Qu’en changeant de titre Les Misérables aient choisi l’homme comme personnage, même s’il n’est que le second après l’infini, importe aussi sans doute pour la représentation de la ville et de sa figure métonymique, la rue. Paris - il s’agit bien de cela puisqu’à l’exception de quelques rares références toponymiques pour Digne, Montfermeil, Montreuil-sur-Mer et aucune pour Arras et son « dédale de ruelles étroites » plus symbolique que réel qu’emprunte Jean Valjean -, Paris est bien le cadre des Misérables, un cadre que le lecteur ne peut manquer de rapprocher de celui de Notre-Dame de Paris.
La ville a repoussé ses limites et multiplié ses rues, le cœur du roman est ailleurs et le modèle de représentation, la lecture panoramique presque in extenso d’un organisme que ses rues faisaient vivre telles des veines et des artères, n’a plus de réalité ni de validité fictionnelle.
À l’ampleur totalisatrice du chapitre « Paris à vol d’oiseau » a succédé une description fragmentée, à la reconstitution surplombante s’est substitué un parcours urbain qui mêle le connu et l’inconnu, à l’observation omnisciente l’exploration et l’expérience individuelles. Au fond, sans le dire, « Paris à vol d’oiseau » reproduisait un plan que l’auteur avait sans doute sous les yeux ; en affirmant, référence à l’appui, prendre modèle sur un plan - fût-il ancien, introuvable ou fantaisiste, édité à Paris ou à Lyon- les chapitres des Misérables qui pourraient s’intituler « Paris à hauteur d’homme » montrent que la représentation de la ville échappe à toute planification et que sa lecture relève alors plus du détail ou du gros plan.
Écoutons et suivons Gavroche : « Rentrons dans la rue ». Dans Les Misérables, c’est le Paris populaire qui trouve droit de cité, le Paris des lisières et des barrières qui relègue à l’arrière-plan les grands édifices, les monuments au profit d’un ancrage toponymique plus prégnant. Si ces noms dessinent les lieux de l’action, délimitant des espaces géographiques et sociologiques que différents plans accompagnant le texte lui-même - comme celui que proposait le Club français du livre dans le tome XI des œuvres complètes - ou illustrant les articles critiques sur le Paris des barricades, permettent de localiser et d’authentifier ou non, ils construisent aussi la diachronie parisienne, rendent lisibles les strates historiques et l’évolution d’une ville que l’auteur associe à son propre parcours et à sa mémoire personnelle.
C’est cet aspect de la référentialité que nous examinerons dans un roman dont la genèse a été elle-même tributaire du temps historique. Dans Les Misérables, les odonymes font vivre le passé. Le Paris médiéval de Notre-Dame se prolonge dans les rues du roman de 1862. Leur configuration sinueuse n’a pas changé et la liste de leurs noms, en écho d’une œuvre à l’autre, traduit une permanence de la ville tout en dépliant un jeu phonique et poétique : la Petite Truanderie, la Chanvrerie, la Verrerie, la Corderie et la Poterie riment avec les rues de la Plâtrerie, de la Tixeranderie, de la Savaterie, de la Barillerie, de la Tannerie, de la Coutellerie, de l’Herberie et de la Ferronnerie.
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A la manière de l’argot qui intéresse l’historien « des cœurs et des âmes », les noms des rues conservent une mémoire du quotidien tout comme ils témoignent des fluctuations idéologiques, des corruptions liées à l’usage et à l’interprétation erronée riche d’une créativité involontaire, ils attestent encore de l’obstination de « cette langue usuelle populaire, toute faite de traditions » que perpétue l’oralité.
C’est la richesse et la variété du matériau linguistique que retient Hugo au delà d’une précision toponymique et d’une localisation plus ou moins réaliste. Si les noms de rues donnent une présence aux lieux urbains, ce qu’ont montré de nombreux articles sur le Paris des Misérables, leur richesse sémantique dépassent la fonction strictement référentielle, parfois fluctuante, pour inscrire dans le cheminement de leur évolution l’histoire de la ville, de ses quartiers et confier à la trame romanesque ces empreintes de la mémoire collective et personnelle.
