industrie prospérait en région parisienne. Comme le soulignait François Caron, « c’est à Paris que les nouveaux secteurs d’activité apparaissent et connaissent leur premier essor ; puis, dans un second temps, ils se décentralisent en province. L’économie industrielle parisienne connaît ainsi un processus de perpétuel renouvellement ». Après le choc de 1870 et la crise économique des années 1880, le tissu industriel parisien s’était reconstruit et reconverti. En 1914, la construction mécanique était prospère : l’automobile, l’aéronautique et le secteur électrique étaient en plein développement, s’appuyant sur un réseau de sous-traitants très fourni, petits ateliers répartis entre la capitale et la banlieue où l’espace et le moindre coût du terrain avaient favorisé l’implantation d’usines mettant en œuvre des méthodes de production rationnelles.
La main-d’œuvre était abondante et s’était vue renforcée par l’arrivée d’immigrés italiens à la fin du XIXe siècle. Le vivier des ingénieurs était alimenté par un dispositif de formation performant : aux deux « anciennes », l’École polytechnique et l’École centrale, s’étaient ajoutées l’École municipale de physique et de chimie, l’École d’application du laboratoire central d’électricité (qui deviendra Supelec) et de nombreuses écoles techniques privées (école Violet et école Bréguet notamment) qui assuraient tout un éventail de qualifications cadrant avec la variété de secteurs manufacturiers en pleine croissance.
Rémy Porte distingue trois périodes dans l’adaptation de l’industrie française :
À la différence de ce qui se pratiquait en Allemagne, où les entreprises étaient réquisitionnées, le gouvernement français, plutôt que d’agir de façon coercitive, allait travailler en concertation avec elles afin de bénéficier au mieux de leurs compétences techniques. Le gouvernement aurait le devoir de régler et d’organiser la production. Si un jour il était obligé de répartir les commandes selon l’ordre d’urgence ou de répartir la main-d’œuvre selon les nécessités, il devrait imposer aux industriels quelques obligations lourdes.
Le 20 septembre 1914, le député de la Seine Alexandre Millerand décide de créer sept groupes régionaux d’industriels chapeautés par de grandes entreprises, chargés de mobiliser l’industrie privée. À Paris, Louis Renault coordonne un ensemble de douze sociétés et un syndicat. Il reçoit les commandes et les répartit entre les membres du groupe. La plupart des ateliers de mécanique sont alors à l’arrêt en raison de la mobilisation mais, dans l’urgence, le ministère de la Guerre autorise le retour d’un certain nombre d’ouvriers.
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Ultérieurement, pour ne pas dégarnir le front, le gouvernement organisera mieux le retour de la main-d’œuvre en créant trois catégories :
Seules les deux premières catégories peuvent rester dans les usines, les hommes relevant de la troisième devant regagner la zone des combats. Avec le retour d’un premier contingent d’hommes, la construction mécanique peut redémarrer. Il faut produire d’urgence des quantités d’obus.
La réalisation d’un obus comporte six phases (ou sept suivant les constructeurs) dont la première, la mise en forme du contenant à partir d’une section de barre de métal, est la plus problématique. Avant guerre, elle se fait par emboutissage à la presse hydraulique dans les arsenaux d’État, qui détiennent le monopole de la fabrication. Après remplissage (billes métalliques ou produits fusants, percuteur, etc.), la tête est sertie à chaud puis l’ensemble subit des opérations de finition (trempage, recuit, ceinturage).
Cependant, les presses utilisées par les arsenaux sont à l’époque peu répandues dans le privé. En effet, dans l’industrie automobile naissante, les carrosseries sont faites de tôles plates découpées, de toile et de bois. Les constructeurs sont en revanche largement équipés de tours et c’est pourquoi l’idée germe de fabriquer les obus par décolletage, c’est-à-dire en forant une barre d’acier pour creuser la cavité intérieure à l’aide d’une première machine puis en effectuant la finition extérieure avec un deuxième tour. La tête est ensuite vissée après remplissage (d’où le nom de « bibloc » donné à ces projectiles).
