On a considéré à tort, selon nous, chevalerie comme en tout temps synonyme de cavalerie, et c'est une erreur de représenter les milites du moyen âge montés toujours sur leurs destriers. À la vérité, la noblesse de Charlemagne, abandonnant l'usage des milices qui conquirent la Gaule, tint à honneur de combattre à cheval. Le guerrier frank devint cavalier ainsi que le noble gallo-romain.
Les Allemands au contraire en revinrent souvent au combat à pied ; cependant leur cavalerie fut célèbre de tout temps, les auxiliaires germains à cheval contribuèrent au triomphe de César à Alésia, et enfoncèrent partout les cavaliers gaulois. Les chevaliers allemands et les reîtres maintinrent à cet égard la haute réputation de leurs ancêtres. La cavalerie obtint une bien moindre faveur chez les Scandinaves et les Anglo-Saxons ; elle se composait de soldats combattant à pied aussi bien qu'à cheval, et ordinairement placés aux ailes de l'armée. Dans leurs invasions dévastatrices, les légers vaisseaux des Northmen ne leur permettent point d'amener de nombreux chevaux. Cependant ces guerriers intrépides, aptes à tous les genres de combat, se saisissent souvent des chevaux qu'ils rencontrent en pays ennemi, s'enfoncent avec eux dans les terres, et combattent en cavaliers. Quelquefois les Anglo-Saxons agissent de même pour surprendre à leur tour les envahisseurs.
Au combat de la Dyle, les Danois surent forcer l'empereur Arnolfe et ses cavaliers à mettre pied à terre. Les Northmen de Rollon établis en France, et mêlés au sang neustrien, adoptent l'usage des Français. Commençons par la bataille de Stanford-Bridge (25 septembre 1066). Surpris dans sa marche sur York par l'armée anglo-saxonne de Harold, Harald Hardrada, roi de Norwége, envoya en toute hâte vers sa flotte pour appeler à lui les troupes demeurées sur les vaisseaux, puis se reculant vers Stanford-Bridge, sur le Derwent, il rangea rapidement en bataille son armée dont la presque totalité se composait de fantassins ; il les disposa en cercle, sur plusieurs rangs serrés. Les soldats, pourvus d'armes longues, occupaient la circonférence, et le milieu demeurait creux. Autour de ses troupes Hardrada fit planter en terre un rempart de javelots inclinés obliquement.
Harold, au contraire, pour joindre rapidement son ennemi, avait réuni le plus grand nombre de cavaliers qu'il avait pu. C'était sur leurs chevaux que les thanes anglo-saxons avaient répondu à l'appel de leur roi, et se préparaient à combattre. La cavalerie saxonne engagea le combat ; cette cavalerie avait pour habitude de charger par troupes irrégulières. Quand ces attaques ne réussissaient pas, elle se dispersait et se ralliait au galop sur un point désigné. À la bataille de Hastings (14 octobre 1066), Harold fit mettre pied à terre à tous ses cavaliers, et lui-même descendit de cheval. C'est donc à Senlac que les deux peuples qui devaient être si longtemps rivaux se rencontrèrent pour la première fois, et qu'on put apprécier la diversité de leurs qualités guerrières.
Ainsi que le dit Guillaume de Poitiers, les Anglais combattirent à pieds, favorisés par l'avantage d'un lieu élevé qu'ils occupaient serrés, et de plus par leurs armes (les haches d'armes) qui trouvaient facilement chemin à travers les boucliers et les autres armes défensives. Ils tâchaient de ne point ouvrir de passage à ceux qui voulaient fondre sur eux pour les entourer ; l'énorme épaisseur de leurs rangs empêchait presque les morts de tomber. Plus tard, lors de l'assaut définitif de leurs retranchements, le même chroniqueur nous peint les Anglais comme fixés sur la terre, et ne faisant que supporter les coups. Les soldats de Guillaume firent voir de leur côté la plus brillante et la plus impétueuse bravoure. Repoussés plusieurs fois, ils se rallient toujours et montrent dans l'offensive une constance égale à celle que leurs impassibles ennemis déploient dans la défensive.
