À la fin de la Première Guerre mondiale, les autorités militaires dressent un état de l’armement. De gros programmes de développement sont alors mis en œuvre tant dans l’armement lourd que dans les communications et les moyens de transport. L’armement individuel n’est pas en reste et va connaître dès le début des années 1920 une effervescence.
Les programmes de développement concernent entre autres un fusil d’infanterie, un fusil-mitrailleur, un pistolet semi-automatique, un pistolet-mitrailleur et deux nouvelles munitions. De nombreux fabricants positionnent leurs productions ou leurs prototypes auprès des commissions d’évaluation. Les Manufactures Nationales comme Saint-Étienne, Tulle ou Châtellerault se positionnent face à des entreprises privées comme Browning, SACM, ou, dans l’exemple qui nous intéresse la Manufacture d’Armes et Cycles de Saint-Étienne.
Cette dernière va dès 1928 proposer un pistolet semi-automatique particulièrement original et novateur. Nous avons évoqué dans notre article sur le révolver « l’Africain » la création de cette grande Maison de l’armurerie française. Cette société a rapidement connu un succès commercial, notamment par la mise sur le marché, d’armes performantes et correspondant aux attentes des clients.
On peut citer les différentes carabines Buffalo dès 1885, le célèbre et très recherché fusil « Idéal » dès 1887, le pistolet à répétition manuelle ou « mitrailleuse de poche » Le Gaulois. Au début du vingtième siècle, la « Manu » a déjà acquis une notoriété commerciale, proposant un nombre de pièces considérables. Certaines sont des armes développées et conçues en propre, d’autres sont des armes achetées en « blanc » principalement en Belgique puis refrappées des logos et marques de la « Manu ».
En ce début de siècle les avancées techniques sont aussi nombreuses que rapides. Les pistolets semi-automatiques deviennent plus fiables et plus abordables, prenant une part de plus en plus grande sur le marché de l’armement civil. La « Manu », après avoir été à la pointe de l’innovation, accuse un retard important en la matière. Sa gamme d’armes de poing est essentiellement constituée de révolvers, de pistolets à répétition manuelle et de quelques pistolets semi-automatiques d’importation. Aucune arme de poing novatrice et de conception interne n’est présente au catalogue.
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Consciente de ce point faible, elle met en développement un pistolet semi-automatique qu’elle veut simple, novateur et fiable. Le 06 aout 1913 sera déposé le premier brevet portant sur la réalisation du pistolet « Le Français ». Sans revenir sur l’historique de ce glorieux pistolet « Le Français », qui aura une carrière aussi riche que longue et qui sera décliné en de nombreux modèles, il convient d’en rappeler les principes de base:
Ces petits pistolets connaîtront un grand succès, lié autant à leur qualité de réalisation qu’à leur fonctionnement irréprochable. Les derniers modèles seront produits par MANUFRANCE (nouvelle entité commerciale de la Manufacture d’Armes et Cycle de Saint-Étienne après 1945) jusqu’en 1968 pour le modèle Policeman. Ils seront essentiellement destinés à la défense personnelle, acquis avant-guerre avec une relative liberté, ou après-guerre avec une détention de défense.
Convaincue d’avoir élaboré l’arme la plus compatible à la demande de l’armée, alliant la simplicité et la fiabilité du revolver à la capacité et la rapidité du pistolet, la « Manu » se lance rapidement dans les épreuves d’évaluations des armes de poing pour l’armée française. Le 5 juin 1928, un exemplaire est confié à la section technique de l’artillerie.
«Notre pistolet automatique LE FRANÇAIS TYPE ARMÉE a été établi pour répondre à toutes les exigences d’une arme de ce genre destinée à des militaires. Dans une période de transition, cette arme se veut la synthèse des avantages des revolvers et pistolets modernes.
