Cette étude a pour cadre, à l'époque indiquée, le pays de Montbéliard, les terres environnantes, Belfort ainsi que la Haute-Alsace. Certaines correspondances mèneront même jusqu'à Strasbourg. C'est une suite logique donnée aux précédents travaux concernant spécialement Montbéliard.
Il semble bien admis aujourd'hui que la Révolution Française, par suite des fautes nombreuses des derniers règnes, était devenue inévitable. Le gouvernement obéré, sans force, incapable de se faire obéir, d'autre part miné par les écrits des philosophes, n'existait plus que de nom. On marchait à une faillite ouverte et déclarée, tant sociale que financière. Coûte que coûte, il fallait arriver à une répartition plus équitable, autant des charges que des avantages naturels à l'homme. C'était un cri général. Mais les violents eurent le dessus; on alla en peu de temps, beaucoup plus loin qu'on ne se l'était proposé.
Les correspondances qui vont être publiées apporteront leur contingent d'informations à une étude, qui est loin d'être complète encore, des événements capitaux, intéressants et dramatiques de l'époque en question.
L'auteur ne se dissimule pas que l'étroit terrain provincial sur lequel il va évoluer n'est pas vierge de recherches. Pour Montbéliard, il y a une trentaine d'années, M. Roy donnait, dans les Mémoires de la Société d'Emulation de cette ville, sa Notice historique sur le Pays de Montbéliard à l'époque de la Révolution. Ce travail est attachant et d'une lecture facile, mais sans se montrer exigeant, on peut faire la remarque que M. Roy qui, comme tous les pasteurs de campagne de son époque, se déplaçait rarement, s'est trouvé par cela même manquer peu d'informations étendues. En écrivant, M. Roy semble s'être documenté uniquement à Montbéliard. Or, tout ce qui peut éclairer le sujet traité est loin d'y être concentré.
Cet auteur a mis à profit principalement des notes manuscrites qu'on a bien voulu lui confier; il a consulté quelques auteurs qui n'ont fait que toucher au sujet en passant. Enfin, tout en s'en défendant quelque peu, bien à tort suivant nous, il a largement utilisé la tradition, se faisant l'écho de ce qu'il avait entendu dans sa jeunesse au cercle étroit des familles. Les renseignements qu'il donne ont été précieux, surtout pour la mise au point de l'avant dernier chapitre où l'on voit aboutir l'action.
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La plupart des sources auxquelles a puisé M. Roy font défaut, mais mieux que lui l'auteur a été à même de nourrir son récit de documents authentiques qui lui ont échappé. Ils sont nombreux, indiquons où ils se trouvent. En premier lieu aux Archives Nationales à Paris, où le Fonds Montbéliard tient une place considérable, il y avait à examiner une infinité de documents classés. Parmi eux, il était nécessaire de faire un choix, un travail de copie s'imposait à la suite. Dans ce milieu, M. Tuetey, chef de section de cet important établissement, a été le guide le plus sûr, ajoutons aussi le plus bienveillant. Contrairement à ce qui est si souvent le cas chez les chercheurs, jaloux de leurs trouvailles, M. Tuetey a apporté la plus grande obligeance à signaler nombre de pièces intéressantes.
Une autre bonne fortune s'est également offerte. M. Armand Lods, que nous nous plaisons à remercier ici, connaissant notre projet, nous a passé en copie une partie des papiers du Lau, copie qu'avait faite M. le vicomte de Grouchy chez M. le marquis du Lau d'Allemans, possesseur de ce fonds. Enfin quelques mois plus tard le marquis du Lau lui-même, non seulement avec la meilleure grâce a laissé les originaux à notre disposition, mais encore nous a remis, le portrait de son ancêtre, peint en 1764 par Michel Van Loo. Il orne notre travail.
Disons que si l'image du prince Frédéric-Eugène, dont il sera surtout question ici, manque à cette place, c'est uniquement parce qu'elle a déjà été placée sous les yeux des lecteurs en tête d'une de nos précédentes publications, Princes et Princesses en voyage, sorte d'introduction au présent travail.
Dans les documents dont nous parlons en dernier lieu, il s'agit de la correspondance militaire assez étendue et du Journal, allant d'Avril à Septembre 1789, du comte du Lau, colonel des grenadiers de France et maréchal de camp, qui fut à ce moment gouverneur de Belfort. Le nom de Montbéliard y revient à fréquentes reprises.
