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Contrairement à celle de la Grande Guerre, l’artillerie n’a fait l’objet que de peu de travaux et d’études historiques pour la Seconde Guerre mondiale, souvent occultée par l’intérêt porté aux chars d’assaut et à l’aviation. Au sein même de ces études, ce constat s’applique particulièrement à l’artillerie antiaérienne dont l’hétérogénéité des matériels en service et l’absence de considération de la part du haut-commandement français ne facilitent pas l’appréhension.

Cette contribution se propose d’aborder la question de la situation de l’artillerie antiaérienne française de 1940. Pour ce faire, quelques-uns des nombreux fonds du Service historique de la Défense ont été consultés, notamment les archives techniques de l’Artillerie, celles du cabinet du ministre de la Guerre ou encore celles du Grand Quartier général aérien.

Structuration de l'Artillerie Antiaérienne après la Première Guerre Mondiale

Dès 1906, les sections techniques de l’Artillerie et du Génie lancent l’étude d’un matériel et d’une méthode de tir contre les aéronefs. Le projet aboutit à l’adoption de projectiles spécifiques - obus à balles modèles 1911, d’une structure d’affût modifiée pour assurer la défense antiaérienne des ouvrages fortifiés en 1911 et d’un auto-canon de 75 mm en 1913 ; tandis que le capitaine Eugène Pagézy définit les premiers principes du tir contre-aéronefs.

Alors qu’aucune structure dédiée et moins d’une dizaine de pièces antiaérienne sont en service à l’été 1914, l’artillerie française compte 830 canons antiaériens répartis dans cinq régiments d’artillerie de défense contre les aéronefs (63e, 64e, 65e, 66e et 166e RADCA) à la fin de la Grande Guerre. À partir du printemps 1919, la démobilisation défait très rapidement cette organisation issue du temps de guerre, suivant les principes énoncés le 16 janvier 1919 lors d’une réunion présidée par le général Pont, major général de l’armée.

La sous-direction comprend également les postes de DCA fixes, constitués par un réseau de postes de guet, d’altimétrie et de tir. Le 25 août 1922, une décision ministérielle décide du transfert de l’intégralité de la sous-direction de DCA à l’Artillerie. On en sait peu sur les raisons qui furent avancées pour justifier cette réaffectation : influence prépondérante de la direction de l’Artillerie ? Désintérêt de l’Aéronautique pour la DCA terrestre, pour la défense antiaérienne des armées ? Logique de confier aux forces terrestres les moyens de leur propre sécurité antiaérienne ?

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Ce transfert conduit à une réorganisation des unités de DCA. Depuis l’Armistice, les matériels n’ont pas évolué et le canon de 75 mm sur remorque, plate-forme fixe ou automobile reste de loin le matériel principal. Le rattachement de la DCA à l’Artillerie conduit les artilleurs à proposer un programme de modernisation des matériels en 1923. Adopté le 15 mai 1923, ce programme d’études repose sur l’idée que l’artillerie antiaérienne doit être dotée d’armes spécifiques au regard de chaque type de menace aérienne (bombardement, reconnaissance, chasse…), mais n’est guère suivi de réalisation faute de budgets alloués.

Les années 1920 sont en effet caractérisées par la réduction du format des armées et celle-ci n’épargne pas la DCA : en 1929, ses quatre régiments restants (le 404e RADCA a été dissout) ne regroupent plus que dix-huit batteries de canons de 75 mm. En cas de conflit, le plan de mobilisation prévoit théoriquement une rapide montée en puissance de ces régiments, qui doivent mettre en œuvre jusqu’à 84 batteries. Quant aux matériels, les canons de 75 mm hérités de la Grande Guerre doivent parer à toutes les missions.

Or, depuis 1918, les aviations civiles et militaires ont bénéficié d’importants progrès techniques : l’accroissement de la puissance des moteurs permet la généralisation des monoplans, plus aérodynamiques, tout en augmentant la vitesse, le plafond et le rayon d’action des avions. Ceux-ci sont renforcés afin d’améliorer la protection de l’équipage et des parties mécaniques. En outre, la spécialisation des appareils amorcée dans la seconde partie de la Grande Guerre est devenue la norme et chacune des missions - reconnaissance, chasse, bombardement, appui, liaison… - est effectuée par des appareils conçus à cet effet.