Cependant dépaysés ou non, les noms de rues entrent pleinement dans la poétique romanesque et tout particulièrement dans la construction des personnages. L’identité se décline grâce à un patronyme et à une adresse.
Victor Hugo a une affection particulière pour le jardin du Luxembourg où il a toujours aimé se promener. Dès lors, le jardin du Luxembourg apparaît dans de nombreux chapitres. Marius rencontre une belle jeune fille accompagnée d’un vieil homme lors d’une promenade au jardin du Luxembourg. Il tombe aussitôt amoureux d’elle. Il la suit même jusqu’à son domicile, ce qui attire l’attention du vieil homme.
Cosette vient de rencontrer Marius au Luxembourg, et Jean Valjean pressent l'amour naissant entre les deux jeunes personnes. Il en conçoit une profonde douleur, désespéré de voir son bonheur de vivre avec sa protégée lui échapper. Il se remémore alors toutes les injustices qu'il a dû endurer.
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Marcel Bluwal, en adaptant Les Misérables, entend restituer l'impact que l'oeuvre pouvait avoir auprès du public du XIXe siècle. Ainsi, l'extrait proposé, situé au début du roman (I, 2, chapitre 12-13), ne prend sa place qu'assez tardivement dans le film.
Le spectacle comporte deux parties : dans la première, on suit l’ancien forçat tout juste libéré, sa rencontre avec le très charitable Monseigneur Myriel alias Bienvenu, jusqu’au moment où il arrache la petite Cosette des mains des Thénardier, suite à la mort tragique de sa mère, Fantine. La lumière fait le reste. Elle délimite des espaces de jeu : maison de Monseigneur Meyriel, auberge des Thénardier, mansarde de Marius, Jardin du Luxembourg où le jeune homme rencontre Cosette, barricade de la rue de la Chanvrerie, égouts de Paris...
Qu’y avait-il cette fois dans le regard de la jeune fille ? Marius n’eût pu le dire. Il n’y avait rien et il y avait tout. Elle baissa les yeux, et il continua son chemin.
Après la mort de Fauchelevent, Valjean et Cosette quittent le couvent pour habiter rue Plumet. Cosette est amoureuse de ce jeune homme aperçu aux jardins du Luxembourg. Grâce à Eponine, Marius a pu écrire à Cosette. Ils se sont revus et se sont avoué leur amour. Jean Valjean souhaite partir pour l’Angleterre.
Marius revient chez Cosette, Marius constate que la maison est déjà vide. Le jardin de la rue Plumet, le jardin de M. Gillenormand qui habite rue des Filles du Calvaire, celui de M. Myriel à Digne, celui du baron Pontmercy à Vernon appartiennent tous à des poches de fiction cousues narrativement dans une géographie parisienne connue du lecteur d’alors et d’aujourd’hui.
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Outre le jardin du Luxembourg et la rue Plumet, d'autres lieux sont essentiels dans l'histoire de Marius et Cosette, bien que moins directement liés à leurs rencontres initiales :
Ces lieux, qu'ils soient réels ou fictifs, contribuent à tisser la trame complexe des Misérables et à mettre en scène les thèmes de l'amour, du sacrifice et de la rédemption.
| Lieu | Signification |
|---|---|
| Jardin du Luxembourg | Première rencontre, éveil de l'amour. |
| Rue Plumet | Lieu de l'idylle, amour secret. |
| Masure Gorbeau | Découverte des réalités sociales, complots. |
| Barricade de la rue de la Chanvrerie | Sacrifice, héroïsme, mort. |
| Couvent du Petit-Picpus | Refuge, rédemption, anonymat. |
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