La mer se définit souvent pour les Anciens comme un espace autre, dans lequel l’homme se sent toujours étranger : elle ne lui est pas naturelle. Elle incarne ainsi un monde extérieur, différent, dont il faut fixer les limites. En effet, ces zones de séparation sont aussi des zones de rencontre. Si Artémis personnifie la frontière entre ces deux univers, Dionysos s’amuse pour sa part à les brouiller. À cet égard, l’homme peut également les exploiter depuis la terre ou en restant dans sa proximité par la pêche, à laquelle renvoie encore la figure de la déesse mais aussi celle d’Hermès.
Artémis est une figure divine bien étudiée ; l’attention de nombreux chercheurs s’est portée notamment sur son culte attique à travers le sanctuaire de Brauron ou sur ses liens avec la potnia thèrôn. Depuis une trentaine années, l’accent a été mis sur l’espace d’Artémis - et par conséquent sur ses relations avec la mer. Les conclusions de ces excellents articles concourent à mettre en évidence ses liens avec les rivages et les zones de confins.
Par ailleurs, examiner les liens d’Artémis avec la mer oblige à réunir non seulement les sources référant à elle, mais aussi à d’autres divinités auxquelles on l’a parfois assimilée, afin d’essayer de comprendre quand et pourquoi se sont opérés de tels rapprochements. Ainsi, à travers les attestations de cultes seront traitées également Diktynna, Britomartis et quelques divinités locales.
Le caractère d’Artémis apparaît bien défini dans la littérature ancienne en dehors même de tout sanctuaire. Selon la tradition, elle est associée aux espaces naturels : elle court, libre, à travers les étendues, préférant la compagnie des animaux à celle des hommes. L’Hymne homérique à Artémis (II, v. 1-10) célèbre sa personnalité et sa puissance sur la nature. Même la mer poissonneuse (πόντος ίξθυόεις) tremble au passage de celle qui parcourt tant les montagnes que les ἄκριας battus par les vents ; or ce mot désigne les hauteurs comme les promontoires. Callimaque définit aussi l’espace d’Artémis dans l’Hymne qui lui est consacré (III, v. 31-40) : outre les villes que son père lui octroie, elle reçoit de lui le privilège d’être gardienne des routes et des ports (ἀγυιαῖς καὶ λιμένεσσιν ἐπίσκοπος).
Cet espace recouvre ainsi non seulement bois et montagnes, mais de façon générale elle est également liée par essence aux bords de mer : rivages, promontoires, ports.
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L’histoire des Grecs retenus à Aulis apparaît pour la première fois dans le récit qu’en donne le chœur de l’Agamemnon d’Eschyle ; en tout état de cause elle est postérieure aux textes homériques. Dans cette version, Artémis empêche le départ des bateaux pour Troie en envoyant des vents contraires, τινας ἀντιπνόους (v. 146-151). Ces vents du Strymon entraînent l’arrêt forcé des Achéens, le mauvais état de la mer et le dommage des embarcations ainsi que la faim et la discorde parmi les équipages ; à tous ces maux, la divinité exige un seul remède, le sacrifice d’Iphigénie.
