Au XIXe siècle, la fabrication des armes militaires légères (fusils et pistolets) ne peut demeurer en dehors des progrès de la Révolution industrielle. Elle fait donc l’objet d’un processus de mécanisation qui est également une aventure humaine.
En fait, de 1850 à 1870, soit quasiment au cours du Second Empire, les responsables militaires et politiques sont confrontés à un double défi. Il importe d’une part de doter l’armée d’un fusil moderne, car l’on est dans une période d’intense innovation technique. Il faut, parallèlement, passer d’une production essentiellement manuelle, assurée par des armuriers qualifiés, à une production mécanisée, fondée sur un recours systématique aux machines-outils.
Conscient du besoin de moderniser, le Second Empire décide en 1862 de remplacer la production artisanale des armes militaires individuelles par la fabrication mécanique, grâce à l'emploi systématique des machines-outils, qui garantit l'interchangeabilité des pièces.
De 1863 à 1868, une usine ultramoderne est construite à cet effet à Saint-Étienne, tandis que les autres manufactures (notamment Châtellerault) sont partiellement modernisées.
Parallèlement, les expériences destinées à choisir un nouveau fusil pour l’armée française aboutissent à retenir le Chassepot modèle 1866. La construction de ce dernier par voie mécanique débute aussitôt et ne cesse de croître jusqu’en 1870, concrétisant le franchissement d’un seuil technologique dans l’armurerie militaire nationale.
Lire aussi: Découvrez l'armurerie airsoft
À l’issue des guerres de la Révolution et de l’Empire, la modernisation de l’arme vise un triple objectif :
Dès 1841 d’ailleurs, la Prusse dote son armée d’un fusil répondant aux nouvelles exigences, le Dreyse.
Soucieuse de posséder des instruments aussi efficaces que ceux de ses adversaires potentiels, la France crée en 1837 sa première arme légère à percussion, la carabine Delvigne-Pontcharra, avant d’adopter en 1840 le système de mise à feu par percussion.
Enfin, en 1857, est retenu le principe du canon rayé. Il s’agit là seulement d’une première étape, puisque toutes les armes produites se chargent encore par la bouche (en dépit des difficultés nées de l’utilisation de balles profilées).
Par ailleurs, au plan technique, la réalisation de rayures requiert un travail plus précis que la fabrication des canons à âme lisse qui supportaient une plus grande tolérance de calibre compte tenu du principe du « vent ».
Lire aussi: Votre guide des expériences avec Drome Chasse Tir
Cette phase de transition technologique, recouvrant essentiellement la période 1842-1866, contraint les quatre manufactures françaises (Châtellerault, Mutzig, Saint-Étienne et Tulle) à transformer le stock existant tout en construisant des armes neuves répondant aux nouvelles normes.
Il est vrai que la modification de fusils construits manuellement n’exige pas de machines compliquées.
En 1864, le conflit prusso-danois démontre la supériorité des fusils à chargement par la culasse sur ceux à chargement par la bouche.
Face au conservatisme des milieux militaires, Napoléon III, partisan avéré de l’innovation, pousse alors le Comité d’artillerie dans la voie de la modernisation. Ce dernier réalise ainsi une étude systématique de l’armement des grandes puissances, au terme de laquelle sont fixées les conditions à remplir par le fusil futur de l’armée française : chargement par la culasse, utilisation d’une cartouche portant son amorce, projectile d’un calibre compris entre 9 et 12 mm, présence d’une hausse graduée, dimension et poids comparables à ceux de la carabine de chasseurs et enfin entretien et maniement aisés.
La victoire de la Prusse sur l’Autriche en 1866 conduit à adopter (dans une certaine urgence) le système Chassepot, premier modèle réglementaire français véritablement moderne, qui répond globalement à ce cahier des charges.
Lire aussi: Tout savoir sur Chasse Tir Malin à Luçon : notre évaluation.
Normaliser la production en recourant à des machines pour assurer l’exacte reproduction des pièces (et donc leur parfaite interchangeabilité) est une idée déjà ancienne, mise en avant par Honoré Blanc, mais alors très incomplètement, et surtout très imparfaitement réalisée.