Lire aussi: Fonctionnement des pistolets arbalètes à poulies
À la bataille que les croisés livrèrent auprès d'Antioche, le 28 juin 1098, à Kerbogha, sultan de Mossoul, qui était venu les attaquer dans cette ville, la nécessité imposa le combat à pied à une partie des chevaliers chrétiens démontés par les fatigues de la campagne. Soutenus par leurs archers et leurs frondeurs, ces fantassins improvisés reçurent vaillamment le choc des cavaliers de l'Asie. Déjà les troupes de Kerbogha pliaient de toutes parts, lorsque Kilidge-Arslan, qui avait réuni ses forces à celles de Kerbogha, vint par un mouvement tournant prendre à dos le corps de Bohémond formant la réserve de l'armée. Ici les chevaliers à pied furent surpris par cette brusque attaque des Turcs, les plus braves de leurs ennemis. Hugues le Grand, qui vint au secours de Bohémond, fut battu également et perdit son étendard.
Les chevaliers restèrent toujours la principale force du royaume de Jérusalem. Les Templiers étaient certainement beaucoup plus disciplinés, mais quoi qu'en ait dit Michelet, ils n'étaient pas plus légèrement armés et montés que les autres chevaliers ; ils avaient, dit le paragraphe 67 de leur règle : haubert, chausses de fer, heaume et chapel de fer, épée, écu, lance, masse turquoise, jupon d'armes, épaulières, souliers d'armes, trois couteaux d'armes. À leurs armes offensives ils avaient ajouté le djerrid ou lance à jecter. Grosse cavalerie, les Templiers faisaient venir d'Europe leurs chevaux de combat.
Revenons à la France et à l'Angleterre. Au combat que se livrèrent à Brémule, en Normandie, Louis le Gros et Henri Ier, le roi de France avait sous ses ordres quatre cents et le roi d'Angleterre cinq cents chevaliers. Ce dernier, dit Orderic Vital, rangea habilement ses bataillons couverts de fer. Henri laisse, sous les ordres de son fils Richard, cent chevaliers montés, et fait, dit Suger, mettre pied à terre aux quatre cents autres, afin qu'ils combattent plus fortement.
Vers cette époque, Orderic Vital nous rapporte un combat livré en Normandie, et il met dans la bouche du principal personnage un petit discours dans lequel ce dernier expose la tactique qu'il recommande. Galeran, comte de Meulan, et plusieurs seigneurs français ou normands ses alliés guerroyaient en Normandie contre le roi d'Angleterre. Raoul de Bayeux, gouverneur d'Évreux, Henri de Pommeret, Odon ou Eudes Borleng, Guillaume de Tancarville, fidèles vassaux de Henri, avaient réuni trois cents chevaliers et environ quarante archers, et attendaient les ennemis, comme ils débouchaient de la forêt de Brotone pour regagner Beaumont. « Voici les ennemis du Roi qui exercent leurs fureurs sur ses terres ; ils marchent avec sécurité, emmènent prisonnier un des seigneurs auxquels il a confié la défense de son royaume. Que ferons-nous ? Est-ce que nous leur permettrons de ravager tout le pays ? Il faut qu'une partie des nôtres descende pour livrer bataille et s'efforce de combattre à pied, tandis qu'une partie gardera ses chevaux pour marcher au combat. Que la troupe des archers occupe la première ligne et tâche d'arrêter le corps ennemi en tirant sur ses chevaux.