Il est toujours délicat d’étudier les causes exactes de rejet d’une arme aux critères militaires, les raisons pouvant être clairement objectives, mais parfois plus obscures. Dans le cas présent les points les plus marquants pouvant expliquer la mise hors compétition de ce modèle sont, d’une part, la double actionLa "double action" ou "double effet" est un système de mise... More obligatoire et d’autre part l’absence d’extracteur. La double actionLa "double action" ou "double effet" est un système de mise... More obligatoire ne favorise pas le tir de précision, la course de détente relativement longue peut ralentir la cadence de tir, quant à l’extracteur il est jugé indispensable sur une arme de poing réglementaire. Nous verrons plus loin lors de l’essai que ces points étaient loin de constituer de réels défauts pour une utilisation civile.
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La munition a certainement joué en la défaveur de notre arme. Le 9 mm Browning Long (appellation officielle attribuée par la CIP), n’était déjà pas à l’époque une cartouche de grande diffusion, présentant de surcroît moins de qualités balistiques que le 9×19 mm Parabellum. Ce pistolet fut employé par quelques officiers l’ayant personnellement acquis. La majorité a été vendue sur le marché civil et ne sera pour ainsi dire jamais utilisée. Les modèles parvenus jusqu’à nous en état de tir sont pour la plupart dans un état proche du neuf.
L’arme connut essentiellement deux versions dans sa courte carrière. Le premier modèle abouti se caractérise par un canon non cannelé, les plaquettes en bois ont rapidement été remplacées par des plaquettes en ébonite quadrillée. Ces plaquettes sont fixées à demeure sur un étrier. Un canal d’évacuation a également été aménagé sur la culasse, au-dessus du canal de percussion. Il permet le cas échéant d’évacuer les gaz liés à une rupture de culot.
L’évolution principale qui caractérise le second modèle apparaît en 1931. Le canon est cannelé afin de l’alléger. Les plaquettes de crosse sont de nouveau en bois, fixées sur une contre-plaque en tôle. Le chargeur adopte une bague destinée à porter une munition à son extrémité.
Comme pour les autres armes vendues par la Manufactures d’Armes et Cycles de Saint-Étienne, plusieurs finitions étaient disponibles, de la classique finition « de guerre », à finition luxueuse avec gravures et ajustages de précision. Le nombre d’armes produites n’est pas connu avec précision faute d’archives. Certains auteurs estiment ce nombre à moins de 5000 exemplaires, toutes versions confondues, d’autres évoquent une production proche du double. Quoi qu’il en soit, cette arme est restée très confidentielle en son temps, et représente aujourd’hui une pièce de choix dans une collection.
Si la fabrication de ce pistolet est intégralement le fruit de la Manufactures d’Armes et Cycles de Saint-Étienne, on peut distinguer deux circuits de distribution. Le premier, classique, distribuant ces armes et accessoires via le réseau des succursales de la « Manu ». Un second réseau de distribution a été crée pour distribuer ces produits aux grossistes et professionnels, la « Manu Modèle ».
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La culasse n’est pas calée, la munition étant cohérente avec ce mode de fonctionnement dans une arme de poing. Sans être verrouillé, il faut souligner la puissance du ressort récupérateur qui est considérable pour ce type d’arme. Il est en effet quasiment impossible d’armer l’arme en manipulant la culasse. Notons qu’aucune notice ne prévoit cette action, l’approvisionnement s’effectuant directement via la chambre.
Notons que l’arme n’est pas équipée d’arrêtoir de fin de chargeur. En fin de cycle, la culasse se referme sur une chambre vide. Il n’est donc pas possible de maintenir mécaniquement la culasse en position arrière. Les modèles produits ultérieurement en 7,65 Browning pallieront ces « défauts ». La culasse restera ouverte après le dernier tir, le chargeur retenant cette dernière ouverte via son élévateur.
Précepte capital de notre arme, le canon est basculant. Dès le retrait du chargeur, le canon pivote sur son axe, libérant la chambre et mettant l’arme en sécurité. Il est également possible de basculer le canon en actionnant un levier situé sur la droite de l’arme, afin de remplacer une munition défaillante ou de décharger l’arme. Ce procédé n’est pas inédit, puisque apparut en 1908 sur un pistolet Steyr et sur un pistolet Piepper.
