S’il y a un thème qui est le fait des dernières décennies du XXème siècle, c’est celui de la patrimonialisation de l’industrie et de sa transmission sous forme de musée. Cependant, l’industrie au musée est aussi un thème qui peut se décliner durant les deux siècles derniers avec plusieurs composantes. Les musées d’art et d’industrie créés au XIXème siècle le sont dans des contextes régionaux bien particuliers où innovation, développement industriel et solidarité sont liés tout en s’intégrant dans un environnement national où la visée encyclopédique est prédominante et où les « arts utiles » sont montrés dans les grandes expositions qui ponctuent régulièrement cette période. Cette vision « moderne » de l’industrie est portée par l’idée que le progrès technique est synonyme de paix sociale.
Les nombreux musées qualifiés de « musée industriel », « musée d’art et d’industrie », « musée industriel et commercial » naissent au début du XIXème siècle, quelquefois à l’état de projet, pour se concrétiser après 1848. Ainsi la plupart des grandes villes manufacturières se dotent de cet équipement afin de jouer le rôle de vitrine exemplaire de l’industrie française.
Il semble que la création de certains de ces musées soit à rattacher à l’existence de ce que Rémy Cazals appelle la place industrielle et de la conscience de cette place. Comment la caractériser ? « En général, plusieurs entreprises se livrent à l’activité caractéristique de la place qui est à la fois un terrain de concurrence et de solidarités favorisées par des liens familiaux, éventuellement religieux, par "l’encastrement" dans des réseaux sociaux ».
La conscience de la place industrielle a été essentielle dans l’émergence de nombreux musées « industriels » au XIXème siècle.
Le cas de Mulhouse permet d’appliquer rigoureusement la théorie de Rémy Cazals. Le mythe fondateur de la naissance de l’industrie mulhousienne est toujours répété dans les diverses publications, il est évoqué à partir de l’association de trois jeunes personnages, Jean-Jacques Schmaltzer (25 ans), Samuel Koechlin (27 ans), Jean-Henry Dollfus (artiste peintre, 22 ans) qui fondent la première manufacture d’indienne dans la ville en 1746. La réussite des jeunes pionniers entraîna d’autres créations de fabriques de toiles peintes qui se trouvèrent au nombre de 21 en 1786. Une formidable expansion industrielle s’en suivit au XIXème siècle qui développa, outre l’impression, la filature et le tissage du coton, l’industrie lainière, l’industrie chimique, la construction mécanique.
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C’est ainsi que l’on peut qualifier Mulhouse de place industrielle dont la conscience est très forte. La création de la Société industrielle de Mulhouse le 25 décembre 1825 et le bureau constitué le 3 février 1826 incarnent « l’unité matérielle et morale de l’industrie mulhousienne », elle fait partie du réseau de « solidarité » défini par Rémy Cazals. D’après ses statuts et dans l’esprit de ses créateurs, elle est « un centre d’étude et un foyer d’activité sociale », ce qui va permettre la création d’autres institutions communes qui vont renforcer la croissance. La place industrielle prend toute sa signification dans l’analyse de Bernard Thierry-Mieg : « Ce que la Société industrielle a compris, aux temps dont nous parlons, c’est qu’au-delà des devoirs individuels, attachés à la fonction patronale, il doit exister des instances collectives, non pour bloquer les initiatives, mais pour étudier, décider et agir en commun ».
« Soyons les premiers à donner l’exemple de la création d’un musée industriel. Cherchons à recueillir les débris épars du passé et surtout à réunir les produits de l’époque actuelle ». En 1832, ces mots sont prononcés par Daniel Dollfus-Ausset lors d’une assemblée générale de la SIM, ce qui se traduit, l’année suivante, par une circulaire envoyée aux quarante-deux manufactures d’impression du Haut-Rhin afin de recueillir des échantillons de fabrication. Ceci constitua l’ébauche des collections du musée actuel.
L’ensemble de ces collections constitue l’histoire de l’impression en général et plus spécialement de l’évolution de cette industrie dans la région. Il concourt par-là au progrès de tout ce qui se rattache au dessin industriel, à la gravure et à la fabrication des toiles peintes. En 1872, le musée est placé sous le patronage de la Société industrielle de Mulhouse.
À la suite de la guerre de 1939-1945, une réorganisation est rendue nécessaire. Une association de droit local « musée de l’impression sur étoffes » est constituée en 1955 et la SIM dépose ses collections y compris celles provenant de son musée des arts décoratifs, de son musée technologique et ethnographique. Le Conseil d’administration est bien le reflet de cette longue histoire, il comprend six membres représentant la ville, six la SIM, et deux la chambre de commerce. Les collections concernent à la fois le domaine de la technique et celui des arts décoratifs.
