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Rosalba Carriera, la pastelliste vénitienne qui marqua le XVIIIe siècle grâce à ses portraits et à ses miniatures, ce qui lui permit d’accéder à une renommée internationale, reprend, dans ses œuvres artistiques, ainsi que dans la rédaction d’une épigramme en latin, de grandes figures fondatrices des mondes gréco-romains, Diane et Apollon.

Toutefois, il convient de souligner que les références mythologiques sont également présentes dans les poèmes rédigés en l’honneur du talent de la pastelliste, l’érigeant elle-même en figure mythique ou la comparant à de grands noms de l’Antiquité, comme le peintre Apelle, par exemple.

Chez Rosalba, la fonction du mythe sera multiple, laissant apparaître un jeu de double image, de double dialogue entre elle et son art, témoignant en cela d’une refondation de son être et de son identité.

Diane : Déesse de la Chasse et Figure Identitaire

Dans la mythologie, Diane, ou Artémis chez les Grecs, incarne couramment la déesse de la chasse, de la guerre et de la nuit, souhaitant rester chaste depuis la naissance de son frère Apollon et tuant ceux qui osent insulter sa personne.

Dans les représentations picturales, elle figure armée d’un arc et d’un carquois muni de flèches, auréolée d’un croissant de lune et entourée de biches ou de cerfs. Ces quelques caractéristiques ne doivent pas occulter une dimension moins connue de Diane dont les nombreux surnoms attestent d’une personnalité riche et complexe.

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« Dame des Animaux sauvages », « Grand Veneur des dieux », ou encore « Trivia », c’est-à-dire « Déesse des Carrefours », sont autant de dénominations qui renvoient à des formes d’errance, ce qui se vérifie dès sa venue au monde.

Née à Délos, dont le premier nom était Ortygie, Diane vit dans les forêts profondes et les espaces sauvages et reculés, loin du commerce des humains :

Ortygie, premier nom de Délos, est le plus souvent cité comme lieu de sa naissance et lui sert parfois de surnom [...]. Mais Ortygie veut aussi dire la caille, oiseau migrateur que les Grecs voyaient revenir sur leurs rivages avec le printemps et qu’ils associaient à la déesse.

Avec le lion, l’ours, la panthère et le cerf, elle est un symbole pour celle qui vit à l’écart des mortels, se plaisant seulement à courser et à chasser, munie de son arc redoutable, les animaux sauvages des régions boisées et montagneuses de la Grèce.

Il est une autre représentation qui montre le caractère polymorphe de la déesse, reine du ciel et de la terre, du jour et de la nuit :

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Chez les poètes plus tardifs, Artémis s’identifie avec Hécate [...] déesse de l’ombre lunaire, des nuits mystérieuses pendant lesquelles la lune se cache. « Déesse des Carrefours », lesquels passaient pour être des lieux hantés par des pouvoirs magiques hostiles, elle était associée à tous les actes obscurs. En somme, une divinité terrible.

Apollon : Dynamisme et Errance Mythique

Quant à Apollon, il reçoit à sa naissance, entre autres cadeaux, un char attelé de cygnes. Ainsi, parmi les caractères qui le définissent, le dynamisme est-il en bonne place. Son premier voyage l’emmène dans le pays des Hyperboréens où il séjourne pendant un an avant de se rendre à Delphes où il aurait fondé lui-même son sanctuaire « oraculaire ».

Errant entre l’Olympe et la terre où il connaît l’exil, Apollon va jusqu’à se métamorphoser, ce qui constitue une autre forme d’errance et de dynamisme, touchant à l’identité.

Diane et Apollon : Sources d'Inspiration Artistique

Ce sont ces deux divinités qui ont séduit bien des personnages de haut rang. Dans le domaine artistique, en effet, depuis l’Antiquité, les dames de la bonne société ont souhaité être représentées sous les traits de la Déesse. Cette mode s’intensifia au XVIe siècle pour connaître son apogée au XVIIIe. Diane de Poitiers, Gabrielle d’Estrée, la duchesse de Chevreuse, la Présidente de Riquet, Marie-Adélaïde de Savoie et bien d’autres encore n’hésitèrent pas à se revêtir, le temps d’une pose, des attributs de la Diane prédatrice et « chasseresse de bêtes fauves », la déesse symbolisant le pouvoir détenu ou désiré par les femmes à la Cour.

