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L'année 2015 est marquée par d’importantes commémorations militaires avec 1915 et 1945. Par extension, 1795 (Quiberon), 1805 (Austerlitz), 1815 (Waterloo), 1855 (guerre de Crimée), 1865 (guerre de Sécession), 1905 (guerre russo-japonaise) signalent des moments d’une très grande intensité mémorielle. Le génocide arménien (1915), le massacre de Nankin (1935), la massification de la guerre du Viêt-Nam (1965) ou les conflits de Bosnie et de Croatie (1995) participent du même processus.

Ces chocs ont en outre secrété des volumes inédits d’images mentales mais aussi d’objets qui ont pu étayer des « fétichismes de guerre », voire une « consommation de guerre », qui, au XIXe siècle, passa par la mode des « mémoires d’épée ». Aujourd’hui, livres, films, jeux vidéo, s’ajoutent ou se substituent aux seuls objets de collection ou de musée. La transformation des périphéries urbaines et sociales en laboratoires de combats de rue pose la question ultime d’un « mimétisme de guerre » allant d’aimables parties de paint-ball, à l’emploi croissant de la kalachnikov en passant par les jeux de rôle de la radicalité terroriste ou « serial killeuse ». L’intrication entre paix et guerre relève donc bien d’une privatisation des instruments de la violence d’État.

Dans ce contexte, l’objet de guerre doit être considéré sur le temps long. Son propre cycle de vie peut être très étendu. Prolonger la vie de matériels (pour raisons budgétaires), les recycler en tout ou partie (ainsi des culasses de Mauser K 98 réemployées par l’armurier Kettner) n’exclue pas de précoces conservations. Les ressorts en sont complexes. En témoigne le vêtement. La culotte de grognard napoléonien, le pantalon garance de 1829 ou la tenue « Félin » n’ont ni les mêmes usages, ni la même puissance d’inspiration pour les artistes ou les collectionneurs.

Une valeur différentielle des sacralités explique qu’on ne défile pas en tenue bleu horizon dans les années 1920-30 comme on manifeste ou chasse avec la vareuse kaki des années 1960-70 ou que l’on rappe avec le pantalon de treillis dans les cultures urbaines contemporaines. La construction de l’objet en fétiche commande donc une attention fine aux chronologies comme aux procédures d’émergences et de sélection conduisant tant aux muséographies qu’aux collections privées - qu’elles soient raisonnées ou forment un amas disparate. L’intérêt de tels objets varie aussi avec le temps et sa capacité destructrice.

Dans la perspective d’un ouvrage collectif, il est apparu nécessaire de suivre les cycles de vie des objets afin de révéler leurs ressorts anthropologiques. Recontextualisé, l’objet doit être interrogé de sa conception à son usage jusqu’au terme éventuel de sa customization. A l’échelle de l’arme ou de l’équipement individuels, poids, équilibre, matériau, « prise en main », coûts… sont en général appréhendés. Ils dépendent des savoirs militaires disponibles, des ressources matérielles, des moyens financiers, des contextes et expertises de production. Artisanal, issu de séries ou ersatz isolé, l’objet doit allier efficacité, ergonomie, praticité, compacité … qui résultent d’intentions des commanditaires et des concepteurs.

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Un certain nombre de lieux se prêtent à l’analyse : la boite de conserve (contenu et contenant), le chaussant, la bande molletière, ou le paquetage. Dans le détail, les perceptions nationales varient selon les cultures du corps, les représentations anatomiques ou les impératifs martiaux. La constitution de discours experts (ceux des médecins par exemple) sur la résistance physique aux matériels rejoint les préoccupations très actuelles des états-majors confrontés à l’alourdissement du fantassin. Les discours d’identification sont aussi importants que les arguments sur l’opérationnalité. En témoignent les débats plaçant naguère le prestige et le génie national dans la couleur garance du pantalon des fantassins français.

Adaptations, réglages ou enrichissements peuvent être alors le fait des États lorsque les matériels sont tropicalisés, hibernisés, maritimisés ou que s’opère la substitution du coton au cuir (pour cartouchières et brelages par exemple). Mis en action par le spectacle même de la guerre, le matériel engendre de puissants mécanismes d’acculturation. Représentations, préventions culturelles, disparités technologiques, conditionnent réception et usages de l’artefact. L’importance des photos de matériels lourds et modernes (chars, avions, hélicoptères …) chez les appelés d’Algérie signale ainsi un intérêt de rupture par rapport aux campagnes de métropole.

