L’art de la guerre à la fin du Moyen Âge est un sujet souvent insuffisamment abordé dans les manuels scolaires, laissant un vide entre les tours en bois et en pierre et l'ère de Vauban. Les batailles comme Crécy et les sièges de forteresses sont souvent présentés sans un vocabulaire adéquat, contrastant avec la richesse des informations disponibles sur les batailles napoléoniennes ou l’artillerie de 14-18.
Cet ouvrage, issu d’un colloque à l’université de Poitiers, comble ce manque en explorant l’évolution de l’artillerie et de la fortification, du monde grec à la Renaissance. Il est constitué d’articles dans l’ordre chronologique, illustrés de nombreuses planches, dessins ou enluminures en couleur.
On commence par apprendre comment s’est transmis depuis le monde grec, la variété de produits incendiaires nécessaires aux feux de guerre, substance pâteuse ou huileuse, ou à base de résine d’arbre à aiguille ou d’euphorbe associés à des matières fibreuses pour lancer l’incendie : lin, aristoche [sic] ou cerfeuil, le feu grégeois étant, quant à lui, un gel fluide lancé par une sorte de lance-flamme. A partir de 1180, la machinerie de guerre apparaît et les croisades servent de terrain d’expérimentation alors qu’il n’existe pas encore de canon. Il existe donc une artillerie sans canon composée d’arbalètes, de balistes ou esprigales.
Cette machinerie de guerre doit beaucoup aux inventions orientales imitées dans les sièges dans les Etats latins d’Orient à l’issue desquels des « machineurs » ou des « lanceurs de naphte » ont offert leur service aux armées occidentales. A la fin du XIIe siècle, l’archéologie montre l’accroissement de lieu de stockage, des ateliers, des lieux de fabrication des machines, boulet de pierre, armes et armures, arsenal mobile protégé de l’humidité. C’est la cas de la « tour aux engins » de l’enceinte urbaine de Provins ou celle du fortin de Paphos à Chypre. Les machines sont à la fois un moyen d’attaque mais un moyen actif de défense. Et on avait pas encore inventé la poudre en Occident, phénomène trop souvent résumé en une recette rapportée par Marco Polo.
Toujours est-il qu’au début du XIIIe siècle, la guerre s’intensifie en Italie notamment et semble interminable. Ces guerres sont faites de rencontres, de poursuites, de manœuvres de la cavalerie, d’attaque de campements fortifiés comme Legnano (1176), Milan et le reste des attaques de campement de sièges en vallée du Pô. Même dans les villes du Nord, Arras, apparaissent des armes nouvelles semi-portatives ou fixe de défense: les espringales avec un écheveau de fils en torsion qui aide à la propulsion.
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Le souci réside dans le maintien de l’élasticité des fils mais sa taille plus petite qu’une arbalète, permet de mettre les espringales en batterie, affûtées avec leurs flèches de cuivre et précises (portée de tir de 500 m, soit 200 m de plus que l’arbalète). Deuxième arme nouvelle, une arme à feu : les bombardes ou canons. De petit calibre, elles lancent des balles de plomb d’un poids de 200-300 grammes maximum pour une défense rapprochée des fortifications. Ils sont en nombre très faible ne constituant qu’une arme d’appoint mais qui peut tirer avec un angle aigu que ne peut atteindre l’espingale à longue portée.
A ce propos, la couleuvrine apparaît vers 1428-1438. Les premières sont achetées par le roi Charles VII auprès de Jehan de Montesclere ou Monsteiller, qui en fabrique et elles stupéfient les assaillants qui ne les connaissent pas. C’est une arme de faible calibre, sans chambre mobile, qui se charge par la gueule et tire des projectiles de plomb (20-25 mm), fondu selon les besoins dans des moules portatifs en pierre. Il existe des couleuvrines différentes, plus longues, larges, à manche dans un bloc de bois… mais elles deviennent de ce fait moins portatives.
La couleuvrine entraîne une rupture dans la tactique militaire: autant que les spécialistes le sachent, c’est une arme meurtrière dans un combat statique en raison de la vitesse des projectiles et de sa précision. Mais le tireur qui recharge est vulnérable. Il s’agit donc de la multiplier sur le champ de bataille et de faire tirer en décalé. Elle n’élimine pas l’arbalète mais la complète dans le combat en milieu urbain. Sauf en cas de résistance sociale et culturelle par les compagnies d’arbalétriers.
L’artillerie passe avec la couleuvrine de l’âge des dizaines à l’âge des centaines de tirs… Elle est la cause de l’enterrement des assaillants avec cheminements couverts pendant le combat du siège d’Orléans et de Compiègne (p 96).