Des outils et des machines permettent de présenter l’évolution des techniques d’impression depuis le XVIIIème siècle. D’autre part, les collections textiles sont de la plus grande importance, elles se composent de deux entités. Le service d’utilisation des documents poursuit la politique mise en place par la SIM au début du XIXème siècle ; centre de documentation ouvert à l’origine aux dessinateurs locaux, il permet aux industriels du textile du monde entier, créateurs, éditeurs, stylistes, responsables de collections, de consulter cette base constituée d’échantillons. Mille huit cents livres renfermant trois millions d’échantillons et mille dessins de grande taille permettent de suivre l’impression en Alsace des années 1760/1770 jusqu’aujourd’hui ainsi que pour d’autres centres français (Nantes, Jouy-en-Josas, Rouen) et étrangers. En 2001, l’acquisition du fonds Texunion regroupant les archives de plusieurs entreprises mulhousiennes du groupe DMC et couvrant les années 1850 à 1990, a accru considérablement le potentiel du centre de documentation.
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La deuxième partie des collections concerne les textiles qui ne se trouvent pas sous forme d’échantillons mais qui peuvent se présenter sous forme d’étoffes en panneaux ou confectionnées pour l’ameublement ou l’habillement ou bien d’accessoires comme les châles et les mouchoirs imprimés. Depuis la collection du mulhousien Engel-Dollfus donnée en 1826, les dons se sont succédé, enrichissant et stimulant la création contemporaine textile. Enfin, il est nécessaire de mentionner la bibliothèque, outil de travail indispensable, constituée à l’origine pour le musée du dessin industriel afin de former et stimuler la créativité des dessinateurs locaux.
Il en est de même de l’activité soyeuse de Lyon. En effet, le rapport de 1859 fait à la chambre de commerce de Lyon par M. « Lyon peut soutenir victorieusement la lutte pour la fabrication courante avec l’industrie étrangère. La Mode, cette impérieuse maîtresse, n’a jamais trouvé Lyon soumis servilement à ses caprices ; elle reçoit, dans ce milieu artiste, pour les étoffes de soie, comme à Paris, pour les objets de toilette, de fantaisie et de luxe, ces corrections habiles qui tempèrent les extravagances et donnent un cachet d’élégance, même à des bizarreries fugitives. À tant d’heureux dons, à des traditions et des conquêtes éprouvées par le succès, il faut ajouter un moyen nouveau : le Musée d’Art et d’Industrie dont nous avons parlé est de ces moyens.
L’autre exemple retenu est celui de Saint-Étienne. Il est lui aussi fondamentalement centré sur la fierté d’une industrie florissante mais ici bipolaire : l’arme et le ruban. Le développement de la ville de Saint-Étienne est directement lié à la rubanerie qui atteint son apogée au début du XIXème siècle. L’organisation particulière de la Fabrique, vers le milieu du XVIIIème siècle va permettre à l’industrie stéphanoise du ruban de sortir de la tutelle lyonnaise. La production tournée vers la mode, très diversifiée, s’appuie à la fois sur des techniques innovantes, le métier « à la Zurichoise » puis les perfectionnements des métiers Jacquard, ainsi que sur la Fabrique qui permet une organisation rigoureuse du travail à domicile dans l’atelier. Dans les années 1850-1870, jusqu’à 70 000 ouvriers se trouvent dans la sphère d’influence de la Fabrique.
De plus, industrie « propre », la rubanerie va susciter un développement important de la ville avec une architecture particulière. Les immeubles des fabricants, construits à partir de 1840, sont les lieux où les passementiers viennent chercher et remettre leur travail. Ces immeubles ne se trouvent pas au centre ville mais sur les collines environnantes, à l’abri des fumées polluantes de l’industrie minière et métallurgique, leur façade sur rue correspondant aux logements et celle sur cour aux ateliers. C’est une architecture du travail masquée, ce qui la rend « convenable », tout en étant identifiable. C’est ainsi toute la ville qui est marquée par l’industrie, la Fabrique investit le centre ville où elle affirme sa puissance et les immeubles des ateliers sont en périphérie. L’architecture est ici une des composantes de la place industrielle.