L’intervention du combattant lui-même est également déterminante. Au stade de la tenue et de l’arme, le recours à des tailleurs ou fournisseurs privés est ancien ; il contribue au style et au prestige médiatique de certains - la mode militaire n’étant pas qu’un mot. De même, la personnalisation / personnification de matériels (armes, véhicules, avions) est récurrente. L’entrée dans la guerre « à options », car fondée sur un malsain pay to fight, rappelle que certains combattants se jugeant mal équipés ou mal protégés doivent compléter leur dotation sur leurs propres deniers.

Enfin, la civilisation telle quelle des objets militaires peut poser problème. Qu’il s’agisse de la voiture ayant prétendument appartenu à Hermann Goering et conduite par Keith Richards dans le Londres déjanté des années soixante ou des propos ambigus de David Bowie sur les codes esthétiques du IIIe Reich on voit les risques de dérive. Polémiques relatives à Hugo Boss, T-Shirts estampillés CCCP ou floqués à l’effigie du Che posent une identique question sur les frontières entre trophées et oripeaux. Les provocations scéniques du groupe de rock Motörhead et de son leader Lemmy Kilmister ne peuvent être dissociées d’une certaine portée politique - veste et casquette Mao, saharienne d’Yves Saint-Laurent, disant d’autres contestations.

La politique des États en matière de trophées et de partage des dépouilles est de toute première importance. Les racines lointaines du phénomène sont ici hors de propos - même si le fond du Vae victis demeure, « triomphe » à l’appui. L’élaboration consciente d’une politique d’obtention, d’exhibition et de collection est fondamentale. La symbolique des drapeaux, aigles, bannières, oriflammes etc. pris ou repris à l’ennemi est connue. Mais sur quelles bases idéologiques et esthétiques le processus d’attribution ou de capture repose-t-il ? La naissance des musées strictement militaires, à côté des salles d’armes châtelaines ou régimentaires et fonctionnant sur un principe de récit engageant un roman national doit être compris.

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Le trophée individuel, pris à l’ennemi, sur le champ de bataille, acheté, échangé, troqué avec d’autres combattants situe ces parcelles matérielles de gloire dans une série complexe d’intentions. Qui pille sur le champ de bataille ou durant la débâcle adverse, quoi et pourquoi ? Entre le XIXe et le XXe siècle les besoins sont-ils les mêmes ? D’évidentes logiques de subsistance ou de thésaurisation à court terme s’inscrivent dans une économie du troc. Mais entre un Thénardier, « sergent de Waterloo » et détrousseur de cadavres et un G.I. cherchant un pistolet Luger ou un sabre japonais, ramassant du sable d’Omaha Beach - comme le cinéma s’est plu à l’évoquer - s’institue une rupture.

D’un côté le pillage opère sur un valeur marchande ou d’usage immédiat, de l’autre s’établit un rapport de virilité et de projection sur le retour dans la construction d’une idéologie de soi : comme si n’était héros que celui qui peut en fournir une trace matérielle - ce qui pose, en creux, la question du genre d’homme-soldat attendu par les familiers et les femmes. Justement, à la confluence des logiques étatiques et individuelles se situe l’emblématique médaillère. Le passage des ordres chevaleresques aux ordres militaires est une chose. Certains cadres commémoratifs, bien connus (médaille de Sainte-Hélène, Ordre de la Libération) ne requièrent pas que l’on y revienne.

En revanche, le contenu de la médaille est tout à fait intéressant. La Purple heart recouvre-t-elle le même indice de traumatismes que la médaille des blessés français alors qu’en Allemagne les badges sont gradués selon l’importance des blessures ? Sur le fond, quelles sont les combinatoires permettant de donner à voir, à qui en sait lire le sens, des niveaux effectifs de reconnaissance ? Enfin, il conviendrait de s’interroger sur les « uniformes de la paix » (ou tout simplement de la retraite militaire). En dépit des rapprochements liés à leurs âges, les anciens combattants diffèrent aux célébrations entre ceux (surtout les officiers) des régimes autoritaires et ceux du bloc occidental - comme on est du reste veteran à 25 ans de la guerre du Golfe chez les Américains et « ancien engagé » en France.

Si la tenue « blazer bleu, pantalon gris, chemise blanche, cravate noire » et le béret frappé de l’insigne d’arme se généralisent, qu’en a-t-il été avant et ailleurs ? Qu’on songe au disparate américain (polos bariolés, baskets) qu’abolit le calot constellé de pin’s, aux défilés des « débris » ou reliques vivantes de la Grande armée en 1840 lors du retour des Cendres, ou des anciens combattants dans l’entre-deux guerres ? Avant de devenir pièces de musées et de collections ou d’être détruits, un nombre significatif d’objets de guerre voit leur existence prolongée ou détournée.