Jean-Baptiste, comte du Lau, avait eu pour mission d'apaiser et de réprimer les désordres de l'époque, tant au sud de l'Alsace qu'en Franche-Comté. On lira avec plaisir les correspondances militaires dont se compose sa collection, lettres pleines d'action et qui respirent aussi la franchise, comme une bonne humeur vraiment française. On y trouvera des détails fort intéressants sur la nature et l'intensité des mouvements populaires d'alors, où la haine du seigneur et celle du juif marchent de front. Le chapitre troisième a trait principalement à ce qui se passait dans le Sundgau, aux environs d'Altkirch.
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En fin, nous ne pouvions nous dispenser de consulter, à Besançon, dans la bibliothèque de la ville, l'importante collection manuscrite Duvernoy, relative à la principauté de Montbéliard, mise déjà à profit par nombre d'écrivains et formée à une époque où ces documents étaient considérés comme moins sacrés qu'ils le sont aujourd'hui.
Tels sont les matériaux que nous avons eu surtout à mettre en œuvre. Comme cela a été fait pour un précédent ouvrage, ce sont souvent, quoiqu'un peu longues, des pièces originales qui seront placées sous les yeux du lecteur. Primitivement nous voulions nous borner à classer et à présenter nos pièces tout simplement, en éclairant le texte par quelques notes, mais nous n'avons pas tardé à reconnaître qu'en vue d'une lecture facile, un travail de condensation s'imposait. Le lecteur nous approuvera de l'avoir opéré, car de ces lettres, nous croyons avoir laissé en évidence l'essentiel, et montré quand même ici notre prédilection pour le document authentique, celui-ci, généralement sincère et méritant une confiance plus grande que celle qui s'attache aux déductions d'auteurs, que des préoccupations de différentes natures, soit politiques, patriotiques, religieuses, philosophiques, économiques ou sociales, assiègent plus que de raison.
En travaillant, sans nous mettre au service d'aucune cause ni d'aucun intérêt particulier, nous n'avons eu qu'un but et qu'une manière: chercher toujours la vérité en accueillant et groupant tous les documents sérieux.
Et pour terminer ce préambule, je n'insisterai pas sur ce fait cependant aujourd'hui singulier, que c'est de Strasbourg, alors terre française depuis une centaine d'années, que partira dans ces correspondances plus d'une fois la voix de la France, pour aboutir à Montbéliard, alors Wurtembergeois. Aujourd'hui la nationalité des habitants de ces deux villes est intervertie.
Ce ne sont pas les réclamations, encore moins une révolte de ses sujets, mais, contrairement à une opinion généralement admise, les attaques venant de l'extérieur, qui chassèrent Frédéric-Eugène de sa principauté de Montbéliard, le contraignant à se retirer, d'abord à Bâle, d'où il avait encore un œil ouvert sur le pays, ensuite plus loin, en Allemagne, comme on le verra à la fin de ce récit, jusqu'à l'arrivée de temps meilleurs sur lesquels il comptait. Dans l'état où se trouvait alors l'Europe, la France n'avait plus qu'à tendre la main pour se saisir de Montbéliard abandonné.
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Depuis Louis XIV, malgré les revers qui marquèrent la fin du règne de ce monarque, la puissance des princes de Montbéliard était singulièrement réduite. Pendant vingt ans les années victorieuses du grand roi avaient, à ce moment, occupé la ville, et ses mandataires gouverné le pays, dont les finances, sous cette double charge, s'étaient épuisées. Puis, si conformément aux stipulations du traité de Ryswick, qui avait remis un peu d'ordre en Europe, les armées royales s'étaient retirées, ce ne fut que partiellement. Abandonnant au prince ce qu'il avait dû lui rendre, le comté proprement dit, le roi conservait les seigneuries qui en dépendaient, savoir: celles d'Héricourt, de Blâmont, de Clémont et du Châtelot.
La domination royale était maintenue également sur les terres de Granges, de Clerval et de Passavant. Quant au domaine utile situé dans ces pays, nos princes ne purent le récupérer que lorsqu'en 1748, ils reconnurent la souveraineté de la France en acceptant le fait accompli.