Qu’est ce donc qu’un siège au XVe siècle ? Le campement d’une armée devant une place n’est pas considérée comme un siège. C’est un logis, un parc… Un assaut de la ville peut être suscité pour établir le camp hors de portée des tirs. La tactique du siège s’invente quand il est impossible d’emporter rapidement une bataille. Il faut par conséquent concevoir la stratégie offensive et défensive, autrement dit la maîtrise d’un territoire en zone ennemie, le matériel adéquat, la fortification de campagne et un personnel formé, alimenté en arme et nourriture… avec ordre et discipline. C’est d’abord le camp de siège qui doit s’organiser pour résister à la ville assiégée, l’encercler n’est pas le plus aisé.
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La poliorcétique s’invente vraisemblablement au cours du XVIe siècle. L’ouvrage est silencieux et c’est dommage, sur cet espace-temps pendant lequel la fortification est passée de l’enceinte à tours à l’enceinte à bastions tandis que l’artillerie possède des pièces plus nombreuses qui se standardisent. A Thérouanne, en 1553, Charles Quint sait désormais utiliser des effectifs nombreux, de grandes quantités d’armes à feu, le travail de la sape et de la mine explosive et divers ouvrages d’urgence face à des fortifications permanentes, adaptées aux assauts de l’artillerie.
Comment envisage-t-on l’utilisation des canons lors d’un siège ? Pascal Brioist interroge les traités d’artillerie pour montrer la mise en œuvre des parcs d’artillerie par les Etats modernes. Question de géométrie : faut-il réduire la distance pour optimiser les effets de la violence du boulet comme le pensait Aristote et plus récemment Galilée, ou tirer à distance en donnant une élévation au projectile qui fait ainsi un mouvement composite et le plus souvent difficile à maîtriser?
Question d’économie de la guerre : combien d’armes à feu aligner ? L’anglais Thomas Smith estime qu’une batterie composée de 4 canons, 6 demi-canons, 6 couleuvrines, 8 demi couleuvrines et 5 sacres qui tirent dix salves peut créer une (seule) brèche dans la fortification sans préjuger de la quantité de poudre utilisée (p 144). C’est déjà une puissance de feu digne d’une armée royale dont le nombre de pièces double en une trentaine d’années.
Il faut ensuite assurer l’horizontalité des pièces de tir et l’espace pour le recul ainsi que l’embrasure. Le canonnier et ses hommes doivent prendre place au milieu des boulets et autres projectiles, de la poudre à protéger du feu et de l’humidité. Difficile à réaliser pour une armée en campagne, qui doit bientôt défendre l’esplanade avec des tranchées et des parapets. Et on arrive à la chaleur du fût du canon et à la durée de son refroidissement… Combien de tir peut-on tirer en une journée avant d’atteindre les limites physiques des métaux et celle, d’ailleurs, des canonniers qui ne doivent pas être à jeun afin que les vapeurs ne les fassent pas tourner ?
En matière d’armement, les prouesses technologiques ont été nombreuses au cours des derniers siècles. Par exemple, l’arrivée de la poudre à canon a, du jour au lendemain, rendu obsolètes un certain nombre de dispositifs traditionnels. Néanmoins, certaines (très) anciennes armes n’avaient rien à envier à l’artillerie moderne.
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Voici une liste de quelques armes redoutables:
Philippe Contamine conclut sur le temps long des évolutions pour les historiens mais sur la nécessité technique pour les seigneurs de ne pas être dépassés dans ce domaine vital qu’est la guerre. L’artillerie est le domaine qui rend visible l’innovation mais n’est évidemment pas le seul entre le XIV et le XVIe siècle. Cette innovation s’accompagne de changements sociaux et politiques, la constitution des cours, la souveraineté croissante de l’Etat royal et la majesté du roi. Etre un bon prince signifie savoir gérer ces changements multiples pour répondre au mieux aux intérêts de son Etat.
Philippe Contamine encourage méthodologiquement l’historien des changements tactiques, de la révolution technologique, sociale, économique et culturelle à multiplier ses domaines de compétences, entre la lecture des enluminures, l’étude des comptes, l’archéologie, les études métalliques et d’autres matériaux, la lecture des sources administratives… C’est exactement la démarche de cet ouvrage dont les études concluent sur une remise en cause de cette prétendue rupture technologique de l’artillerie datée du début du XVe siècle qui serait plutôt une longue évolution complémentaire de l’évolution entre artillerie et fortification. Le développement de l’artillerie est indépendant de la fortification.
Cet ouvrage peut éclairer certains points du sujet du Capes concernant Les princes et les arts, notamment les choix de princes qui s’accrochent à la forme architecturale de la bonne tour en pierre, forme dépassée par la technique mais tellement efficace sur le plan symbolique.
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