A cet égard, la « déconstruction » d'objets semble opérer sous trois formes : les destructions liées à l’inertie de la machine industrielle (destin de centaines d’avions tout neufs plongés en 1945-46 dans la Mer de Corail) ; les démantèlements réfléchis allant des navires aux armes individuelles ; la constitution de cimetières de matériels militaires. À cet égard, l’économie des surplus est d’autant plus mal connue qu’elle touche aux marges sociales de la brocante et des trafics. Les échelles varient pourtant. Aux étalages plus ou moins étiques de marchés, treillis, casques, rangers voisinent souvent avec du matériel de camping.

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Cette association est d’autant moins fortuite que ces objets appartiennent à la construction du tourisme de masse - le Club Méditerranée naissant de tentes de l’armée acquises par Trigano. Mais les ventes des Domaines portent aussi sur des objets beaucoup plus volumineux (des navires par exemple). Certains peuvent être voués à la déconstruction immédiate, d’autres être acquis par des négociants en vue d’une revente et d’une transformation (cf. La Calypso). Jusqu’à la fin des années 1960, les ferrailleurs de la Nationale 7, entre Le Kremlin-Bicêtre et Thiais, soldaient ainsi les comptes des deux décennies de conflits européens et coloniaux précédentes en vendant jeeps, GMC et même des avions d’observation. Cette présence paysagère prolongeant en quelque sorte la guerre a-t-elle ses équivalents ailleurs, sous quelles formes et sur quelles chronologies ? On pense évidemment au Vietnam comme aux liquidations du bloc de l’Est.

La valeur des surplus dépasse, par ailleurs, la modicité de leurs prix. Pratique par nature, le matériel militaire est aussi bien souvent portatif (la pelle « américaine »), démontable (lits « de camp » et tentes), commode (la vareuse et le pantalon à poches multiples), solide et rustique (la jeep). Outre la question des passeurs dans l’emploi de ces objets (anciens combattants ou non), on peut observer des reconversions inattendues : jeeps en régions de montagnes, DC3 desservant encore l’Amérique andine ou véhicules amphibies (type DUKW) employés dans l’ostréiculture ou la conchyliculture pendant longtemps.

Il existe en outre une véritable économie, souvent cyclique, du vintage. Blousons d’ « aviateurs » (allant de la veste de mouton aux bombers en passant par les copies des blousons réglementaires français), lunettes « de pilotes » (les Ray ban au premier chef), vestes de quart, chèches, rangers et pataugas etc. sont une chose … Une autre, beaucoup plus intéressante est celle des arts décoratifs de guerre. Cannes et pipes sculptées, chemises d’obus martelées et transformées en pots de fleur (comme il s’en vend à Sarajevo), zinc ou aluminium reconvertis en couverts, voire fragments de barbelés émoussés disent l’ennui mais aussi le besoin de conjurer la guerre. Enfin, l’ironie monumentale de certains sites ne laisse pas indifférent.

Comment fait-on « collection » d’objets de guerre ? Considérée comme mineure, voire nauséabonde, la militaria n'a pas de vrai statut historique. « Passion futile », la collection militaire signale souvent de placides frustrés d’héroïsme et quelques « fana-mili » parfois inquiétants. Elle suscite néanmoins un important marché qu’alimentent antiquaires, armuriers, bourses aux armes, éditions et presses spécialisées…. Cette économie seconde de l’artefact intéresse autant sociologues, anthropologues, qu’historiens d'art, mais aussi marchands. Collectionneurs, experts, organisateurs d’événements font en effet la mode. En témoigne le goût récent pour les plaques, bracelets ou pendentifs d’identité militaires, avec numéros matricule qui peuvent atteindre des prix considérables.

La démarche cumulative conduisant à la collection est tout aussi intéressante. Au-delà de l’élément déclencheur (héritage, hasard, rencontres…) se trouve souvent un objet-fondateur (livret militaire, médailles …) annonçant un intérêt pour des pièces plus consistantes (sabre, fusil, munitions…). La plus ou moins grande proximité et familiarité avec les sites de batailles, de même qu’un enracinement culturel familial déterminent sans doute des vocations. Justement, qu’est-ce qui « fait collection » ? Si l’acquéreur raffiné (et fortuné) d’un sabre « à la mamelouk » complétant son décor Empire et le quêteur narcissique d’objets disparates et parfois illicites évoluent sur deux planètes, une approche de l’intérieur permettrait sans doute de pondérer le jugement. Thématiques, hiérarchies et systèmes de valeurs, à la fois matérielles et symboliques, demandent à être compris.

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