Des milliers de tonnes de munitions présentent encore une menace mortelle pour la région dévastée de la Libye, et bien au-delà. Elles dorment sans surveillance dans d'immenses stocks dans le désert libyen ou traînent dans les ruines de Syrte, dernier refuge de Mouammar Kadhafi.
Le danger le plus immédiat, à savoir les petits stocks cachés de munitions des pro-Kadhafi et les milliers d'obus et de roquettes non explosés, pèse sur les habitants de Syrte (360 km à l'est de Tripoli), où l'ancien "Guide de la révolution" a été tué le 20 octobre.
Dans la rue du 1er Septembre, l'une des plus grandes artères, des obus de 100 mm intacts reposent au milieu de la chaussée tandis que quelques habitants vaquent dans les décombres alentours.
Guy Marot, spécialiste des explosifs à la Croix-Rouge, y constate "une contamination intense" en munitions non explosées. "Je m'attendais à pire, mais beaucoup de munitions ont fonctionné. Il y a néanmoins énormément de travail", explique-t-il.
La Croix-Rouge répète aux habitants de ne pas toucher aux explosifs. Mais "il y aura forcément des victimes parmi les gens qui déplaceront les munitions", s'inquiète M. Marot.
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Face à cette menace, le gouvernement américain a débloqué 40 millions de dollars et envoyé des dizaines d'experts, dont certains sont à pied d'oeuvre dans le centre-ville.
A plus long terme, les bases militaires autour de Syrte menacent la stabilité de tout le Sahel: des quantités invraisemblables d'armes, y compris des missiles dernière génération très performants, restent sans aucune surveillance - de quoi alimenter plusieurs guerres africaines.
"Cela fait des mois que nous avertissons le Conseil national de transition (CNT, nouveau régime libyen) et l'Otan" du danger, déplore Peter Bouckaert, directeur des opérations d'urgence à l'organisation Human Rights Watch (HRW).
Des responsables des Nations unies ont récemment exprimé leur crainte que certaines armes ne soient déjà parvenues aux rebelles du Darfour, limitrophe de la Libye, ou aux insurgés d'Al-Qaïda au Maghreb islamique.
Dans une installation des faubourgs de Syrte, des inspecteurs de HRW ont découvert "au moins 14 caisses vides ayant un jour contenu un total de 28 missiles SA-24", un missile sol-air russe très sophistiqué capable d'abattre un avion civil en vol, ainsi que des missiles sol-air SA-7 intacts.
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Pendant que HRW inspectait les lieux, "des civils et des combattants anti-Kadhafi armés sont arrivés (...) pour déplacer encore plus d'armes", selon M. Bouckaert, qui précise que les armes automatiques légères avaient apparemment déjà été emportées.
Plus loin dans le désert, un arsenal beaucoup plus important dort au milieu des sables, à 120 km au sud de Syrte: l'expert de HRW l'estime à "des dizaines de milliers de tonnes de munitions".
Entourée de collines au sommet plat, perdue au milieu de nulle part, l'installation, où pas un garde n'a été visible ces derniers jours, compte quelque 80 bunkers de béton contenant des munitions essentiellement russes et françaises.
Obus d'artillerie de tous calibres, munitions pour canons antiaériens, missiles thermiques ou à tête explosive au Semtex, missiles anti-char, roquettes Grad à fragmentation, bombes aériennes lourdes de 250, 500 ou 900 kg, grands tubes formant sans doute les éléments d'un système de missile russe S300 à fragmentation d'une portée de 120 km, pièces détachées (ailettes, têtes explosives, réacteurs) de missiles lourds...
L'inventaire est sans fin. Des armes abandonnées ayant fait partie de l'arsenal de l'ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi représentent une menace sérieuse pour les populations civiles, prévient un rapport publié jeudi par l'université Harvard.
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"Si ces armes ont été abandonnées, leur capacité de nuisance sur les civils reste intacte", souligne Bonnie Docherty, à la tête d'une équipe de recherche de la Harvard Law School et son partenaire l'ONG CIVIC qui s'est rendue en Libye.
Parmi ces armes abandonnées après le conflit de l'an dernier figurent des balles et des obus de mortier ainsi que des torpilles et des missiles sol-air, précise le rapport.
Pour Nicolette Boehland, co-auteur du rapport, "la gamme d'armes est choquante" et cet arsenal crée une "situation explosive" dans un pays où le gouvernement central est encore faible.
"Des armes sont dispersées en dehors de centaines de bunkers mal sécurisés. D'autres sont dispersées à travers le pays, parmi les stocks des milices dans les centres urbains, les musées, les champs et même les foyers", a-t-elle précisé à l'AFP en Libye.
Le risque d'explosion de stocks d'armes près des zones peuplées, la curiosité de la population et l'accès aux sites pollués et aux munitions ou encore la collecte d'armes pour les vendre et les utiliser, sont autant de menaces pour la population civile.
Le rapport souligne également les dangers auxquels s'exposent les civils quand certains groupes non entraînés s'emploient à nettoyer des zones de munitions ou exposent leurs armes comme souvenir de guerre.
Il donne comme exemple une explosion qui s'est produite à Dafniya (ouest), où une milice conservait des armes dans 22 conteneurs, propageant une quantité importante de matières dangereuses et mettant en péril la population.
Steve Joubert de l'ONG JMACT (Joint Mine Action Coordination Team) souligne de son côté qu'il y a "plus d'armes que de personnes à Misrata", en référence à la troisième ville de Libye, qui avait connu des semaines d'un siège implacable en 2011.
Le rapport note que le Service de l'action antimines des Nations unies (UNMAS) et des organisations internationales ont assumé le gros du travail, nettoyant des zones polluées et conseillant les populations sur la gestion des stocks d'armes.
Citant UNMAS, Mme Boehland a fait état d'au moins 208 victimes, dont 54 décès causés par des armes abandonnées. Ce bilan inclut 72 enfants tués ou blessés.
"Les enfants sont particulièrement attirés par les armes car elles portent des couleurs vives ou ressemblent à des jouets", relève-t-elle.
Le rapport appelle les autorités récemment élues en Libye à développer une stratégie nationale pour sécuriser les équipements militaires abandonnés et les stocks.
La Libye du colonel Kadhafi disposait de l’un des stocks d’armes les plus importants et diversifiés d’Afrique, ce qui lui a permis d’équiper plusieurs gouvernements amis et autres groupes rebelles à travers le continent (voire au Moyen-Orient) jusqu’à la révolution de 2011.
Mais, depuis, selon l’organisation britannique Conflict Armament Research (CAR), qui étudie les transferts d’armes, le flux en provenance de Libye s’est considérablement amoindri. Et pour cause : ce pays étant en proie à l’instabilité, avec deux gouvernement rivaux et la présence de plusieurs groupes jihadistes, dont l’État islamique (EI), la demande interne en armements est forte.
Cependant, CAR relativise l’importance de la dispersion des arsenaux Libyen dans la crise qui a affecté le nord du Mali en 2012. En outre, les groupes jihadistes ont trouvé d’autres sources d’approvisionnement, en particulier pour les armes légères.
Ce « matériel neuf » comprend notamment des fusils d’assaut de type 56-1 [version chinoise de l’AK-47] fabriqués en 2011, « plus récents que la plupart des fusils répertoriés dans la région », note CAR.
Sur ce point, CAR donne deux explications la possibles.
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