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Cet article explore les dynamiques de pouvoir et de résistance en Palestine, en mettant en lumière les complexités des rapports entre la population, les classes dirigeantes et les forces de sécurité, tant palestiniennes qu'israéliennes.

Contexte général

Dans le cas d’une société politique non-intégrée comme la Palestine, le choix du centre du pouvoir n’est pas envisageable. Ce centre est. À travers le temps, il s’est imposé. Depuis, il y a eu la deuxième Intifada (2000-2005), le conflit Fatah-Hamas qui a abouti au détachement politique de Gaza et de la Cisjordanie (2007), la suspension des procédures démocratiques de désignation des dirigeants palestinien (2007).

À la suite de cette séquence, et à partir de la fin des années 2000, une nouvelle gouvernance palestinienne s’est progressivement mise en place en Cisjordanie. Alors que la souveraineté politique et économique de l’AP demeure très limitée - du fait de la poursuite de l’occupation israélienne et de sa très grande dépendance à l’endroit de ses sponsors internationaux - la dimension sécuritaire de sa gouvernance s’est ancrée dans les rapports sociaux du quotidien.

Il existe une littérature bien documentée sur ces transformations de l’appareil d’État palestinien : ils mettent en lumière comment l’AP est subordonnée dans ses politiques, produit de la dépolitisation et gouverne au travers de sa rente sécuritaire et de son appareil policier. Mais la manière dont le corps social palestinien est travaillé par ces processus sécuritaires demeure difficile à appréhender : quelles adaptations, confrontations ou résistances, reformulations des rapports entre population et classe dirigeante palestinienne ces processus sécuritaires entraînent-ils ?

Alors que le pouvoir sécuritaire israélien demeure omniprésent, comment les populations subalternes se confrontent-elles au pouvoir sécuritaire palestinien dans leurs pratiques du quotidien ?

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Enquête ethnographique à Dheisheh

Ces questions seront abordées ici au travers d’une expérience d’enquête ethnographique. Celle-ci a été menée de manière impromptue, au détour d’une séquence de confrontation avec l’appareil d’État palestinien dont j’ai été le témoin, dans le camp de réfugiés de Dheisheh, en mars-avril 2017 : d’abord une manifestation politique qui « dégénère » en un affrontement émeutier avec les forces de sécurité palestiniennes ; puis une série de blocages de route menés par des shabāb du camp en vue de faire valoir des revendications.

L’enquête menée dans le sillage des événements a été confrontée à plusieurs obstacles et à d’importantes zones de silence ; mais ces difficultés, qui m’ont amené à reformuler mes questionnements, ont été révélatrices des lignes de tension qui traversent, dans un camp de réfugiés de Cisjordanie, les rapports de pouvoir noués autour du contrôle de la légitimité politique.

Dheisheh compte 13 000 habitants environ. Le camp est en banlieue de Bethléem, situé sur la route d’Hébron : en transport public, on met moins de dix minutes à rejoindre le centre-ville de Bethléem. Dheisheh est inséré dans un espace urbanisé en continu autour de la ville ; il jouxte des « villages » eux-mêmes devenus des banlieues de celle-ci.

Alors que Dheisheh est situé en zone A, donc officiellement sous souveraineté palestinienne, l’armée israélienne y réalise de fréquentes incursions nocturnes en vue d’y mener des arrestations. Des Jeeps pénètrent alors dans l’enceinte du camp, les soldats entrent dans les habitations et enlèvent le jeune qu’ils sont venus chercher - sur lequel pèsent des charges qui la plupart du temps ne seront jamais explicitées (au-delà des raisons de « sécurité »). Blessés et parfois martyrs constellent ainsi la vie publique du camp.

Dans les années 1970-1980, Dheisheh était un bastion du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Alors que celui-ci continue de disposer d’une certaine assise au sein de la population du camp, nombre des institutions qui y sont implantées produisent un activisme tourné vers des acteurs de la solidarité internationale très marqués à gauche. C’est là une vitrine qui s’offre au militant ou au chercheur étranger qui s’intéresse au camp et qui est pris en charge par ces institutions ; c’est ainsi que j’y suis entré.

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Alors que je loue un appartement dans le camp, mon point d’ancrage premier est un centre social tourné vers l’activisme international et l’empowerment (autonomisation) de la jeunesse - ceux qui le fréquentent l’appellent communément al-markāz (le centre), c’est ainsi que je m’y référerai ici. La direction du Markaz est composée d’acteurs proches du FPLP ou d’autres factions de la gauche mais ayant rompu avec la discipline de parti. Ces militants nés dans les années 1960 ont été politisés au cours de la première Intifada (1987-1993).

Opposés à la coopération sécuritaire et à toute démarche de normalisation de l’occupation, ils constituent un pôle de pouvoir sein du camp. Leur poids politique est cependant moindre que celui des acteurs liés au Fatah et aux services de sécurité de l’AP, qui contrôlent l’organe de représentation politique local, le comité populaire des services, et disposent d’une forte capacité de clientélisation.

