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Gardone, en Lombardie, ne se distingue en rien d'une ville de province italienne typique, si ce n'est par la présence de la Fabricca d'Armi Beretta, l'une des plus anciennes entreprises au monde. Implantée au cœur de la ville, l'usine s'étend sur près de 75 000 m2 et emploie 1 300 personnes. Elle propose un impressionnant catalogue d'armes à feu à usages civil et militaire, ainsi que des armes blanches et des vêtements de chasse.

À quelques mètres de l'entrée principale de l'usine se dresse la « Villa Beretta », une majestueuse demeure de style Renaissance vénitienne entourée de jardins somptueux. C'est là que vit et travaille Ugo Gussali Beretta, le quinzième Beretta à présider l'entreprise multiséculaire, dont le nom est une référence dans le monde des armes individuelles.

Le succès de Beretta repose sur une alchimie étonnante : la longévité exceptionnelle de certains membres de la famille, le souci constant de la qualité et de l'élégance, et le réinvestissement systématique des profits. Un système d'apprentissage permet d'associer très jeunes les héritiers aux affaires, et la famille fondatrice est présente sur les lieux depuis près de cinq siècles.

Les origines de la dynastie Beretta

L'histoire de la dynastie commence en 1526, lorsque le Sénat de Venise accorde à Bartolomeo Beretta, « maître de canons et arquebuses » installé à Gardone, le privilège de fabriquer des armes à feu pour la Sérénissime République. Cette autorisation s'accompagne d'une première commande de 185 arquebuses.

La cité et sa région, le Val Trompia, abritent alors un centre de métallurgie très actif, spécialisé dans la fabrication d'armes à feu. Une quarantaine de maîtres arquebusiers, regroupés au sein d'une ligue influente, se partagent un marché rendu juteux par l'état de guerre quasi permanent en Europe.

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On sait peu de chose de Bartolomeo, si ce n'est qu'il est né en 1490, qu'il a eu un fils et qu'il a acheté un domaine près de Gardone, signe d'une certaine prospérité. Pendant des siècles, les Beretta ne se distinguent pas de leurs confrères armuriers. Artisans comme eux, ils emploient deux ou trois ouvriers et travaillent exclusivement pour la République de Venise, qui interdit formellement toute exportation d'armes hors de son territoire.

Guerres avec la Turquie, l'Espagne, la France, la papauté, conflits avec les autres cités italiennes : l'histoire de Beretta se confond avec celle, agitée, de la péninsule. Techniciens avant tout, ouverts à l'innovation, les descendants de Bartolomeo Beretta se succèdent de père en fils, affermissant méthodiquement leur emprise sur la Ligue des armuriers de Gardone tout en se gardant bien de prendre parti dans les querelles politiques.

Les alliances matrimoniales sont le moyen privilégié de leur ascension, mais la famille n'hésite pas à recourir aux intrigues. À la fin du XVIIe siècle, les Beretta sont le principal fabricant de mousquets et de pistolets de la région. Propriétaires d'un haut-fourneau et de deux forges, ils fabriquent alors, à eux seuls, 3 000 des 25 000 mousquets produits annuellement au Val Trompia.

Un siècle plus tard, on leur donne du « Signori », signe de leur importance et du respect qu'ils inspirent. Les guerres révolutionnaires et l'occupation française en Italie du Nord vont donner à la famille le « coup de pouce décisif » : en se rangeant dans le camp des envahisseurs, les Beretta s'attirent les bonnes grâces de Bonaparte, qui leur octroie un certificat de bons et loyaux services. La dissolution de la Ligue des armuriers de Gardone par Bonaparte sert au mieux les intérêts des Beretta.

L'ascension de Pietro Antonio Beretta

C'est avec Pietro Antonio que les Beretta sortent véritablement de l'ombre. Né en 1791, il transforme un modeste atelier d'artisan en une authentique fabrique d'armes. En 1832, il lui donne le nom qui est encore le sien aujourd'hui.

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Pietro Antonio multiplie les accords avec des importateurs et développe les productions, ajoutant couteaux, sabres, baïonnettes, pistolets et fusils de chasse à un catalogue déjà bien fourni. À sa mort en 1853, son fils Giuseppe reprend le flambeau et entame un « règne » qui devait durer un demi-siècle.

Plus encore que son père, Giuseppe développe le réseau de revendeurs, élargit la gamme aux armes de sport, visite des fabriques en France, en Allemagne et en Belgique, et s'embarque même pour les États-Unis où il passe des accords de fabrication avec Remington. Au milieu des années 1860, l'« usine » Beretta dépasse à peine 1 000 mètres carrés et emploie un peu plus de 50 personnes.

Giuseppe s'implique dans la vie publique et est un membre éminent et actif du conseil municipal de Gardone. Nationaliste convaincu, partisan de la « cause italienne », il soutient Garibaldi et laisse son frère s'engager dans ses rangs. Au début des années 1870, le roi de la jeune Italie réunifiée fait de la petite firme de Gardone l'un des fournisseurs privilégiés de son armée.

De la Sérénissime République à l'Italie contemporaine, l'histoire de Beretta est aussi celle des relations du monde des affaires avec un État en perpétuelle gestation.

Pietro Beretta : le bâtisseur de l'empire

Le vrai industriel, le « bâtisseur de l'empire », c'est Pietro, fils aîné de Giuseppe. Il succède à son père en 1903 et règne jusqu'en 1957. Dans l'usine entièrement mécanisée de 10 000 mètres carrés qu'il fait édifier, il se distingue par une direction paternaliste.