Cette légende a beaucoup inspiré Euripide qui y consacra deux tragédies : Iphigénie à Aulis et Iphigénie en Tauride. Dans cette dernière, le tragique qui imagine la suite des aventures d’Iphigénie, sauvée in extremis grâce à Artémis et emmenée chez les Taures, fait exprimer à l’héroïne tous ses sentiments concernant les événements passés. La flotte fut ainsi retenue à Aulis par des vents d’aploia, empêchant toute navigation (Iph. Aul., v. 87-93 ; Iph. Taur. v. 4-30). La raison invoquée pour expliquer le courroux d’Artémis consiste dans le non-respect par Agamemnon d’une promesse faite à la déesse de lui vouer le plus beau produit de l’année ; or, ce fut cette année-là que naquit Iphigénie (ibid.). Après bien des hésitations et des subterfuges, le sacrifice de la jeune fille peut avoir lieu (Iph. Aul. v. 1563-1603). Avant que soit porté le coup fatal, Achille prononce une prière adressée à Artémis, lui demandant en échange de la victime une navigation sans malheurs (πλοῦν ἀπήμονα) et la prise de Troie. La substitution d’Iphigénie par une biche est ensuite accueillie par tous avec joie et interprétée par le devin Calchas comme un signe de l’envoi à venir par la divinité d’un vent favorable à la navigation (οὔριον πλοῦν). La version d’Ovide (Métamorphoses XII, v. 8-38) suit celle du tragique : des vents furieux retiennent les navires à Aulis mais avec le sacrifice, les flots retombent comme la colère de la déesse qui envoie aux Grecs le vent en poupe.
Diverses traditions affirment qu’Agamemnon continua par diverses offrandes d’assurer la bonne marche de la flotte achéenne vers Troie. Au sud de l’île, à Géraistos, un bateau de pierres dédié à Artémis d’Eubée est considéré comme un ex-voto du chef achéen pour la navigation de sa flotte (Procope, De bello Gothico IV, 22, 23-29). La dédicace, formulée en deux vers en hexamètres, rapporte l’offrande, son motif et son dédicant ; un autre fragment donne le nom du sculpteur, Tynnichos, et la divinité honorée Artémis Bolosia. Procope assimile la divinité à Eileithyia, car il rapproche l’épiclèse du mot βολάς exprimant selon lui les douleurs de l’enfantement.
Hors de l’Eubée, Agamemnon consacra à la fille de Léto dans son temple samien du promontoire Chésion un gouvernail contre l’aploia qu’elle lui imposait - cette fois semble-t-il par l’absence de vent - (Callimaque, Hymme III, v. 225-232).
Le rôle d’Artémis dans la navigation des Grecs vers Troie apparaît ainsi comme une création relativement tardive, de l’époque classique, dont la tragédie fixa définitivement les traits.
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Dans les Argonautiques, elle ne joue pas de rôle actif mais elle intervient de manière indirecte dans le déroulement du voyage à deux reprises. Le jour du départ des héros, une fois la voile hissée et le bateau filant dans de bonnes conditions de navigation, Orphée se met à chanter Artémis comme νηοσσόον, qui préserve les navires, et qui veille sur les skopias halos, c’est-à-dire les hauteurs d’où l’on peut observer la mer. À ce chant, les poissons, comme un troupeau devant son berger, suivent le bateau en sautillant (Apollonios de Rhodes, Argonautiques I v. 569-579).
Au retour les Argonautes trouvent refuge, alors qu’ils sont poursuivis par les troupes du frère de Médée, dans l’une des deux îles Brygéides, près de l’embouchure de l’Istros, consacrées à la déesse (Apollonios de Rhodes, Argonautiques IV, v. 329-335). Son hiéron, situé sur l’autre, est le théâtre du meurtre fratricide. Il est à noter ici la consécration supposée à Artémis de deux îles apparemment peu habitées voire désertes.
Dans les récits de navigations mythologiques, la divinité est rattachée à deux meurtres et non des moindres : un père envers sa fille et une sœur envers son frère ; pour le reste elle est évoquée dans le cadre de certains lieux auxquels elle est directement associée.
On ne peut aborder la mythologie et le culte d’Artémis sans étudier l’assimilation avec ces deux autres divinités. En effet, Artémis est honorée sous l’un ou l’autre nom ou même les deux ; il est donc nécessaire d’exposer les différentes traditions concernant l’une et l’autre en respectant leur chronologie afin de saisir leur évolution. L’approche la plus complète sur ce sujet a été réalisée par M. Guarducci qui a bien mis en évidence la chronologie et l’origine du syncrétisme.