Ces deux pôles de pouvoir - la gauche et le Fatah -, en apparence antagonistes, sont eux-mêmes fractionnés en interne et la ligne de démarcation se fait floue dès lors qu’il s’agit de « représenter » le camp face à l’AP. Alors que Dheisheh, comme la plupart des camps de Cisjordanie, continue de jouir d’une forme d’extraterritorialité négociée avec l’AP concernant les enjeux d’ordre public - la police et les services de sécurité palestiniens n’ont pas d’activité dans le périmètre du camp -, les acteurs des deux pôles de pouvoir constituent des interlocuteurs reconnus par l’AP dès lors qu’il s’agit de discuter des affaires du gouvernement local.

Par ailleurs, autant que des positionnements politiques distincts (l’un lié au gouvernement de Ramallah, l’autre oppositionnel), ces deux pôles de pouvoir investissent des champs politiques distincts. Le pôle Fatah est celui des appareils politiques, il est reproduit au travers de la wasṭa (l’intercession indispensable pour accéder à des positions ou des services) et les capitaux qui y circulent prennent essentiellement leur source auprès des instances nationales de l’AP. Le « deuxième pouvoir », celui d’un activisme « civil », est reproduit par l’empowerment et un discours de résistance basé sur l’instruction et le désintéressement. Les capitaux qui y circulent sont essentiellement liés aux réseaux des ONG militantes ramifiés à l’international.

C’est donc au travers de ma fréquentation du pôle de pouvoir lié à la gauche et à l’activisme tourné vers la société civile que je me suis installé à Dheisheh. Parmi les dirigeants du Markaz, un rapport de proximité et de « parole ouverte » s’est rapidement établi avec Jibrīl, qui est un ancien du FPLP très critique à l’encontre de l’AP et de la politique institutionnelle en général.

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En plus de cadres politiques de gauche, je croise quotidiennement au Markaz une quinzaine de shabāb, qui forment une sorte de bande - non exempte d’inimitiés et de rivalités. Certains se sentent Fatah, d’autres FPLP, d’autres encore critiquent la politique factionnelle. Plusieurs d’entre eux affrontent (avec des pierres et des cocktails Molotov) les soldats israéliens au cours des incursions nocturnes régulières que mène Tsahal dans le camp. Au fil de leur fréquentation, il m’est apparu que ces shabāb se situent au contact de deux univers politiques et sociaux : celui de l’activisme civil tourné vers l’international, qui les amène à fréquenter les étrangers de passage et entrevoir la possibilité d’une extraction et d’une carrière hors le camp ; et celui de la rue comme espace de confrontation, qui conduit souvent dans les geôles israéliennes. J’ai noué des liens plus poussés avec deux de ces shabāb, l’un, Ibrahīm plus proche du pôle « société civile », l’autre, Rāmi, de la culture de rue.

Ma vie sociale dans le camp ne se limite pourtant pas au Markaz. Elle est constituée de nombreuses autres sociabilités du quotidien - commerçants, partenaires de jeux de cartes au café, interlocuteurs parmi les shabāb qui tiennent les coins de rue. Dans le cadre de ces sociabilités de rue, les conversations sont très différentes de celles qui se nouent au Markaz : alors que mes interlocuteurs ne s’inscrivent pas dans le champ politique et ne fréquentent guère d’acteurs dits « internationaux » (militants ou institutionnels), les rôles dans les interactions sont structurés avant tout autour de mon statut d’étranger installé dans le camp.

Cadres politiques liés au « deuxième pouvoir », shabāb du Markaz et réseau de relations construit dans la rue : c’est sur la base de mes conversations avec des acteurs issus de ces trois groupes d’interlocuteurs que j’ai tenté de comprendre la dynamique de lutte enclenchée par l’émeute du 12 mars 2017.

Événements du 6 mars 2017: Mort de Bāsil al-Aʿraj et manifestations

Le 6 mars 2017, un jeune intellectuel et activiste de la région de Bethléem, Bāsil al-Aʿraj, est abattu par l’armée israélienne. Militant pour une lutte contre l’occupation à distance des partis politiques et n’excluant pas l’usage des armes, il avait auparavant été arrêté par l’AP pour ses écrits et ses prises de parole. Il avait été torturé et avait mené avec plusieurs autres autres détenus une grève de la faim pour dénoncer le caractère politique de sa détention et les mauvais traitements. Finalement libéré avec ses camarades, Bāsil al-Aʿraj était depuis recherché par l’armée israélienne et se cachait.