Dès que Galeran vint à portée des Anglo-Normands, il chargea au galop sur eux, suivi de quarante cavaliers ; mais, avant qu'il pût les joindre, les archers à coups de flèche abattirent son cheval et ceux de plusieurs de ses compagnons. Le reste de la troupe franco-normande ne fut pas plus heureuse ; bon nombre de cavaliers furent démontés par les archers, sans avoir pu se servir de leurs armes ; les autres, trop peu nombreux et en désordre, vinrent échouer sur les lances des gens d'armes à pied de Borleng. Nous venons de voir ici, en théorie et en pratique, le système de combat des Anglais. Odon Borleng nous en a exposé les principes, et ce chevalier est aussitôt passé de la parole à l'action. Ajoutons aux dispositions d'Odon Borleng quelques variations dans l'arrangement et le nombre des batailles (divisions d'une armée), un choix plus étudié, par la suite, du terrain favorable à la défensive, et nous reconnaîtrons ici la tactique des Anglais dans les guerres d'Écosse et dans la guerre de Cent ans. Ce minime combat est le précurseur de Halidon-Hill, de Crécy, de Poitiers et autres batailles. Rien n'y manque.
Lire aussi: Guide des arbalètes sous-marines pneumatiques
David, roi d'Écosse, avait envahi le Yorkshire ; Étienne, retenu dans le sud, ne pouvait secourir ses sujets du nord ; mais les braves Northumbriens ne s'abandonnèrent pas eux-mêmes. À la voix de Thurstan, archevêque d'York, les barons se levèrent avec leurs vassaux. Toutes ces troupes se rassemblèrent à York. Le baron Walter ou Gauthier de l'Espec fut choisi pour généralissime. À deux milles de Northallerton, l'armée reçut l'avis de l'approche des Écossais. Walter de l'Espec fit dresser au milieu de son camp l'étendard qui devait donner son nom à cette bataille. C'était un mât de navire, fortement fixé à la caisse d'un chariot à quatre roues ; une croix s'élevait au sommet, au centre de cette croix était placée une boîte renfermant une hostie consacrée. Walter de l'Espec fait mettre pied à terre aux chevaliers anglo-normands, il les groupe autour de l'étendard, et en forme une phalange de lanciers entremêlés avec les archers saxons. Il harangue ensuite ses soldats, et présentant sa main à Guillaume d'Albemarle : « Je t'engage ma foi, s'écrie-t-il ; vaincre ou mourir ! » Chevaliers et archers répètent le même cri et attendent, en une masse compacte, le choc des ennemis.
Sur l'ordre de David les Galvégiens s'avancent les premiers et chargent les phalanges anglaises dont ils repoussent les premiers rangs, mais une pluie de flèches arrête le succès de ces guerriers à demi nus. Le prince Henri d'Écosse accourt avec sa division, et bientôt toute l'armée écossaise est engagée. Les flancs des Anglais sont dépassés et rompus, mais le centre forme un épais bataillon que rien ne peut ébranler. Abrités par les longues armes et les boucliers des chevaliers, les archers criblent les assaillants d'une grêle de traits.
Peu de temps après (le 2 février 1141), le roi Étienne combattit de la même manière. Étienne assiégeait Lincoln que défendait Ranulf, comte de Chester, lorsque le comte Robert de Glocester s'avança contre lui. À l'approche des ennemis, le Roi mit pied à terre avec ses plus braves et ses plus fidèles chevaliers, et prit place auprès de son étendard autour duquel il rangea ses hommes d'armes démontés. Sur les flancs de son corps d'armée Étienne disposa de petites troupes de cavalerie ; mais au premier choc, ces cavaliers, dont la fidélité était douteuse, s'enfuirent sans combattre. Les hommes d'armes à pied soutinrent courageusement les efforts de l'ennemi qui les entourait. Le Roi fit de sa main des prodiges de valeur ; armé d'une hache d'armes à double tranchant, il renversait tout devant lui. Enfin le nombre l'emporta ; la bataille royale fut écrasée.
À la deuxième croisade, Guillaume de Tyr cite le fait suivant, intéressant en ce qu'il fait connaître la tactique de la chevalerie allemande. Lors des combats que livrèrent, auprès de Damas, Louis VII, roi de France, le roi de Jérusalem et l'empereur Conrad, ce dernier, au dire du célèbre chroniqueur, mit pied à terre, ainsi que ceux qui étaient avec lui. Car, ajoute Guillaume de Tyr, c'est ainsi que font les Teutons, lorsqu'ils se trouvent à la guerre, réduits à quelque grande extrémité (2). Tous ensemble, portant leur bouclier en avant et le glaive en main, s'élancèrent sur les ennemis pour combattre corps à corps.