Quant aux poètes, ils reprirent l’image de Diane pour chanter leurs amours sous divers aspects. Si, chez Agrippa D’Aubigné, Diane renvoie au nom de la bien-aimée, dans les poèmes de Théophile de Viau, elle symbolise la virilité, choisissant ses amants et les instruisant, tel Endymion, pour les abandonner ensuite sans aucun scrupule.

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C’est cette figure ambivalente, entre beauté, séduction, amour et virilité, qui sera réinterprétée au XVIIIe siècle, mais, bien souvent, sans ses attributs les plus farouches et les plus dynamiques.

À l’instar de Diane, Apollon inspira de nombreux artistes et lettrés au fil des siècles. Que l’on pense, entre XVe et XVIIIe siècle, à Raphaël, à Michel-Ange, à François Boucher ou encore à Nicolas Poussin et au Bernin. La figure d’Apollon peuple donc le paysage artistique et il en est de même pour la littérature.

Boccace, par exemple, évoque Apollon dans le Bucolicum Carmen, occasion pour lui de donner sa conception de la poésie. En France, des auteurs font revivre la mythologie dans leurs œuvres comme s’y employa, dans le domaine théâtral, Molière, qui reprit la figure d’Apollon dans sa comédie ballet Les Plaisirs de l’île enchantée.

Quelques années plus tard, Fénelon, avec son roman Les Aventures de Télémaque, destiné au Duc de Bourgogne dont il était le précepteur, utilisa l’aspect mythologique comme base d’un enseignement de la morale et de la politique.

Rosalba Carriera : Une Artiste Humaniste Vénitienne

Ce bref tour d’horizon des artistes et des écrivains français et italiens révèle leur intérêt pour les figures mythologiques, intérêt partagé par Rosalba Carriera dont nous nous proposons de brosser le portrait à grands traits. Née en 1673 à Venise, Rosalba reçut une bonne instruction. Elle apprit l’art de la broderie et du dessin, se forgeant également une vaste culture humaniste, littéraire et musicale, renforcée par le fait qu’elle était polyglotte, puisqu’elle maîtrisait, outre l’italien et le vénitien, le français et l’anglais.

De la sorte, elle grandit dans un milieu où sa sensibilité artistique put s’épanouir. Au début, elle décida de pratiquer la broderie, mais se tourna très vite vers l’art de la miniature, car le marché de la broderie connaissait une crise à Venise. Elle s’illustra rapidement en tant que miniaturiste sur ivoire, support dont elle fut la première à exploiter toutes les propriétés luministes.

C’est donc entre innovation technique et renouvellement de la tradition artisanale que Rosalba sut conquérir une clientèle internationale pour ses miniatures : souverains, artistes, lettrés ou dames du monde se faisant volontiers portraiturer sous les traits de personnages allégoriques et mythologiques.

Mais si Rosalba connut une grande notoriété grâce aux miniatures, elle s’illustra également en tant que pastelliste, allant jusqu’à influencer les peintres français qu’elle côtoya lors de son séjour à Paris entre 1720 et 1721. Ce séjour marqua un tournant dans sa carrière, car elle sut s’imposer, grâce au pastel, parmi les plus grands noms de la capitale, notamment ceux de la cour royale.

L’autre facette moins connue de Rosalba est celle de femme de Lettres. En effet, elle laisse une vaste correspondance, mais aussi plusieurs journaux, sans compter les poèmes, ainsi que différents textes dont certains sont en lien avec des thèmes en vogue à son époque, comme les inégalités entre hommes et femmes, par exemple.