Organisation et Matériels de la DCA à la Veille de 1940

Dans le cadre de la politique de défense française, idéologiquement défensive, la protection de l’espace aérien du territoire n’est pas jugée suffisante par le haut-commandement. Afin de la mettre à niveau, un plan de défense aérienne du territoire (DAT) est adopté le 27 février 1929. La DCA est l’une des deux composantes de cette défense antiaérienne du territoire - celle qui se bat depuis le sol - l’autre étant l’aviation, que gère l’Aéronautique.

Ce plan de défense intègre aussi bien les mesures de défense active, du ressort des ministères de la Guerre (incluant l’Aéronautique) et de la Marine, et les mesures de défense passive, du ressort du ministère de l’Intérieur, des municipalités et des industriels. Il prévoit la création de onze zones de défense antiaérienne, la fabrication et le déploiement de 495 batteries de DCA, de 798 sections de mitrailleuses, de dix escadrilles de chasse et de quinze groupes de projecteurs que serviront 3 300 officiers et 160 000 sous-officiers et soldats.

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En raison du manque de crédits - la ligne Maginot absorbe alors une grande part des crédits militaires, du fait que les dépôts soient encore remplis de matériels produits durant la Grande Guerre et de l’insuffisance des capacités industrielles nationales, ce plan de défense aérienne du territoire est remanié et réadopté le 14 janvier 1930. Cette seconde version n’attribue plus à la DCA que 600 millions de francs et les dotations de matériels sont réduites au tiers par rapport au plan de 1929.

L’argument doctrinal avancé repose sur l’appréciation de la défense à basse altitude (moins de 1 000 m) : la mitrailleuse Hotchkiss de 13,2 mm modèle 1929 est jugée suffisante pour assurer la défense des points sensibles du champ de bataille et des infrastructures navales, terrestres et aériennes. Quant aux groupes de DCA destinés à battre les moyennes et hautes altitudes, ils doivent être dotés du nouveau canon de 75 mm contre aéronefs (CA) modèle 1928.

Malgré cette première, et importante, réduction, ce plan subit de plein fouet la baisse des crédits militaires imposée par les radicaux-socialistes, de retour au pouvoir en 1932. N’étant pas prioritaire, ni au sein de l’Artillerie, ni pour l’Aéronautique, la DCA voit sa mise en œuvre décalée. En outre, avec la création de l’armée de l’Air en 1934, la DCA est l’objet d’un désaccord profond entre les armées de l’Air et de Terre. La première réclame régulièrement à la seconde - sans succès - que lui soit rattachée l’intégralité de la DCA au nom de l’unité d’action dans la troisième dimension.

Il faut le poids politico-militaire, mais aussi symbolique, du maréchal Pétain, inspecteur général de la DAT de 1931 à 1934, et du général Duchêne, son adjoint, pour que soit prise en considération la faiblesse de la défense aérienne du territoire français. En effet, en 1935, malgré le plan de 1930, le déficit de moyens de la DAT par rapport aux missions qui lui sont confiées est toujours important. La majeure partie des nouveaux matériels prévus - canons de 75 mm modèles 1928, 1930, 1932 et 1933 notamment - sont toujours en cours de fabrication.

La prise de conscience de mettre à niveau les moyens militaires au regard de ce que produit l’industrie militaire allemande conduit au lancement d’un nouveau programme global d’armement qui va bénéficier en partie à la DAT. Annoncé le 7 septembre 1936, ce programme réserve 598 millions de francs (sur un total de 14 milliards) sur quatre ans (1937-1940) à la DAT. Il s’attache à moderniser en priorité l’artillerie antiaérienne de moyen et gros calibre : 356 canons de 75 mm modèle 1932 sont commandés, tandis que 400 canons de 75 mm et 124 canons de 105 mm sur plate-forme doivent être modernisés.

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Au programme de 1936 s’ajoute le programme complémentaire du 2 mai 1938 : plus de 6 000 canons de 25 mm, 34 de 40 mm, 356 de 75 mm et 480 de 90 mm sont commandés, leur livraison s’étendant de 1938 à 1942 - voire 1945 pour les 90 mm.