Cependant, le forage au tour, plus lent, laisse aussi une quantité de déchets métalliques et consomme trop de matières premières ; en outre, l’acier rapide des outils, soumis à une très forte cadence de travail, atteint ses limites de résistance. Les usines devront ultérieurement s’équiper en presses pour passer à l’emboutissage, plus économique, et le travail au tour sera progressivement abandonné.
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La plupart des usines produisent des obus explosifs, plus simples à fabriquer que les obus à balles (shrapnells). Toutefois, Citroën se lance dans cette fabrication complexe au sein de son établissement du quai de Javel, en achetant des presses hydrauliques et des machines-outils. La première partie d’un film, tourné probablement en janvier 1917, montre les opérations successives de la production : tronçonnage des barres d’acier, chauffage, emboutissage sur une quinzaine de presses qui semblent d’origine américaine, usinage par un personnel essentiellement féminin, trempage, ceinturage, forgeage et taraudage des ogives, suivis du contrôle de la qualité.
Vient ensuite la confection des billes de shrapnell : les lingots de plomb sont tréfilés sur une étireuse de marque J. Robertson, importée de Brooklyn, puis découpés en billes qui vont remplir les obus sur lesquels on soude les ogives. Les autres constructeurs automobiles hésitent à investir dans des installations aussi coûteuses, qui ne serviront pas forcément après la guerre, et préfèrent disperser la production chez les sous-traitants.
Rapidement, les grands établissements croulent sous les commandes de l’État et font alors jouer les ramifications les plus profondes de leurs réseaux de sous-traitants. La division du travail au sein de cet entrelacs d’entreprises et d’ateliers consomme beaucoup de main-d’œuvre et les ouvriers rapatriés du front, qui ont récupéré leur statut civil et leur salaire, ne suffisent plus. On recourt alors aux travailleurs en provenance de l’étranger et des colonies (Afrique du Nord, Chine, Indochine), ainsi qu’aux hommes non mobilisables, aux jeunes et aux femmes. À la fin de 1915, celles que le président du Conseil René Viviani avait d’abord exhortées à remplacer les hommes dans les activités agricoles renforcent leur présence dans les usines.
Engins explosifs, grenades, piégeages, fusils de précision, plaques de blindage… Peu à peu les innovations techniques et scientifiques se multiplient. Son armement se modernise et s’adapte : fusil-mitrailleur Chauchat, lance-grenades Vivien-Bessières, mortiers Stockes, canon de 37 mm à tir rapide, lance-flammes…
La section et le groupe de combat se structurent. Les appuis ne sont pas en reste, l’artillerie se développe également. Peu à peu, des calibres impressionnants côtoient les fameux “75” dans l’ordre de bataille. L’emploi de l’artillerie lourde à tracteur et sur voie ferrée devient synonyme d’offensive.
Pour y parvenir, la société française se transforme. De l’arrière à l’avant, une formidable machinerie de camions, de transports ferrés et maritimes se met en place. L’intégration du char de combat dans le champ de bataille en 1916 puis en 1917 se heurte à de lourdes pertes (La Somme).
Dans un premier temps, face au manque de matériel, les soldats vont recourir au « système D » pour améliorer eux-mêmes leur équipement.
Le mortier Cellerier, du nom du capitaine d’artillerie qui l’a inventé, est particulièrement représentatif de l’inventivité déployée par les poilus. Fabriqué à partir de pièces de récupération, il emprunte sa forme au crapouillot, petit mortier trapu et massif en bronze à l’allure de crapaud visible sur la photographie d’Henri Terrier, Chargement d’un crapouillot. Le tube lanceur utilise les corps intacts des obus allemands de 77. La douille vide, percée à sa base pour placer la mèche de mise à feu, est fixée sur un support en bois taillé à 45°. Le projectile est constitué soit de douilles d’un diamètre légèrement inférieur remplies de grenaille et d’explosif et dotées d’ailettes, soit d’obus prévus pour d’autres canons. La distance de tir dépend de la quantité de poudre mise au fond du tube lanceur.