Quant au vaillant roi Richard, il combattait aussi bien d'une manière que de l'autre, et le continuateur de Guillaume de Tyr nous cite le fait suivant : « Sitôt, dit-il, que le roi Richard, qui s'était embarqué pour secourir Jaffa, sut à son arrivée devant cette ville que le château était pris, il descendit à terre, mit l'écu et la hache d'armes au poing, reprit le château, occit les Sarrasins, poursuivit ceux qui étaient dehors jusqu'à leur camp, auprès duquel il s'arrêta sur un tertre avec les siens. Saladin demanda à ses soldats pourquoi ils fuyaient ; ils répondirent que le roi d'Angleterre était là : Où ? reprit Saladin. Sur ce tertre avec ses guerriers. Comment, ajouta le Soudan, le Roi à pied entre ses hommes ! cela ne convient pas. Et il lui envoya un cheval.
Lire aussi: Projet DIY : arbalète en bois
À Bouvines, gens d'armes de France et gens d'armes d'Allemagne demeurèrent sur leurs chevaux. C'est ainsi que s'engagea, entre les cavaliers qui entouraient Philippe-Auguste et Othon, la terrible mêlée de laquelle les Français sortirent vainqueurs et où brillèrent le chevalier des Barres, Mauvoisin et autres. Dans la guerre des Albigeois, les chevaliers de Simon de Montfort et les chevaliers méridionaux s'abordaient à cheval. À Castelnaudary, Montfort vainquit ainsi le comte de Foix et autres seigneurs des Pyrénées. À Taillebourg et à Saintes, saint Louis battit à cheval l'armée aquitaine à qui la présence du roi Henri et d'un petit nombre de ses chevaliers d'outre-mer a fait donner le nom d'armée anglaise. À la bataille de Tarente, les chevaliers de Charles d'Anjou remportèrent avec leurs chevaux la victoire contre les sarrasins et autres soldats du prince Manfred.
Lors de l'expédition de saint Louis en Égypte, au département, à Damiette, les hommes d'armes de Joinville, de Baudouin de Rheims et du comte de Jaffa se rangèrent en bataille, à pied, sur le rivage, et, couverts de leurs boucliers, les rangs serrés, ils arrêtèrent sur leurs lances la cavalerie musulmane. À la bataille de Mansourah, c'est à cheval que Robert d'Artois, le frère du Roi, les Templiers et les autres gens d'armes de l'avant-garde, chargèrent si imprudemment les mameluks, et s'engagèrent dans la ville où ils périrent pour la plupart. C'est sur leurs chevaux que Joinville et le comte d'Anjou combattirent avant l'arrivée du Roi. Le sénéchal eut même plusieurs chevaux renversés sous lui. C'est sur son destrier et à la tête de sa chevalerie montée, que saint Louis vint au secours des siens, alors qu'il parut à Joinville un si bel homme armé, passant tous ses cavaliers de la tête. C'est du haut de son cheval qu'il donna de si merveilleux coups de masse et d'épée. Joinville le constate.
Lors de l'attaque du camp français, qui suivit de près cette bataille, les choses se passèrent différemment. Les gens d'armes de saint Louis, assaillis par les Sarrasins à pied et à cheval, combattirent en partie à pied. Ainsi agirent le comte d'Anjou, les chevaliers de sa division et le grand maître des Templiers, qui se retrancha avec les débris de son ordre, et vit ses palissades, embrasées par le feu grégeois, tomber au pouvoir des musulmans. Jocerant de Brancion et ses chevaliers soutinrent également à pied le choc des mameluks. Une partie au moins des gens d'armes du comte de Flandre combattirent montés en cette journée. Le Roi, selon son usage, chargea à cheval les ennemis.
tags: #arbalète #du #bourbier #sanglant #lore