Il faut beaucoup de détermination pour résister à la fascination qu’exerce toujours Le Vieux Fusil, qui est un des films les plus émouvants qui se puissent et où, immanquablement, à la fin, la représentation figée du bonheur, sur la musique enchantée de François de Roubaix, fait monter les larmes aux yeux.
Le Vieux Fusil, réalisé par Robert Enrico, a marqué les esprits lors de sa sortie en salles le 20 août 1975, il y a près de cinquante ans. Ce film a produit l'effet d'un électrochoc, bouleversant le public français. À l'époque, un tel film était inattendu de la part de Robert Enrico, connu pour des œuvres comme Les Grandes Gueules (1965) et Les Aventuriers (1967).
L'histoire se déroule à Montauban, en juin 1944, juste après le débarquement des Alliés en Normandie, pendant les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale, au moment de la débâcle allemande. Julien Dandieu, interprété par Philippe Noiret, est un chirurgien confronté à une pénurie de morphine dans son hôpital. Menacé par la Milice, qui le soupçonne de soigner des résistants, il décide de protéger sa famille en envoyant son épouse Clara (Romy Schneider) et sa fille Florence (Catherine Delaporte) se réfugier dans le château familial, un lieu délabré situé près d'un village de campagne où il a passé son enfance. Inquiet, il les rejoint quelques jours plus tard et découvre avec horreur qu'une division de la Waffen-SS a massacré tous les habitants du village dans une église. Dans la cour du château, il reconnaît les corps de sa fille, tuée d'une balle, et de sa femme, brûlée vive au lance-flammes. Ce corps calciné transforme la vie de Julien en cendres.
Ivre de douleur, sa souffrance se transforme en colère froide. Julien décide d'appliquer méthodiquement la loi du Talion et d'éliminer un par un les responsables de la tuerie, à savoir les SS qui occupent encore la forteresse. Connaissant les lieux, il s'introduit en cachette dans le château, s'empare d'un fusil de chasse et utilise des passages secrets pour épier les nazis. Il fait également sauter le pont-levis pour retenir prisonnier l'ennemi à l'intérieur du château.
Librement inspirée des événements tragiques d'Oradour-sur-Glane, village martyr à la fin de l'Occupation, l'intrigue du film a également été influencée par un fait divers romancé. Si le scénario de Pascal Jardin se déroule à Montauban, c'est pour une raison historique : au printemps 1944, un régiment de la terrifiante SS-Panzer-Division « Das Reich » était cantonné sur place. En 1974, Claude Sautet a contribué à étoffer le personnage féminin, écrivant en partie le rôle de Romy Schneider, qu'il avait dirigée dans Les Choses de la vie (1970), Max et les Ferrailleurs (1971) et César et Rosalie (1972).
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Le Vieux Fusil est avant tout un récit d'amour brisé et de bonheur saccagé. Le film est construit sur une série de flash-back qui recouvrent le film d'un voile mélancolique. Ces souvenirs liés à des moments de bonheur assaillent le chirurgien. Dès le premier plan, on voit la famille Dandieu lors d'une randonnée à bicyclette. Plus tard, on découvre des images de leurs vacances en 1939 à Biarritz et de leur rencontre à Paris, à la Closerie des Lilas. Une magnifique scène de coup de foudre.
Ce qui touche le plus, dans le film, ce sont les retours en arrière qui ponctuent la chasse aux hommes, qui dévoilent graduellement tout ce que Dandieu a perdu, alors que son bonheur n’avait pas été si facile à gagner ; très habilement, Enrico dévoile l‘évidence de Clara, son rayonnement, la façon dont elle s’est installée dans le paysage de la province, alors qu’elle est si évidemment venue de loin, de Paris au moins, et peut-être davantage, d’on ne sait où, qu’elle fait irruption, un soir à la Closerie des lilas sans qu’on sache qui elle est, quelle vie elle a eue auparavant, amenée par François (admirable Jean Bouise qu’on n’a, il est vrai, jamais vu mauvais).
Dans la première version du script, le personnage de Dandieu était pharmacien. Le rôle avait d'abord été proposé à Lino Ventura, mais il a décliné, estimant que cet homme ne correspondait pas à son image de « dur à cuire ». Robert Enrico a eu du mal à convaincre Romy Schneider. Son agence artistique, Artmedia, n'était pas enthousiaste, mais le cinéaste a insisté et obtenu son accord.
Tourné en partie à Bruniquel, près de Montauban, le film a bénéficié d'une solide équipe technique. Claire Denis, future réalisatrice, était assistante à la mise en scène. Enrico a déclaré avoir coupé le son lors de la scène du viol et de l'assassinat de la fille de Clara pour ne laisser agir que l'image, mais les hurlements étaient terrifiants. Pour la mort de Clara au lance-flammes, l'équipe a utilisé un trucage optique « à la Méliès » avec un groupe à air comprimé lançant un jet puissant sur l'actrice.
Lors de sa présentation à la presse, Le Vieux Fusil a divisé la critique. Certains journalistes le trouvaient trop manichéen et la question de la justice expéditive a fait débat. Cependant, l'interprétation de Noiret et Schneider a été saluée par tous. Distribué par Les Artistes associés, le film est sorti le 20 août 1975 et a réuni près de 3,4 millions d'entrées dans les salles.