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À Gardone, crèches, hôpitaux, maison de retraite et cantine fleurissent. Ailleurs en Italie, ce patron à la fibre sociale fait édifier des colonies de vacances et des centres de loisirs pour ses employés. Il s'entoure d'ingénieurs et de stylistes, à l'image de Tullio Marengoni avec lequel il travaille sur de nouveaux modèles.

Au début des années 1920, il fait édifier, au cœur même de l'usine, la « Villa Beretta » dont il fait sa demeure privée. Aujourd'hui encore, la propriété est la maison principale de la famille. Un peu plus tard dans les années 30, Pietro achète une île près de Monte Isola, sur laquelle il fait construire une autre villa. L'endroit servira, jusqu'à nos jours, de villégiature d'été à la famille.

La Première Guerre mondiale, avec ses commandes innombrables, va faire beaucoup pour le développement de Beretta. Libéral, et même progressiste, Pietro Beretta entretient des relations orageuses avec le fascisme et son chef. Au lendemain du bombardement de l'usine par les Alliés en 1944, il est arrêté par les Allemands qui se méfient de lui, puis libéré par un groupe de partisans.

À sa mort en 1957, ce sont ses deux fils Carlo et Giuseppe qui prennent en main les destinées de l'affaire, puis, après la mort du dernier d'entre eux en 1993, Ugo Gussoli Beretta, le fils unique de Franco Gussali et de Giuseppina Beretta.

Beretta aujourd'hui : une entreprise mondiale

En l'espace d'une dizaine d'années, Ugo Gussoli Beretta a profondément transformé l'entreprise familiale : développement de nouvelles lignes de produits, rachat de plusieurs concurrents, ouverture de nouveaux marchés. Beretta se veut clairement une entreprise mondiale.

Cette ambition s'est concrétisée de façon spectaculaire en 1985, lorsque l'armée américaine a choisi de remplacer ses pistolets Colt par des Beretta. Aujourd'hui, près de cinq cents ans après sa création, Beretta exporte 70 % de sa production dans près de 100 pays.

Si l'entreprise a beaucoup changé, la famille, elle, est restée fidèle à Gardone, où elle vit toujours, à la Villa Beretta, et à sa villégiature d'été de San Paolo. De son grand-père Pietro, Ugo a hérité du virus de l'automobile. Ses rares temps libres, il les passe à courir les circuits. Mais l'essentiel de son temps, Ugo le consacre bien sûr à la firme presque cinq fois centenaire dont il a désormais la charge.

Pour l'assister, il peut compter sur ses deux fils, Franco et Piero. Chez Beretta décidément, l'entreprise reste plus que jamais une affaire de famille.

Beretta Holding : diversification et expansion

Depuis quatorze générations, la famille Beretta s'est spécialisée dans la vente d'armes à feu. Aujourd'hui, le dirigeant de la quinzième génération va encore plus loin en élargissant l'offre à des munitions, des lunettes de visée et même des vêtements.

En 2022, Beretta Holding a racheté RWS dans le cadre de son acquisition d'Ammotec, le plus grand fabricant européen de munitions et de produits pyrotechniques. L’acquisition d’Ammotec a fait grimper les ventes annuelles de Beretta de 600 millions de dollars, propulsant le groupe italien au rang de plus grand fabricant d’armes à feu au monde, devant Sig Sauer et Smith & Wesson. Avec un chiffre d’affaires de 1,7 milliard de dollars en 2024, Beretta a également renforcé sa présence dans le secteur de la défense, en ajoutant plusieurs armées de l’OTAN à sa liste de clients.

« Nos trois piliers sont les chasseurs, les soldats et les forces de l’ordre. Ils ont besoin d’armes, de vêtements et d’optiques », souligne Pietro Gussalli Beretta. « Ce qui nous manquait encore, c’étaient les munitions. Avec ce rachat, nous avons enfin bouclé la boucle. »

Jusqu’alors, Beretta dépendait largement du marché civil, qui représentait 86 % de ses revenus, avec une forte exposition aux fluctuations de la demande, notamment aux États-Unis, où le pays concentre 37 % de ses ventes. Aujourd’hui, la défense et les forces de l’ordre représentent 34 % du chiffre d’affaires de Beretta Holding, contre seulement 14 % il y a quatre ans. Un repositionnement qui tombe à point : en 2024, les dépenses militaires des pays européens ont atteint un record de 350 milliards de dollars.

Beretta Holding chapeaute 19 marques dans 23 pays sur cinq continents. Résultat : aucune de ses filiales ne représente plus de 25 % de son chiffre d’affaires, un équilibre qui renforce sa résilience face aux fluctuations du marché.

Pour Pietro, l’implication active et le contrôle familial sont ce qui distingue Beretta de ses concurrents. Pour rester en tête, les Beretta réinvestissent également leurs dividendes et consacrent une part de leurs revenus à l’innovation, en développant de nouveaux produits et en optimisant la production d’armes et de munitions.

Tableau récapitulatif de l'évolution de Beretta Holding

Année Événement Chiffre d'affaires (estimé)
1526 Fondation par Bartolomeo Beretta N/A
1832 L'entreprise prend le nom de Pietro Beretta N/A
1985 Contrat avec l'armée américaine N/A
2022 Acquisition d'Ammotec N/A
2024 Chiffre d'affaires total 1.7 milliard de dollars

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