Le processus retenu porte en effet seulement sur la platine du fusil modèle 1777 et exige une finition manuelle à la lime.
Désireux de mettre le plus largement possible ce concept en pratique, les États-Unis décident en 1814 de réaliser une arme individuelle dont les pièces seront réellement interchangeables. Ils y parviennent finalement avec le fusil modèle 1842.
En France, en revanche, le procédé d’Honoré Blanc, d’un coût plus élevé que la fabrication artisanale, est abandonné, si bien que la production demeure, pour l’essentiel, manuelle. Les ouvriers armuriers réalisent des parties d’armes, voire des armes complètes, selon des gabarits. Toutefois, les cotes restent assez larges, eu égard au mode de fabrication, ce qui exige des ajustements en cas de réparation.
La volonté de mécanisation se heurte d’autre part à un certain nombre de difficultés conceptuelles. En effet, la recherche permanente de la performance dans les fusils est avant tout le fait d’armuriers, qui imaginent des solutions techniques dans leur domaine, sans prendre en compte les éventuels problèmes de fabrication par procédé mécanique.
De plus, à ces limitations conceptuelles nées du processus constant d’innovation et d’expérimentation qui marque alors le domaine de l’arme légère, s’ajoute, pour les responsables, le poids des préoccupations sociales, en d’autres termes, des dégâts humains susceptibles d’être occasionnés par le passage d’un système artisanal ou semi-artisanal à un système mécanisé.
En termes de ressources humaines, les usines d’armement de l’époque possèdent une organisation très stricte. On trouve d’abord un certain nombre d’exécutants que le colonel René décrit ainsi : « Le personnel des ouvriers comprend trois catégories : les ouvriers immatriculés, liés au service par un engagement qui leur assure une retraite, les ouvriers libres qui peuvent quitter les manufactures en prévenant trois mois à l’avance ; les ouvriers militaires détachés temporairement de leurs corps par ordres ministériels. Aux époques de grands développement de la fabrication, ce sont les deux dernières catégories que l’on augmente le plus possible parce qu’elles ne grèvent pas le budget de l’État pour l’avenir ; la troisième catégorie surtout, celle des ouvriers militaires, présente ce grand avantage d’être composée de soldats que l’on peut renvoyer à leurs corps lorsque les commandes diminuant, l’ouvrage vient à manquer. »
Les fonctions d’encadrement sont, elles, réparties entre civils et militaires. À côté de l’entrepreneur, qui fournit matières premières et main-d’œuvre, on trouve ainsi un certain nombre d’officiers d’artillerie : un officier supérieur (chef d’escadron, lieutenant-colonel ou colonel) directeur de la manufacture, un capitaine ou chef d’escadron sous-directeur, enfin des capitaines stagiaires qui reçoivent l’instruction nécessaire pour être inspecteurs d’armes permanents dans les directions.
Au niveau inférieur, des « gardes d’artillerie », issus du corps des sous-officiers, prennent rang entre ces derniers et les officiers, et sont chargés de la comptabilité des matières et des finances. Le contact direct avec les ouvriers est assuré par des contrôleurs d’armes chefs d’atelier qui, initialement employés civils, ont été militarisés à partir du 26 janvier 1862 et hiérarchiquement placés sur le même pied que les gardes d’artillerie.
Le principe de standardisation de l’armement, initié pour l’artillerie par Gribeauval à la fin du XVIIIe siècle, repris de façon limitée par Honoré Blanc pour la platine du fusil, avait, on l’a vu, été utilisé par un certain nombre de puissances économiques au fait des innovations constantes de la Révolution industrielle, notamment les États-Unis.
En 1855 intervient un événement déterminant. Le Royaume-Uni, qui se penche sur la question de la fabrication mécanique des armes de guerre, envoie une commission d’officiers étudier le système américain. Finalement, Londres achète machines et procédés en usage dans l’Union, afin de créer la première manufacture d’État anglaise susceptible de produire annuellement 120 000 armes.
Tout à fait logiquement, dans ce contexte, les responsables français sont nécessairement amenés à réfléchir sur la question de la mécanisation au sein des manufactures impériales.
tags: #armurerie #imperiale #en #plaque #histoire