Le musée de la Fabrique est créé en 1833, ses collections, enrichies et développées, vont rejoindre le Palais des Arts en 1861 avec une prestigieuse collection d’armes acquise auprès du Maréchal Oudinot de Reggio. À partir de cette date, les collections d’armes (elles aussi liées à l’industrie stéphanoise) et de rubanerie sont intimement liées. « Les tenants de la prospérité industrielle étaient très fortement présents dans toutes les instances administratives, juridiques et financières de la ville. C’est leur propre consécration qu’ils déclaraient avec le musée, mais c’est aussi un moyen qu’ils se donnaient, car dès cette époque, le musée fut conçu non seulement comme une "vitrine" des produits des industries locales, mais aussi comme une bibliothèque réunissant les éléments nécessaires à l’étude et au perfectionnement des élèves des écoles d’art et des apprentis ».
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En 1889, un rapport est présenté par Alfred Colombet pour la création d’un musée municipal d’art et d’industrie et d’une école de tissage au nom de la commission d’étude, avec, en annexe, un mémoire de Marius Vachon du 3 août 1889. Le rapporteur indique : « Il faut qu’un musée rende des services sérieux, essentiels pour le développement intellectuel de la population et pour la prospérité de l’industrie et du commerce ».
Marius Vachon définit ensuite les collections qui feront partie du musée. Pour la rubanerie-passementerie il s’agit d’échantillons stéphanois et étrangers mais aussi de métiers et dispositifs techniques. D’autre part, il souhaite la création d’une seconde section consacrée à l’armurerie, organisée de la même façon ainsi qu’une troisième section pour les industries du fer. C’est ainsi qu’est réorganisé ce qui est devenu le musée d’art et d’industrie de Saint-Étienne. Celui-ci a bénéficié d’un remarquable réaménagement en 2001.
À Saint-Étienne, le musée de Fabrique est un des éléments de la mise en place de structures collectives caractéristiques de la place industrielle dont la prégnance est cependant moins grande qu’à Mulhouse.
Quel est le rôle joué par les industriels dans une ville comme Troyes marquée par l’industrie bonnetière ? Il faut attendre la fin de la seconde guerre mondiale pour qu’un groupe d’industriels troyens constitue une importante collection de bas, chaussettes, gants, mitaines, sous-vêtements... Cependant, un « conservatoire industriel » avait été créé dès 1864 avec des collections mécaniques qui ont été entreposées dans de mauvaises conditions. Le matériel est restauré par l’École française de bonneterie lorsqu’enfin, en 1936, la Société académique de l’Aube, la chambre de commerce et d’industrie et la ville s’entendent pour installer les collections se rapportant à la bonneterie dans l’Hôtel de Vauluisant.
La conscience de la place industrielle était-elle assez forte à Calais pour permettre la création d’un musée industriel, même tardivement ? En effet, c’est seulement en 1926, à l’initiative de la chambre syndicale des dessinateurs et esquisseurs de Calais que le musée de la dentelle voit le jour. Cependant, dès 1862, l’idée d’un musée de la dentelle est envisagée, dans le sillage de l’exposition universelle de 1861, puisqu’il est proposé « d’écrire aux principaux fabricants des deux localités de Saint-Pierre et de Calais qui ont exposé à Londres, à l’effet de leur demander des spécimens de leur exposition ».
Ainsi, les exemples précédents démontrent que le musée peut être considéré comme une structure collective participant à la réputation de la place industrielle, surtout au XIXème siècle.
La fabrication et le commerce des armes à feu a débuté très tôt à Liège, aux environs du 16ème siècle. L’usage étant de décorer les armes , c’est aux graveurs que l’on a naturellement confié cette tâche et le développement de la gravure a évidemment suivi celui de la fabrication d’armes. L’apogée de cette activité se situe à la fin du 19ème siècle et le début du 20ème siècle, période où Liège est devenue une référence en ce domaine.
Saint-Étienne est une ville où l'industrie de l'armement s'est solidement établie depuis plus de vingt siècles. Cependant, depuis les années 50, la récession économique a entraîné la fermeture de nombreuses maisons et la reconversion de l'industrie, qui s'est positionnée exclusivement sur une fabrication de qualité. De 250 fabricants locaux en 1950, Maurice Forissier cite une trentaine d'armuriers, fabricants, réparateurs, revendeurs et distributeurs, tous confondus en 1998 sur la région stéphanoise.