Callimaque rapporte, dans un poème consacré à Artémis (Hymne III, v. 183-203) que Britomartis était une nymphe de Gortyne, chère à la fille de Léto en raison de leur habileté commune à la chasse. Minos, épris d’elle, la poursuivit longtemps jusqu’à ce que, sur le point d’être saisie par lui, elle se jeta du haut d’un rocher dans la mer pour être récupérée dans sa chute par des filets de pêcheurs. Depuis lors, elle est vénérée sous le nom de Diktynna. Le récit de Callimaque comporte deux points notables. Tout d’abord, il explique le nom donné à la Nymphe par celui du mont Dicté d’où elle se serait précipitée ; or, ce mont est situé à l’intérieur des terres, comme l’explique clairement Strabon (X, 4, 12-13) qui place le Diktynnéon sur le flanc du mont Tityros. Par ailleurs, le myrte n’est pas utilisé pour les couronnes de sa fête parce que c’est à ce feuillage que se prit son péplos dans sa fuite. Ces deux détails laissent plutôt envisager deux versions du mythe de Britomartis-Diktynna : l’une avec Minos, le saut dans la mer et les pêcheurs, l’autre avec le mont Dicté et une chute causée par une branche de myrte.
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Une version plus tardive d’au moins cinq siècles fait de Diktynna une fille de Zeus et de Carmé, née sous le nom de Britomartis en Phénicie (Antoninus Liberalis, Métamorphoses XL). Arrivée en Crète et poursuivie par les assiduités de Minos, elle trouve refuge auprès des pêcheurs qui la cachent sous des filets, à la suite de quoi ils la vénèrent comme Diktynna. Diodore (Bibliothèque historique V, 76, 3-4) qui lui attribue la même filiation, affirme non seulement catégoriquement qu’elle représente une divinité distincte d’Artémis, mais aussi que la légende concernant Minos et les pêcheurs n’est que mensonge de la part de gens non respectueux des dieux. Selon lui, la déesse est vénérée pour avoir inventé les filets de chasse, le reste n’étant qu’inventions impies. Cette identification évoquée par Diodore est également affirmée au travers de plusieurs sources. L’Hymne Orphique à Artémis l’invoque comme Kydonienne aux formes changeantes, Kydonia étant le lieu de culte de Diktynna. Isis lors de son apparition à Lucius affirme qu’elle est vénérée chez les Crétois sous le nom de Diane Diktynna (Apulée, Métamorphoses XI, 3-5). Hésychius (s.v. Britomartis) définit Britomartis comme une Artémis crétoise, tandis que Britomartis est assimilée à la Lune-Diktynna selon un poème latin d’époque augustéenne (Pseudo-Virgile, Ciris, v. 301-305), ce qui renvoie encore à Artémis.
Une dernière tradition explique encore le culte de Diktynna d’une manière différente (Mythographi vaticani II, 36). Une jeune femme nommée Britè, fille de Mars, s’était vouée à Diane de Crète : autrement dit, avait fait vœu de chasteté. Face au roi Minos qui tenta de la violenter, elle se jeta dans la mer où son corps fut récupéré dans des filets de pêcheurs. Après cet événement, une peste s’abattit sur l’île ; suite à un oracle, les habitants érigèrent un temple à Diane qu’ils appelèrent Diktynna. Ce récit fait d’Artémis l’objet du culte des Crétois - et non plus une divinité distincte - puisque le mot de Diktynna apparaît alors comme une épiclèse attribuée à la déesse.
Un point commun cependant relie ces traditions : pour les Grecs, l’étymologie du nom Diktynna est apparentée à celui de δίκυον : le filet. L’assimilation entre Artémis et les Britomartis Diktynna ne se réalise qu’à une époque tardive, pas antérieure à l’époque hellénistique : Diodore, le premier à l’évoquer, la discute, ce qui montre qu’elle n’était pas encore solidement établie à son époque. Britomartis et Diktynna constituent de surcroît à l’origine deux entités divines distinctes : la première originaire du centre de la Crète, la seconde de sa partie orientale et à caractère marin.