La Représentation de Diane chez Rosalba Carriera

Comme cela a déjà été évoqué, Rosalba Carriera n’hésite pas à inclure l’aspect mythologique, avec Diane et Apollon, dans sa production artistique et littéraire. Sous forme de miniatures ou de pastels, nous comptons sept représentations de Diane et deux d’Apollon. Et, dans l’épigramme, Apollon est cité ainsi qu’Augure et Junon. Commençons par analyser dans quelle mesure le mythe de Diane resurgit chez la Vénitienne.

Rosalba choisit d’affirmer ici la primauté de la déesse dans ses représentations, ce qui n’est pas anodin. Chez elle, la figure de Diane va sous-tendre un message social, culturel et identitaire. Diane étant représentée à sept reprises, l’artiste met en exergue la figure féminine par la puissance mythologique véhiculée par la déesse.

Que ce soit dans sa pratique de la miniature ou dans ses pastels, Rosalba donne à Diane un visage de femme d’où émane une infinie douceur, aux contours angéliques et sereins. Sur le support d’ivoire, elle la représente en compagnie d’un chien de chasse et armée de son carquois, incarnant, de façon conventionnelle, l’image la plus courante.

Dans ses pastels, en revanche, Rosalba mélange certains attributs de la déesse, d’une figure à l’autre. Il devient possible de voir Diane coiffée du croissant de Lune, munie de flèches dans son carquois, ou encore de l’observer accompagnée de son chien.

Diane, personnage aux diverses facettes et aux fonctions multiples, va alors être en symbiose avec la personnalité de sa créatrice et prendre racine au cœur de l’identité de Rosalba qui, tout comme la déesse, oscillait entre douceur et violence. La double personnalité des deux femmes va faire écho entre elles pour participer à la reconstruction de leur identité plurielle.

N’oublions pas que Rosalba fut érigée, à maintes reprises, au rang de « mythe » artistique, ce qui lui permit de dépasser le caractère purement humain de sa personnalité. En effet, dans un sonnet de l’amateur d’art Pierre-Jean Mariette, ce dernier qualifie Rosalba de « femme céleste » ou encore de « Déesse terrestre » surpassant les « Modernes Orphées » et se hissant au rang de déesse de l’Antiquité.

De ce fait, sans être directement comparée à Diane, Rosalba incarne alors à elle seule une véritable figure mythologique aux multiples dons, ce qui lui octroie la puissance du triomphe féminin. Ainsi, chez Rosalba, la figure de Diane vient porter un message où semble transparaître un « féminisme embryonnaire », à savoir celui des femmes qui ont su s’imposer dans la société. À ce point, il est pertinent de rappeler que Diane est qualifiée de « lionne » par Homère dans l’Iliade, ce qui n’est pas sans rappeler que Rosalba Carriera est vénitienne, c’est-à-dire une habitante de cette ville, longtemps puissante et fière, qui s’enorgueillit d’avoir pour emblème le lion de saint Marc.

Une ville en déclin sur le plan social, politique et économique au XVIIIe siècle, mais connaissant, dans le même temps, un essor et un bouillonnement culturel de tout premier ordre. Une ville à même de montrer le chemin, tout comme Diane qui, parfois, en sa « qualité de guide ailée qui l’apparente à Hermès [...] montre le chemin aux voyageurs et aux fondateurs de cités l’emplacement propice ».

Faisant le rapprochement entre elle-même et Diane, Rosalba tisse les références en un portrait flatteur, celui d’une artiste adulée en son temps, d’une femme écoutée et reconnue, représentante d’une ville souveraine dans bien des domaines malgré le déclin advenant. L’errance, dans ce cas, se réorientant en un parcours centripète qui va des espaces les plus sauvages à l’une des villes les plus brillantes, les plus mondaines et les plus policées d’Europe.

