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Un rapport BDSM consiste en une interaction affective et sexuelle entre deux parties, dont l’une est habituellement qualifiée de top (maître.sse, dominateur.trice, sadique, encordeur.se…) et l’autre, complémentaire, de bottom (esclave, soumis.e, masochiste, modèle…) - étant entendu que ces deux parties sont bel et bien consentantes et conscientes du « jeu » effectué, et qu’il demeure parfois possible de « switcher », i.e.

Bien que le terme de « sadomasochiste » ou de « SM » soit conventionnellement utilisé comme adjectif synecdotique pour référer à l’ensemble des rapports BDSM, ces derniers n’impliquent pas nécessairement l’expérience ou l’infliction de la douleur, ni même le dévoilement ou l’usage des parties génitales.

S’il est ainsi loisible de faire de « l’exercice du pouvoir et [de] son abandon » (Poutrain, 2003 : 26) le dénominateur commun des pratiques BDSM, encore faut-il savoir comment interpréter cette formule. Car s’il est tout à fait possible de considérer que ce pouvoir s’exerce par la/le top à mesure que la/le bottom l’abandonne, on peut également envisager - moyennant une autre définition du pouvoir - que top et bottom exercent et abandonnent chacun.e un certain pouvoir, tout au long du jeu. Il s’agit là de l’utile distinction pouvant être faite entre « pouvoir sur » et « pouvoir pour » (León, 2017).

Si dans le cas du « pouvoir sur », à dimension oppressive, « l’augmentation du pouvoir détenu par une personne implique la perte du pouvoir de l’autre » (ibid. : 35), le « pouvoir pour », en ce qu’il « stimule en autrui sa capacité d’agir et l’encourage » (ibid. : 38), consiste lui, en un « pouvoir à somme positive », où « l’augmentation du pouvoir d’une personne augmente la totalité du pouvoir disponible » (ibid. : 35).

Si l’on s’en tient à cette acception productive du pouvoir, le jeu BDSM peut donc consister en une boucle de rétroaction positive, en un « faire-faire mutuel » - en un rapport que d’aucun.e.s, parmi les kinksters, qualifient explicitement de « gagnant-gagnant ».

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Le principe étant qu’un don (de soi) ne peut en aucun cas résulter d’une obligation explicite (Bucaille & Virieux, 2017), l’on comprendra pourquoi nombre de kinksters, nous le verrons, tiennent à mettre discursivement en exergue le caractère libre, pseudo−autogène, des actions effectuées et émotions mobilisées en contexte de jeu. De ce point de vue, tout rapport à ce qui pourrait relever d’une dette (ou de quelque autre type d’obligation) est donc écarté.

Une certaine morphologie de l’« échange » (i.e. de l’obligation de donner, de recevoir et de rendre à degrés variables), marquée notamment par l’importance d’un « naturel » (être-soi-même) et d’une « spontanéité » (ne pas forcer/se sentir forcé.e), prévaut donc dans le Groupe Est, que ce soit au moment d’initier le jeu ou d’y mettre fin.

S’il convient ici comme ailleurs, par ce dessin préalable des limites, de favoriser l’effectuation d’un jeu BDSM comme « marge de manœuvre » permettant à chacun.e de ne plus avoir à (trop) « se contenir » durant le jeu (Czuser, 2017), ce bel exemple de « contractualisation par la négative » montre aussi que la communication relative aux envies de jeu BDSM, aussi affable soit‑elle, n’est pas forcément des plus explicites, contrairement à ce que soutiennent nombre d’auteur.e.s (Senzo, 2014 ; Langdridge & Butt, 2004). Il est donc faux de soutenir, à la manière par exemple d’Illouz (2014 : 137), que « le BDSM constitue une forme pure de consentement, débarrassée de tout […] ce qui est laissé à l’improvisation ».

Ainsi, effectuer une « liste de courses » à sa/son partenaire, pour reprendre une métaphore couramment utilisée dans le Groupe Est, s’avère être une façon particulièrement méprisée de précontractualiser. Le jeu BDSM ne doit donc pas être commensurable. Cela n’est certainement pas sans rapport avec le type de « lien multiplexe » caractérisant les relations amicales et/ou intimes occidentales, et qui « présuppose un dépassement de la répartition détaillée des obligations » (White, 2011 : 96).

Une telle précaution est également vraie dans le cadre de certains rapports BDSM rémunérés (Lindemann, 2010), où nombre de dominatrices professionnelles chercheront à éviter ce qui pourrait relever de sortes de « McSessions » (ibid. : 601), en faisant en sorte que leurs clients limitent la formulation de requêtes trop précises.

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Il semble néanmoins que les clients se révèlent en général bien plus dirigistes, dans leurs requêtes initiales, que les bottoms ne payant pas argent comptant leurs tops, au point que leurs requêtes s’avèrent parfois démesurées. Quitte à payer des montants bien plus élevés que pour des prestations sexuelles classiques, certains clients demanderaient, selon une dominatrice professionnelle affiliée au Groupe, à se faire littéralement « casser la gueule » - sans égards pour les propres limites de leur domina.

Comme l’entrevoit par exemple Lagauzère (op. cit. : 177), convenir longtemps à l’avance d’un consentement probable s’avère être l’une des stratégies les plus fréquentes, afin que la survenance du jeu BDSM prenne sur le moment l’aspect d’un « glissement », c’est-à-dire, en fait, d’une « surprise promise » (Belin, 2002 : 232) − d’un pseudo-don.