Les attestations de culte d’Artémis en relation avec la mer s’avèrent nombreuses, d’autant plus si on y ajoute celles concernant des divinités locales qui lui ont été assimilées.
À Mounichie, l’un des ports d’Athènes, Artémis recevait un culte sous l’épiclèse de Mounychia (Pausanias I, i, 4). Ce sanctuaire permet à l’oracle delphien de désigner l’endroit sous le nom de hiéron aktèn dans la prophétie annonçant la victoire de Salamine grâce à un pont de bateaux (Hérodote VIII, 77). Le contexte exclusivement maritime et guerrier de l’événement associe ainsi implicitement la déesse à la mer et au succès de l’entreprise. Callimaque (Hymne III, v. 259) la qualifie par ailleurs à Mounichie de gardienne du port (λιµενοσκόπος). Le sanctuaire fut le théâtre du renversement des Trente par les partisans de Thrasybule qui occupèrent la route qui menait depuis l’agora dessinée par Hippodamos jusqu’au hiéron (Xénophon, Helléniques II, 4, 11). Plusieurs mentions précisent son emplacement sur un promontoire (akrôtèrion) ; de fait, le temple a été identifié avec un bâtiment situé sur le promontoire sud-ouest de Mounichie, qui a livré du matériel votif remontant à l’époque géométrique. Des fêtes appelées Mounichia étaient célébrées le l6 du mois de Mounichiôn au Pirée avec pompe et régates ; celles-ci, concourues par des éphèbes, ne sont pas attestées avant le dernier quart du IIe s. a. C.. Le nom donné au mois indique l’importance de ce culte d’Artémis. Ces festivités revêtaient d’autant plus de faste que ce jour constituait la date anniversaire de la bataille de Salamine. Certains n’hésitaient d’ailleurs pas à attribuer cette victoire à la bonne lune que la déesse avait montrée à cet instant critique.
Dès lors, il n’est pas surprenant de trouver à Salamine un sanctuaire d’Artémis signalé par Pausanias (I, xxxvi, 1), auquel semble associé le trophée des Grecs consécutif au succés de 480 a. C.
En Argolide, le littoral de Trézène est consacré à Artémis, d’après un vers d’Euripide (Hippolyte, v. 227). Mais la présence de la déesse en contexte marin dans cette région n’est guère connue par ailleurs, si ce n’est à Égine.
Le temple d’Aphaia se trouve au nord-est de l’île, au sommet d’un mont surplomblant tout le territoire et les eaux d’Égine. L’étymologie du nom de la divinité divise encore les spécialistes. Hésychius (s.v. Aphaia) établit une parfaite correspondance entre Aphaia, Diktynna et Artémis. Il convient donc de s’interroger sur la nature de ce culte.
Une tradition l’assimile à la crétoise Diktynna, qui part pour Égine sur la barque d’un pêcheur qui lui aussi prétend à ses faveurs ; sautant alors dans l’eau, elle gagne l’île et va se cacher dans un bois où on lui éleva un temple sous le nom d’Aphaia (Antoninus Liberalis, Métamorphoses XL). Cette version dissocie un temple d’Artémis et un autre d’Aphaia. Quelques vers d’un poème augustéen (Pseudo-Virgile, Ciris, v. 301-305) rapportent par ailleurs la croyance selon laquelle Britomartis, ayant survécu au saut crétois, serait la même jeune femme honorée à Égine sous le nom d’Aphaia.
Pausanias (II, xxx, 3), sans donner ces détails en ce qui concerne les mésaventures survenues dans l’île, affirme que les deux divinités crétoise et éginète sont les mêmes, dotées simplement d’épiclèses différentes ; mais pour les uns et les autres, il s’agit à l’origine d’une Britomartis née des amours de Zeus avec une mortelle. Artémis intervient dans le récit de Pausanias en tant que celle qui est à l’origine de la déification...
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