La presse s’intéresse rapidement à ces armes bricolées, nées de la nécessité d’adapter le matériel traditionnel aux conditions nouvelles d’une guerre de position. Elles prouvent l’inventivité des soldats français et le moral des troupes. Grâce à cette reconnaissance immédiate, certaines inventions sont reprises et développées par l’industrie militaire.
L’arrivée de nouveaux équipements marque le déclin de ce premier artisanat de tranchée. La France est un des pays précurseurs dans le développement des armes semi-automatiques. Avec le passage à la poudre sans fumée, on va rapidement se rendre compte qu’il est désormais possible d’avoir une arme semi-automatique fiable. Les ingénieurs français vont donc se lancer dans le développement de prototypes bien avant la Première Guerre mondiale et ce dans le plus grand secret.
Entre 1894 et 1913, c’est plus d’une vingtaine de prototypes qui vont être essayés.
Avec l’embrasement du conflit, l’État-major français réalise l’intérêt d’avoir une arme semi-automatique. Paul Ribeyrolles, Charles Sutter et Louis Chauchat vont proposer leur projet de fusil semi-automatique qu’ils vont présenter comme une sorte de conversion d’un fusil Lebel 1886 ce qui n’est pas du tout le cas même si le RSC va utiliser quelques pièces du Lebel.
Ce fusil va être adopté en mai 1916 sous la désignation de fusil Modèle 1917 et la production va commencer à partir du 1er avril 1917.
Le CHAUCHAT Modèle 1915 est le premier fusil mitrailleur livré en nombre à l’armée dès 1915.
Au début du premier conflit mondial les stocks d’armes (comme d’ailleurs les combattants) subissent une saignée importante du fait des ravages de l’artillerie et des mitrailleuses, il devient urgent de recompléter les stocks rapidement. Le besoin en armes automatiques est réel et il n’est plus question de travailler sur les bases du temps de paix où la notion de qualité était primordiale.
La mitrailleuse Hotchkiss 14 est trop lourde, trop chère et peu propice à la guerre de mouvement, il est donc décidé la réalisation d’une arme légère, rustique et tirant en rafale destinée à appuyer les troupes d’assaut. Comme pour toute étude d’arme une commission est nommée en 1915, elle se compose alors du colonel CHAUCHAT et des ingénieurs SUTTER et RIBEYROLLE.
La commission ressort des cartons une arme mise au point à l’atelier de Puteaux avant la guerre sur les bases d’un brevet dû à l’ingénieur hongrois Rudolf FROMMER. La production à la Société des cycles Gladiator est lancée en 1915 et le CHAUCHAT entre en service actif en mars 1916 à raison de 8 armes par compagnie.
Cette arme tirait la munition de 8 mm du fusil Lebel réglementaire. On pouvait tirer en mitrailleuse, au coup par coup, ou mettre le F.M. D’un emploi plus souple que les lourdes mitrailleuses (seulement 9 kg comparés aux 52 kg d’une Hotchkiss !), il permet d’apporter l’arme au plus près de l’ennemi lors d’une avancée dans les lignes ennemies.
En juillet 1916, un insigne destiné aux fusiliers-mitrailleurs Chauchat est créé. Il représente la silhouette de l’arme surmontée d’une grenade.
Arme innovante mais fragile, le Chauchat a rempli son office en temps voulu, à savoir fournir à nos troupes une arme automatique légère et disponible en grand nombre.
Plusieurs sites étaient dédiés à la fabrication et à l'assemblage des armes et des munitions pendant la guerre :
La poudre sans fumée a été mise au point à partir de 1884 par l’ingénieur militaire des Poudres, Paul Vieille. Avant lui, on connaissait les propriétés de la substance, mais elle était tellement volatile que beaucoup de chimistes et de militaires qui avaient tenté de la domestiquer avaient perdu la vie dans l’explosion inopinée de l’objet de leur recherche. Comme elle est trois fois plus puissante que l’ancienne poudre noire, plus silencieuse, qu’elle est difficile à détecter par les observateurs ennemis au moment du tir, la posséder était un réel avantage militaire.