Une phase trop marquée d’explicitation de son désir pourrait par ailleurs porter atteinte à l’« éthique lubrifiante » que promeuvent habituellement les pratiques érotiques, visant à faciliter l’« investissement du soi dans la scène » et à fluidifier l’interaction sexuelle afférente (Wadiwel, 2009 : 501-502). Le fait que la transaction monétaire précédant chacune de leur prestation soit appelée « offrande » par certaines dominas pros (dont mon interlocutrice) serait un moyen parmi d’autres de glisser directement vers la sphère expérientielle érotique, en intégrant aussitôt ce transfert préliminaire dans la trame ludique. Il s’agirait également d’invisibiliser le statut de client - et donc de sujet potentiellement trop désirant - revêtu par leur partenaire.

Le rapport BDSM se termine au moment où l’un.e des partenaires semble parvenir aux limites de ses inclinations quant au fait de perpétuer la séance, ce qu’elle/il exprime éventuellement par formulation d’un safeword3. De façon quasi systématique, cet arrêt donne lieu à une phase dite d’aftercare, consistant en une démonstration réciproque d’affection et de gratitude entre play−partners, ces derniers s’étreignant et se câlinant durant plusieurs (dizaines de) minutes.

On admet souvent qu’une personne étant « considéré[e] comme étant motivé[e] par son propre désir […] n’a besoin d’aucune compensation » (Tabet, op. cit. : 152-153) : une transaction monétaire, mais, aussi, un simple remerciement verbal asymétrique, peuvent dès lors constituer une contrepartie inopportune lors de jeux BDSM. En effet, comme nous le verrons en détail plus loin, il importe tout particulièrement pour les kinksters de s’assurer de l’immanence du désir chez la/le partenaire.

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Si I. déclare au nom des autres femmes tops : « les dominas, on les associe souvent à la profession… Alors qu’on aime ça aussi ! », on comprend que les « propos hyper-violents sur les dominas pro » qui séviraient parfois dans les milieux BDSM, selon H., seraient justement dus à cette croyance largement infondée selon laquelle les dominatrices professionnelles ne joueraient que pour l’argent, et non, aussi, pour le plaisir (Lindemann, op. cit.). En outre, cela fait écho à une hiérarchisation fréquemment faite, au sein des milieux BDSM, et en une époque de popularisation apparente de ces pratiques, entre « celles/ceux qui font du BDSM, et celles/ceux qui [en plus] aiment le BDSM » (qui s’investissent donc, par exemple, dans les activités communautaires annexes), pour reprendre ici les termes d’un kinkster sur un réseau socionumérique spécialisé.

Il ne s’agit ainsi pas simplement de jouer ; encore faut-il aussi s’assurer que sa/son partenaire aime (et a aimé) ce qu’elle/il (a) fait. Un kinkster me fit un jour part de sa déception quant à l’un des jeux effectués avec une autre personne du Groupe Est. Il ne pouvait se défaire d’une impression pesante que sa partenaire n’y avait pas mis d’elle-même, qu’elle l’avait « toppé » avant tout « pour [lui] faire plaisir ». Son aftercare lui avait semblé mécanique, fait par simple convenance subculturelle.

Selon C., l’entrain mis dans l’aftercare par la/le partenaire peut être en mesure d’apaiser de récurrentes inquiétudes, demeurant généralement tacites in situ, mais pouvant éventuellement s’expliciter plus tard, lors des habituelles phases de débriefing ; à savoir « j’espère que tu l’as pas fait uniquement pour me rendre service », ou « j’espère que je t’ai pas obligé.e » (mais aussi : « j’espère que je t’ai pas déçu.e », ou « oui oui, c’était pas du théâtre »). Si C. n’envisage d’ailleurs pas de faire du BDSM avec son épouse « vanille » (non-BDSM), c’est qu’il craint qu’un tel rapport ne soit de l’ordre d’un « BDSM fait par amour », et non d’un BDSM fait par inclination personnelle. En d’autres termes, C. considère donc que sa compagne ne lui « doit » rien, ni par amour, ni par aucun autre principe qu’une « authentique » disposition pour le BDSM.

C’est la « connexion » entre les partenaires qui, pour beaucoup de kinksters, constitue l’un des principaux objectifs d’une session BDSM (Beckmann, 2009 : 54). Ou plutôt s’agit-il plus précisément de l’un de ses effets les plus enviables, car pour beaucoup de kinksters, le jeu BDSM est, dans l’idéal, autotélique (Bauer, 2014 : 249). Lorsque Z. relate par exemple qu’un illustre enseignant français de shibari se refuse à utiliser cette notion de « connexion », c’est que ce dernier, selon mon interlocuteur, désire mettre l’accent sur le « dialogue » dynamique qui se met en place entre les deux partenaires durant le jeu, et non sur un quelconque état statique à atteindre (figure spécifique de shibari, transes dites du « subspace » ou du « domspace », orgasme…). L’emphase ainsi mise, dans le jeu BDSM communautaire, sur « le processus plus que [sur] le résultat » (N.) n’est pas sans renvoyer à la notion d’« action robuste » telle qu’élaborée par Eric Leifer, et qui serait caractéristique selon lui des échanges les plus intimes (White, op.

Comme me le confiait O. une session BDSM requiert « un état d’esprit de l’ordre d’une implication sincère ». Si la « connexion » BDSM requiert des partenaires une réciprocité attentionnelle4, elle suppose également une réciprocité émotionnelle5 ainsi qu’une réciprocité actionnelle.

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