La semaine suivant sa mort, le tribunal palestinien qui devait juger Bāsil al-Aʿraj se réunit à Ramallah. Une manifestation est alors organisée devant les lieux, pour dénoncer la coopération sécuritaire entre Israël et l’AP dans cette affaire. La manifestation est réprimée, et le père de Bāsil al-Aʿraj, présent, est battu par la police palestinienne. L’information tourne sur les réseaux sociaux et le soir même, à Dheisheh, une nouvelle manifestation est organisée à l’appel du FPLP pour protester contre les agissements de l’AP. Elle réunit environ cent-cinquante personnes, qui parcourent le camp en criant des slogans - « Par notre sang et par notre âme, nous nous sacrifierons pour toi, Bāsil » ; « Pourquoi, pourquoi une fois c’est l’armée, une fois c’est l’Autorité ? ».

Affrontements et réactions

Alors que la nuit est tombée, la manifestation sort de Dheisheh et se dirige vers une caserne des forces de sécurité palestiniennes située en lisière du camp. Aussitôt après qu’elle est parvenue devant les lieux, un manifestant tire, à l’aide d’un mortier artisanal, un feu d’artifice dans la cour de la caserne. Un moment de confusion s’ensuit, car le changement de registre est soudain : la manifestation n’avait eu jusque-là aucun caractère émeutier. Puis, alors que des policiers antiémeutes sortent et tirent des rafales de fusils mitrailleurs en l’air, une configuration de confrontation directe se noue. Après le tir du mortier, il n’y a eu aucune tentative de médiation, ni d’un côté ni de l’autre.

Les gens couraient dans tous les sens, je me suis retrouvé un moment isolé, avant de recroiser des visages connus. Ibrahīm m’a informé qu’il partait et m’a conseillé de faire de même. Il y a eu plusieurs mouvements confus d’offensives/reflux, des Molotov ont été lancés, une guérite a pris feu derrière l’enceinte de la caserne. Puis les shabāb se sont repliés dans le camp et une ligne de front s’est constituée à la lisière de celui-ci. La frontière est visiblement bien intégrée par les flics : ils n’ont pas tenté de mettre un pied dans le camp. Cela a duré quatre heures environ, pour s’arrêter vers une heure du matin.

La police tirait des balles en caoutchouc, des bombes sonores, des gaz et des rafales de fusils mitrailleurs en l’air ; les manifestants lançaient des pierres et de loin en loin un Molotov. Quand l’affrontement s’est déplacé, j’ai suivi le mouvement et je suis resté un moment avec les groupes de shabāb qui utilisaient les ruelles étroites du camp comme base arrière, sortaient pour lancer des projectiles et se repliaient à toute vitesse. À partir de ce moment, je n’ai plus pu observer les mouvements du côté policier. Même si c’est difficile à quantifier, il m’a semblé que les shabāb participant à l’affrontement étaient bien plus nombreux que les manifestants à la marche pour Bāsil : les ruelles étaient pleines de petits groupes se relayant pour sortir avec leurs projectiles. (…) Il y avait une ambiance de jeu assez marquée : on semblait beaucoup s’amuser.

J’ai demandé à Rāmi si ça le dérangeait que je reste avec lui, il m’a dit que non, mais il m’a conseillé de ne pas sortir du camp. J’ai croisé Muḥammad et J., compagnons de cartes au café. Ils semblaient ravis de me voir et m’ont proposé de lancer des pierres avec eux - je ne sais pas si c’était une bonne blague ou une proposition sérieuse. J’ai ensuite fait un tour à l’arrière du front. (…) Il y avait moins de monde que d’habitude qui circulait, mais tout de même. J’ai retrouvé Ibrahīm qui traînait dans les environs avec deux copains à lui que je ne connaissais pas. On a un peu erré ensemble. On croisait régulièrement des groupes de shabāb qui descendaient ou montaient au front.

J’ai eu l’impression que les bandes se relayaient les unes les autres, allaient faire un tour ailleurs, y retournaient, etc. À deux reprises, j’ai assisté à des petits attroupements où des pères de famille tentaient de faire preuve d’autorité pour ramener les jeunes à la raison et élevaient la voix. Les deux fois, les amis d’Ibrahīm ont dit qu’il s’agissait de salariés des services de sécurité. Je ne sais pas si c’est vrai. Dans cette zone du pourtour de l’émeute, on a aussi croisé F., K. et Jamîl [des cadres politiques du « deuxième pouvoir »], qui avaient l’air surpris et ravis du tour pris par la manif. De loin en loin, j’ai retrouvé Jibrīl qui semblait excité et qui soutenait clairement l’émeute. Je suis surpris par le faible niveau d’(auto)répression rencontrée par cette affaire. Alors que l’on ne cesse de me parler du risque permanent de se faire dénoncer à l’Autorité pour tout et n’importe quoi, des espions, des rapports [écrits par des informateurs], etc., cette émeute m’a semblé avoir été menée ou soutenue par beaucoup de gens, avec une apparente insouciance.

Des shabāb aux visages hilares qui affrontent les forces de sécurité palestiniennes ; des anciens qui, sans participer, enveloppent le mouvement par une forme d’adhésion. Au lendemain des affrontements, l’enthousiasme demeure palpable dans les rues de Dheisheh.

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