Action de l'Artillerie Antiaérienne Française Durant la Bataille de France

En 1939, les missions de la DCA sont clairement définies et s’organisent autour de deux grands principes : surveillance et protection. Le premier consiste en la fourniture de renseignements sur l’activité aérienne de l’ennemi ; le second, en lien avec l’aviation de l’armée de l’Air, est la lutte contre l’ennemi aérien. Pour ce faire, la DCA comprend six régiments de défense contre aéronefs, ainsi que quelques embryons d’unités au sein de certains régiments d’artillerie de campagne.

À partir de la déclaration de guerre, ces unités ont la charge d’assurer le premier rideau de défense antiaérienne ainsi que, lors de la mobilisation, la montée en puissance des unités de DCA. En effet, 90 % des personnels de la DCA sont des mobilisables et de nombreux emplacements de tir sont désarmés en temps de paix. La conception que le haut-commandement se fait du conflit à venir est celle d’une guerre longue autour de zones d’opérations stables.

Au moment de la déclaration de guerre, les premières tranches des commandes passées dans le cadre des plans d’armement de 1936 et 1938 commencent à peine à être déployées dans les unités. L’état de guerre permet d’accélérer les cadences de fabrication dans les usines, mais les industries - qu’elles soient nationales ou privées - atteignent vite leur limite de production. En outre, comme toutes les armes spécialisées, les canons antiaériens et leurs munitions, accessoires de paramétrage des cibles et de calcul de tir, équipements de surveillance, d’alerte et de conduite de tir, et réseaux de communications les reliant forment un système d’arme dont chaque composante est indispensable.

L’aspect matériel n’est pas le seul point noir de la DCA. Malgré une mobilisation dûment planifiée et facilitée par l’absence de combats, l’aspect humain est également déficient ; sur le plan quantitatif, mais aussi et surtout sur le plan qualitatif. La très grande majorité des hommes de la DCA provenant de la mobilisation, il en résulte des effectifs militaires peu formés, peu entrainés et qui ne peuvent exploiter toutes les possibilités de leurs armes.

Or, comme il n’existe pas de régiments d’active de DAT, la gestion administrative des effectifs mobilisés et leur déploiement (humain mais aussi matériel) vers les 465 batteries fixes théoriquement prévues revient pour l’essentiel aux RADCA. Cette tâche de première importance dans le cadre de la mise en état de la défense du pays s’exerce au détriment de la montée en puissance même de ces régiments, qui doivent, dans le même temps, passer de 16 à 38 groupes d’artillerie.

Enfin, l’instruction des mobilisables affectés à la DCA est largement insuffisante, l’état-major comptant une fois de plus sur les personnels d’active déjà fortement sollicités lors de la mobilisation pour les former. Cette situation tient en grande partie au manque de prestige de la DCA - tant au sein de l’armée que de l’Artillerie. L’arme est en effet considérée comme une spécialité compliquée, fragile - au regard des équipements périphériques spécifiques - et coûteuse.

Tout cela conduit à un désintérêt général pour la DCA, à une méconnaissance de ses contraintes techniques et logistiques, et à un manque de formation et d’entrainement pour son personnel. Enfin, comme le souligne Jean-Pierre Petit, l’irréalisme quantitatif de toutes ces mesures et leur étalement calendaire prouvent la méconnaissance au plus haut niveau militaire des exigences qui sont particulières à la défense antiaérienne : son aptitude opérationnelle immédiate doit être assurée.

Le 13 mai 1940, l’attaque allemande sur Sedan est appuyée par une composante aérienne jusqu’alors inédite : durant toute la journée, plus de 1 500 avions des Ier et IIe Fliegerkörper bombardent Sedan et les défenses interdisant le passage de la Meuse. Principalement engagées sur les secteurs belges et néerlandais, les chasses aériennes française et britannique ne peuvent réellement intervenir, tandis que la défense contre aéronefs (DCA) est submergée.

Le 13 mai au soir, les Allemands ont établi une solide tête de pont sur la rive gauche de la Meuse, mais aucune unité blindée ne l’a encore franchie. Dès le lendemain, le haut-commandement français lance une contre-attaque. Toute l’aviation de bombardement disponible, soit seulement 38 appareils, est mobilisée pour détruire les ponts sur la Meuse autour de Sedan, que traversent déjà les premiers chars allemands.

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