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Le 3 avril 1976, lors de la première cérémonie des César, Le Vieux Fusil a remporté le césar du Meilleur film. Philippe Noiret a été sacré Meilleur acteur et François de Roubaix a reçu, à titre posthume, le césar de la Meilleure musique. En 1986, le film a reçu le césar des César.
Diffusé à de nombreuses reprises à la télévision, le film a battu des records d'audience et a même été parodié. Bien que Philippe Noiret, Romy Schneider, Jean Bouise, Robert Enrico, Pascal Jardin et François de Roubaix aient disparu, le film reste dans la mémoire collective.
Le Vieux Fusil est à la fois un film de genre redoutable et une œuvre politique majeure. Bien que la paternité du rape and revenge soit attribuée à Ingmar Bergman avec La source (1960), le film d'Enrico s'inscrit dans ce sous-genre avec une violence crue. La performance de Philippe Noiret et le portrait terrifiant de la vie française sous l'occupation allemande contribuent à l'effet de choc du film.
Le film questionne la notion complexe de neutralité en période de guerre. Philippe Noiret incarne un reflet de la France neutre qui finit par se révolter à l'usure. Robert Enrico analyse méticuleusement les mécaniques de soumission et la passivité d'un peuple. Il ravive les mémoires traumatiques d'un pays cherchant à idéaliser son passé.
Le film questionne également la place de la religion en France. La plupart des corps des villageois sont retrouvés dans l'église. Dandieu détruit les statues du Christ et de la Vierge. Le film semble raconter le deuil de la foi, l'histoire d'un pays qui doit sacrifier une tradition désuète et ancrée dans le passé.
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Car c’est là vraiment le miracle : que sur un sujet aussi émouvant, Enrico parvienne à n’être pas mélodramatique et, si on veut, puisse arracher les larmes sans être larmoyant. Sans doute est-ce dû au rythme efficace de l’action vengeresse de Dandieu, à la chasse obstinée qu’il mène contre les assassins de sa femme et de sa fille, à la sauvagerie qu’il adopte désormais, à l’instar de celle des tueurs (ainsi les deux soldats qu’il noie de sang-froid dans une fosse qu’il inonde).
C'est dans la très chic brasserie parisienne de la Closerie des Lilas que se tournent les premières séquences du Vieux fusil. Il s'agit de la première rencontre entre Julien Dandieu (Noiret) et Clara (Schneider), de celle qui lance le tourbillon d'une vie. Lui, banal et empoté. Elle, souveraine, portant un voile pour mieux atténuer la fulgurance de sa beauté. Pour l'heure, Noiret est attablé et bien coiffé. Mais pas de Romy à l'horizon. Le goujat patiente à nouveau. L'Autrichienne s'est fait porter pâle à la dernière minute. Enrico flippe. Son affaire sent décidément le brûlé. Même si la carrière de Robert Enrico reste riche, avec des films d’aventures à la française (Les Grandes Gueules, Les Aventuriers, Boulevard du Rhum), des polars (Pile ou face) et même un grand film historique (la première partie de La révolution Française), c’est Le Vieux Fusil qui reste son œuvre la plus célèbre, récompensée par plusieurs Césars.
Selon l’angle avec lequel on l’aborde, Le Vieux fusil est un film qui a parfois figé ses commentateurs dans la posture, que celle-ci soit d’ailleurs pour sa défense ou violemment à charge. Ces positions, sur lesquelles nous allons revenir, nous paraissent pour la plupart en partie compréhensibles, mais aucune ne nous paraît en réalité suffisante. Le Vieux fusil, qu’est-ce, finalement ? Un revenge movie ? Un film de guerre ? Un document historique ? Un mélodrame en temps de guerre ? Ou un film signé Robert Enrico ? Un peu tout cela, peut-être.
Dans Les Cahiers du Cinéma, Jean-Pierre Oudart parla à la sortie d’un « film abject », relayé des années plus tard par Louis Skorecki, dans Libération, évoquant « les indécences obscènes » du film. Si l'on peut donc (sans forcément en appeler à l’abjection ou à l’obscénité) avoir des réserves d’ordre moral sur le film, elles ne doivent donc pas tant être sur ce qu’il décide de raconter que sur la manière dont il le fait.
Tout d’abord, le film est tourné, au milieu des années 70, à une époque où la France commence à interroger son passé d’une manière un peu différente : au niveau cinématographique, notamment, des films comme Lacombe Lucien de Louis Malle, ont fait polémique en remettant à plat les comportements individuels durant le conflit. Non, tous les Français n’étaient pas résistants, tous les Français n’étaient pas des héros, tous n’ont pas eu une attitude morale irréprochable face à l’Occupation.
Ce film questionne également la place de la religion en France. La plupart des corps des villageois sont retrouvés dans l'église. Dandieu détruit les statues du Christ et de la Vierge. Le film semble raconter le deuil de la foi, l'histoire d'un pays qui doit sacrifier une tradition désuète et ancrée dans le passé.
Voici un tableau récapitulatif des récompenses et nominations obtenues par le film :
| Récompense | Catégorie | Année |
|---|---|---|
| César | Meilleur film | 1976 |
| César | Meilleur acteur (Philippe Noiret) | 1976 |
| César | Meilleure musique (François de Roubaix) | 1976 |
| César des César | Meilleur film | 1985 |
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