Le domaine utile comprenait de très grandes forêts, des labours, des terres, pâturages, des moulins, étangs et usines, telles que la forge de Chagey et la saline de Saulnot, tout comme aussi les recettes provenant de l'exercice régulier des droits seigneuriaux non contestés à cette époque. De là résultait pour nos princes cet état singulier que, souverains, mais presque en cage, en l'étroite principauté enclavée qui leur avait été laissée, privés de toute autorité réelle, ils étaient devenus virtuellement sujets dans leurs anciennes seigneuries.
Cependant les habitants de celles-ci, tracassés et pourchassés par l'administration royale au sujet de leur religion, continuèrent longtemps à considérer le prince comme leur souverain légitime. Ainsi le pasteur de Chagey, Samuel Méquillet, fut appréhendé, conduit et détenu au fort Griffon, à Besançon, pour avoir, dans la préface d'un catéchisme imprimé à Montbéliard, dont il était l'auteur, qualifié le duc Léopold-Eberhard, de souverain seigneur d'Héricourt. Cette détention causa au pauvre sire de grands frais, dit-il, dans son journal. Entre cent faits, au choix, nous ne citerons que celui-là.
Il y avait eu pour ces seigneuries une annexion forcée, principe encore admis par les chancelleries des nations qui se disent civilisées, mais qui au fond n'est qu'un reste de barbarie ancestrale, la force primant le droit. La seconde moitié du XIX e siècle en a fourni malheureusement plus d'un exemple, pour ne parler que des temps les plus récents.
En 1769, ayant obtenu, après de brillantes campagnes, son congé de l'armée prussienne, dans laquelle il avait fait toute sa carrière militaire, Frédéric-Eugène, avec l'autorisation de son frère, le duc régnant de Wurtemberg, vint s'établir dans le vieux château de Montbéliard, qui depuis soixante-dix ans avait été presque continuellement désert. La contrée était jolie et offrait plus d'agrément que la Basse Poméranie, où il avait ses propriétés. Tout d'abord il mit un peu d'ordre dans cet ancien manoir, puis il ne tarda pas à se faire construire, à une lieue de là, en pleine campagne, dans un site charmant, bien arrosé, le château d'Etupes.
Entouré d'une nombreuse famille qui s'accrut encore à Montbéliard, il vécut chez nous en simple particulier jusqu'en 1786. Puis s'attachant progressivement au pays, comme s'il n'en avait connu d'autre ou comme s'il y avait passé toute son existence, il sollicita de son Sérénissime frère la charge de Stathouder à vie. Cette faveur lui fut accordée, niais sans qu'il en résultât pour sa descendance aucun droit sur le pays. Il commandait les milices et avait l'administration du pays, dont il touchait les revenus.
Dans une note annexée au rescrit qui le nomme stathouder, il est dit : » Pour obtenir d'être nommé, le prince Frédéric Eugène finança à son frère 150 mille livres, payées en deux termes, le second six mois après le premier (Collection Duvernoy ). » Le duc régnant de Wurtemberg, toujours magnifique, était perpétuellement besogneux.
Le 4 Mars, Frèdérie-Eugène présida pour la première fois le Conseil de régence, et le 14 du même mois, il assista à l'audience solennelle de justice qui fut tenue sur les Halles, siège de l'administration du Pays. Le S r Charles-Louis Duvernoy, au nom de l'ordre des avocats, lui adressa alors un fort long discours qui eut plus tard les honneurs de l'impression et dans lequel il lui dit : « Après avoir parcouru avec gloire la brillante carrière des armes, après avoir déployé sous les drapeaux du grand Frédéric cette fermeté, cette prudence, cette activité cette valeur héroïque qui fut de tous temps l'apanage des princes de la S me Maison de Wurtemberg ; après avoir montré dans les occasions les plus difficiles les plus grands talents militaires, V. A. S. est venue se reposer ici de ses immortels travaux et savourer à l'ombre de ses lauriers le délicieux plaisir de faire des heureux en exerçant, dans le silence, des vertus moins brillantes mais plus glorieuses . « Soulager le malheureux, protéger le faible, secourir l'indigent, faire du bien à tous, telles ont été jusqu'ici les nobles occupations de V. A. S. » On a vu, même de nos jours, des discours où l'hyperbole tient une plus grande place que dans celui-ci.
Voici comment un troisième Duvernoy, - car ils sont nombreux les savants Duvernoy de Montbéliard, - comment M. CL Duvernoy dans Montbéliard au XVIII me siècle , caractérise les sujets du prince et dépeint la situation matérielle dans laquelle ils se trouvaient . « Nos finances , dit -il , n' étaient pas br...
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