Comme sur l’un des pistolets Webley & Scott, l’arme est équipée d’un ressort récupérateur vertical, ce qui est une disposition particulièrement originale ! Le ressort récupérateur est captif d’un carénage et situé dans la poignée pistolet. Ce ressort transmet son énergie via deux équerres positionnées sur chaque flanc de la carcasse. Ces équerres sont mobiles sur un axe et permettent la translation de la culasse.
Il est à noter également que la différence de longueur des bras génère une démultiplication de la course mais aussi de l’effort de la culasse par rapport au ressort. En effet, les bras agissant sur la culasse sont plus grands que ceux en contact avec le ressort, ce qui induit un effet de levier en faveur de la culasse.
L’action sur la détente qui est solidaire de la barrette de transmission, agit directement sur la gâchette qui entraine le percuteur. Ce dernier recule sur son ressort et en fin de course la gâchette s’abaisse sous l’effet d’une rampe inclinée et libère le percuteur. Lorsque la gâchette libère le percuteur, les ressorts de gâchette la remettent en place afin d’attraper le percuteur lorsque la glissière termine son cycle.
Pour assurer le deuxième coup, il faut relâcher la détente et reproduire la même action. Il n’y a pas de pré-armement, la résistance sur la détente est identique de la première à la dernière cartouche. Nous sommes bien en présence d’un « strike-fire » en double actionLa "double action" ou "double effet" est un système de mise... More.
Le pistolet Type Armée est en fait une extrapolation des modèles existants en calibres 6,35 et 7,65 Browning. Les dimensions de l’arme ont été revues en proportion de la nouvelle munition. Il est intéressant de souligner ce travail qui est particulièrement délicat, il est en effet , de notre point de vue, plus simple de réduire une arme que d’en augmenter les dimensions.
Des détails ont été ajoutés à ce modèle afin de renforcer le caractère militaire, apparition d’un anneau de dragonne, bronzageTraitement de surface de l'acier donnant un aspect noir (par... More plus rustique, organes de visée plus larges.
Comme précédemment évoqué, l’arme ne dispose d’aucune sureté, ni active ni passive. Le fonctionnement est donc très proche de la philosophie du revolver. Notons qu’il n’y a aucun risque de percussion accidentelle arme au repos (hors bris de pièce) : le percuteur n’est quasiment pas sous tension, et son pied est immobilisé par la gâchette. Ce dernier point est présenté comme étant une des trois « sécurités » de la « safe-action » des pistolets Glock.
La mise en œuvre est simple. Dans un premier temps, engager un chargeur dans le pistolet. Il est ensuite possible de mettre une munition dans la chambre et de verrouiller le canon. Pour décharger l’arme, il suffit de retirer le chargeur et de vider la chambre se découvrant automatiquement. Il est également possible de déverrouiller le canon dans un premier temps puis d’extraire le chargeur.
Le point fort de notre arme est d’être démontable intégralement et sans outil. En premier lieu, s’assurer que l’arme n’est ni chargée ni approvisionnée. Ôter le chargeur en le repoussant vers l’avant sur son verrou. Le canon bascule automatiquement sur son axe, libérant la chambre.
À l’avant gauche du pistolet, faire pivoter le verrou en faisant coïncider l’encoche avec la contre vis de fixation.Tout en maintenant une pression sur la partie avant du canon, ôter la goupille de fixation. Cette opération doit être réalisée avec prudence, le pontet faisant office de ressort, risque d’expulser le canon vers l’avant. Tirer le pontet vers l’avant et le sortir de son logement.
Pour extraire le corps de culasse, lever l’avant de celui-ci et tirer l’ensemble vers l’avant. À ce stade il est possible de sortir l’ensemble de percussion. Avec le pouce, appuyer sur le bouchon de culasse en faisant un quart de tour en sens anti-horaire, le bouchon se désolidarise de la culasse.