La France va pouvoir réformer son parc de fusils et de canons pour l’adapter à ce nouveau moyen de propulsion… très performant ! C’est ainsi que sont nés le fusil Lebel et le canon de 75, qui vont s’illustrer pendant la première Guerre mondiale.
Il est vital pour la Prusse et ses alliés de combler ce retard technologique, faute de quoi, toute guerre contre la France est inenvisageable. le système d’espionnage allemand, pourtant très efficace, ne parvient pas à percer les secrets de sa fabrication, tandis que ses chimistes - au demeurant excellents - n’arrivent à aucun résultat.
Mais l’Allemagne va pouvoir acheter et les secrets de fabrication du produit de la manière la plus légale qui soit. Paul Vieille, partage ses locaux et ses terrains d’essais avec le laboratoire de recherche des « Sociétés françaises de dynamite », plus connues sous le nom de « Nobel ». C’est un très grand avantage pour cette société privée qui a ainsi l’occasion d’être facilement mise au courant dans le détail des travaux de l’ingénieur militaire français.
Comme la ficelle est un peu grosse, la société Nobel va y ajouter un peu de nitroglycérine (ce qui rend le produit un peu plus puissant mais aussi, peut-être, plus instable, si l’on se réfère aux nombreuses explosions spontanées des dépôts de munitions allemands avant et pendant la guerre de 1914 - 1918). La Société Française de dynamite, très longtemps restée dans les seules mains de son fondateur et de sa famille va, en 1887, sous le nom de « Société Centrale de Dynamite », s’ouvrir à la cotation en bourse et émettre environ 40 000 actions.
Le « Tour de table » est assez international. Si l’on retrouve en bonne place des Français, on dénombre également des intérêts espagnols, italiens, suisses, vénézuéliens et même Anglo-africains (du Sud). La nouvelle « Société Centrale de Dynamite », a déjà inventé - sans le savoir - l’esprit européen de libre-échange… voire plus ! Dans le Conseil d’administration de cette Société anonyme siègent de nombreux Français dont un Député de la Nation et deux Sénateurs du Palais du Luxembourg.
Cela ne va nullement empêcher l’ex Société Nobel, en 1889, de vendre à l’Allemagne, contre Marks sonnants et trébuchants, le brevet de cette fameuse poudre sans fumée. Les observateurs militaires d’outre-Rhin sont aux anges : « L’empereur d’Autriche et toutes les personnes présentes ont été surpris ; on ne s’attendait pas un pareil résultat, qui été rendu encore plus frappant par l’emploi simultané de la poudre ordinaire. L’événement est pour le moins frappant ! L’armée avait fait de la fabrication de cette poudre un secret d’État.
Tout militaire accusé d’avoir détourné une cartouche de ladite poudre sans fumée aurait été traduit devant le Conseil de guerre et envoyé au bagne ! Naturellement, on n’a pas la preuve formelle que Nobel a volé les secrets de Paul Vieille, mais il y a de fortes présomptions. En définitive, ce sont les journaux allemands qui parlent le mieux du problème.
Ainsi dans la Berliner Volkzeitung, peut-on lire : « La découverte de la nouvelle poudre, qui doit amener la transformation de la stratégique, a déjà révolutionné la fabrication des canons… Il est donc probable qu’on demandera au Reich-stag, dans sa prochaine session des crédits importants pour opérer cette transformation de l’artillerie. On doit s’attendre à une dépense de quelques centaines de millions de Marks qui se répartira sur plusieurs années.
Il eût bien un procès mais il s’enlisa dans les procédures, avec des juges peu enclins à condamner ces personnages du conseil d’administration appartenant à l’élite politique. Il n’en sortira rien !
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