La Figure d'Apollon chez Rosalba Carriera

Analysons à présent la résurgence et la fonction de la figure d’Apollon chez Rosalba. Comme précisé auparavant, Apollon apparaît sur un pastel et une miniature sur ivoire. Sur le pastel, il est représenté sous les traits d’un jeune homme au visage calme et doux, muni de sa lyre, de son carquois et portant la couronne de lauriers, mais il est aussi capable de faire preuve de férocité. Qu’il suffise d’évoquer la légende qui le lie au satyre Marsyas, écorché vif pour avoir osé défier le Dieu. Apollon était donc lui aussi doté d’une double personnalité, mais pour ce pastel Rosalba reste fidèle à une image édulcorée et procède de même pour la pièce sur ivoire, Apollon et Daphné, qui relate l’histoire d’amour mêlée de haine entre les jeunes gens.

Il faut alors se tourner vers l’épigramme latine pour voir de quelle façon Rosalba traite l’aspect mythologique afin de comprendre la fonction qu’elle lui attribue :

Tot Pola celsa Domus felici splendida cursu
Protulit attionis Germania temporibus,
Quot faere radijs crinita fulget Apollo,
Quot regnum gemmis Aula superba nitat.
Ergo Pola de Gente vivo si spinula nubit,
Cui sublimi equum nobilitate genus :
Si sponsum, ac sponsam, invines alata indole Virtus
Qiumque sua in Patria moribus esse probat :
Quid venturum Auspex, quid spondeo pronuba Juno
Qui precor hoc animo vaticinante cano.
Ex aquilis aquile : leti ex laeta arbore fruetus
Par iuvenum Laudas. Par quoque surget opus.

Nous proposons la traduction suivante :

Autant la noble Pola, Cité splendide, dans une course
Heureuse porta en avant, en ces temps, les bourgeons
De son activité, autant Apollon par sa longue chevelure
Brille pour ainsi dire de rayons, autant la Cour superbe
Des rois étincelle de pierres précieuses.
Donc, si Pola épine dorsale de son peuple, de son
Vivant, se marie avec celui qui est d’une race sublime
Par la noblesse de ses chevaux,
Si la vertu élevée par des dispositions naturelles
Fait la preuve que les jeunes gens, époux et épouse,
S’occupent chacun dans leur patrie des mœurs,
Moi qui prie avec ce souffle prophétique je chante comme Augure
Ce qui arrivera, moi Junon qui préside au mariage
Je chante ce que je promets.
Des aigles naissent des aigles : il convient
De louer les fruits issus de l’arbre fertile
Laissés par les jeunes gens à leur mort. À hauteur de cela
Aussi surgit l’œuvre.

Avec cette épigramme l’artiste est en lien direct avec la mythologie car Rosalba cite Apollon comme référence mythologique, mais évoque aussi Augure et Junon, ce qui vient renforcer sa volonté de se servir de la mythologie et des dieux pour transmettre différents messages qui émergent au fil de la lecture du poème. Au cœur de l’épigramme, le nom de « Pola » désigne une ville située dans la péninsule d’Istrie, colonisée par les Vénitiens dès le XIIIe siècle après avoir été enlevée aux Pisans, en 1192.

Autre fait marquant, dans le domaine économique, en 1311, Venise voulut accaparer la taxe sur les ventes de sel, ce qui entraîna des difficultés et des hostilités avec les villes croates de Zara et de Pago qui fournissaient la Sérénissime.

Pour atteindre son objectif, qui était de fiscaliser le commerce du sel, Venise décida de monopoliser la production de sel de Pola, car, stratégiquement parlant, la ville croate était plus proche de la cité lagunaire. Ces exemples montrent dans quelle mesure Pola était liée à Venise et, dès la première lecture, il apparaît que ce poème fait référence à la richesse, au rayonnement et à la puissance de la cité lagunaire.

Conclusion : La Mythologie au Service de l'Identité

En conclusion, Rosalba Carriera utilise les figures de Diane et d'Apollon pour explorer des thèmes complexes d'identité, de pouvoir et de féminisme. Son œuvre reflète non seulement sa propre identité en tant qu'artiste vénitienne, mais aussi les dynamiques sociales et culturelles de son époque.

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