Les plaquettes de crosses sont extraites de la carcasse en les poussant vers le haut. Pour extraire les équerres et désolidariser le ressort récupérateur, il faut positionner l’arme sur un support plat et rigide, comme par exemple un établi en bois.
En saisissant la carcasse à pleine main, appuyer la base du ressort récupérateur sur une base dure. En comprimant ce dernier, les deux équerres sont libérées et sont retirées sans résistance. L’ensemble ressort récupérateur et ressort de rétention est extrait par le dessous. La détente est extraite par l’avant.
La clé de verrouillage du canon est sortie par la droite. Ces opérations ne prennent que quelques minutes.
Comme tout système, il est possible de contourner les dispositifs techniques. Il est en effet possible de tirer sans chargeur. Cela peut paraître inutile, mais les chargeurs sont rares, couteux et il ne faut pas écarter qu’un tireur n’en possède pas (ou l’oublie à son domicile).
La technique est simple, lors du remontage, une lame de tension s’insère dans la clé de verrouillage de canon. Son action est de pousser cette clé vers le bas et justement de ne pas permettre le verrouillage du canon en l’absence du chargeur. Il est possible de ne pas insérer cette lame dans la clé, mais en appui sur sa partie arrière. L’action est inverse et la clé est maintenue en position de verrouillage, même en l’absence de chargeur.
Concernant la mise en sureté de l’arme, il est possible d’empêcher la percussion. Il suffit simplement lors du remontage de l’arme de positionner le pied du percuteur en position haute, en inversant le sens de remontage. Tout en étant dans son logement, la gâchette n’a plus de connexion avec le percuteur, l’arme est donc provisoirement neutralisée.
Évidemment, dans cette position, le percuteur ne fait pas saillie dans la cuvette de tirLa cuvette de tir est la partie de la culasse qui accueille ...
Cette cartouche est comme sa dénomination l’indique l’œuvre de John Moses Browning. Elle est aussi parfois dénommée 9×20 mm SRBrowning Long (SR = Semi-Rimmed). Elle a spécifiquement été mise au point pour le pistolet Browning 1903. Cette munition fut la concurrente malheureuse de la 9×19 mm Parabellum, à la fois plus performante et plus diffusée sur le marché.
Le 9 mm Browning Long sera quand même adopté réglementairement en 1907 par la Suède. On ne dénombre que trois armes chambrées pour cette cartouche, ce qui illustre parfaitement sa « confidentialité ».
La question des munitions pour le P08 est récurrente. Certains considèrent les P08 trop fragiles, ce qui n'est pas faux, et il y a ceux qui disent qu'on peut tirer avec sans autres, ce qui n'est pas faux non plus!
Il y a des fabrications plus anciennes (d'avant ~1930) et en conséquence plus fragiles vu la qualité de l'acier, puis les fabrications plus récentes genre les fabrications pré-WWII et WWII. Alors si tirer avec des armes plus anciennes c'est tout de même risqué (le cas du 06/24 de pH par ex.), le tir avec les plus récentes ne l'est pas vraiment.
Il faut savoir que des munitions trop faibles vont donner des problèmes de fiabilité dans le P08, alors il faut trouver le bon compromis, et c'est bien pour cela que la recharge reste l'option de choix!
Les modèles fabriqués pendant les années de conflit sont souvent plus fragiles, avec des alliages de moindre qualité, tout simplement parce que les cadences de production étaient bien plus grandes. Un P08, comme toute pièce de collection, est un engin un peu capricieux, mais tellement attachant.
Il faut trouver les munitions manufacturées les plus "light" possibles, ou à défaut, se tourner vers le rechargement. C'est ce que je fais pour mon Lüger de 1917: balle plomb de 125 grains avec 0.22 grammes de A1 (Vmoyenne= 290 m/s) ou bien balle blindée de 124 grains avec 0.27 grammes de A1 (Vmoyenne= 305 m/s). Précision excellente sur C50, et toucher et basculer un gong de TAR de 20x20 cm à 25m est un jeu d'enfant avec ce couple arme/munition.
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