Le livre de Maurice Forissier dresse la liste de toutes les entreprises qui ont fabriqué des armes de chasse, les manufactures et grands établissements, Mimard et Blachon bien sûr, mais beaucoup d'autres encore : Berger, Bergeron, Darne, Berthon Frères, Peugeot… Il revient avec tendresse sur tous les "compagnons et membres de la chaine artisanale" qu'il a connu et dont beaucoup se sont éteints. "On parle toujours de Manufrance mais la somme de tous ces petits artisans était bien plus importante que le personnel de Manufrance", rappelle l'auteur, qui ajoute que "même à l'ère de l'industrialisation, l'armurerie s'est toujours nourrie de l'artisanat et de la tradition, d'où les grandes dynasties… Demas, par exemple, est un pur produit de l'artisanat, "industrialisé" par Verney-Carron…"
Le quartier Saint-Roch à Saint-Étienne témoigne encore de ce passé industriel. Bien que les signes des anciens petits ateliers d'armuriers soient ténus et cachés dans les arrière-cours, certaines rues conservent des noms évocateurs, comme la rue Bouillet et la rue Jean-Claude Tissot. Jean-Baptiste Bouillet réalisa pour le dey d'Alger une arquebuse que Louis XV préféra garder pour lui, tandis que Jean-Claude Tissot fut un graveur sur armes de grand talent.
Le fusil à broche de calibre 16 est une arme emblématique qui a marqué l'histoire de l'armurerie. Son invention et sa démocratisation ont révolutionné le chargement des armes.
Casimir Lefaucheux déposa un brevet d'invention en 1833 décrivant son célèbre fusil à brisure. Grâce à cette invention, il démocratisa ainsi le chargement par la culasse.
Pour identifier un fusil Lefaucheux, il faut regarder les poinçons, ici "invention C.Lefaucheux à Paris" (normalement il n'y a pas le "C"): poinçon apposé sur les armes de fabrique de 1833 à 1843 après le brevet tombe dans le domaine public. Le numéro d'ordre devait également être apposé.
Les fusils à broche ont été utilisés relativement longtemps, de leur naissance dans les années 1830 jusqu'à leur vente après 1900. Ils ont côtoyé les fusils à percussion et la percussion centrale. La cartouche à broche est une grande invention : c'est la première fois que l'on réunit en une entité une amorce, de la poudre, bourre et plomb, permettant la démocratisation du chargement par la culasse.
Nicolas-Noël Boutet (1761-1833) représente l’apogée de ce goût pour l’armurerie de prestige sous le Premier Empire. Issu d’une famille d’armuriers de Versailles, Nicolas-Noël Boutet est nommé directeur-artiste de la Manufacture d’armes de Versailles par décret le 23 août 1792.
Sous le Consulat (1799-1804), Nicolas-Noël Boutet est chargé de la fabrication des armes d’honneur qui deviennent sa spécialité. Les créations de Nicolas-Noël Boutet se distinguent alors par leur esthétique développée et leur perfection technique. Ses pistolets à silex de luxe arborent souvent des incrustations d’or ou d’argent, des gravures détaillées représentant des scènes mythologiques ou allégoriques, ainsi que des crosses en bois précieux comme l’ébène.
Ces crosses sont fréquemment rehaussées de nacre ou d’ivoire sculpté, témoignant du savoir-faire minutieux de son atelier et de la reconnaissance de cette production comme un travail d’art. Sous le Premier Empire, Nicolas-Noël Boutet fabrique des armes offertes comme cadeaux diplomatiques ou à des personnalités de premier plan.
Jean Lepage (1779-1822), également issu d’une prestigieuse famille d’arquebusiers, se différencie de Nicolas-Noël Boutet par son approche centrée sur l’innovation technique. Contrairement à Nicolas-Noël Boutet, dont les efforts sont dirigés vers la beauté ornementale des armes de luxe, Jean Lepage se concentre sur l’ingénierie et le développement technique sans toutefois négliger l’aspect esthétique des armes.
Sa fonction d’arquebusier des chasses de l’Empereur influence ses travaux : la pratique de la chasse exige en effet des armes au tir rapide et précis. Parmi ses inventions marquantes figure le fusil à répétition à silex, permettant de tirer plusieurs coups sans rechargement immédiat.
| Date | Événement |
|---|---|
| VIIIème siècle | Invention de la poudre noire par les chinois. |
| Vers 1150 - 1200 | Utilisation de la poudre noire par les arabes. |
| En Août 1324 | Apparait une des premières utilisations en France d’une bombarde pour l’attaque de la ville de la Réole (Gironde). |
| Vers 1370 | l’hacquebute (primitive). |
| Vers 1460 jusqu’à 1660 | l’arquebuse. |
| Vers 1510-15 | la platine à « rouet ». |
| Vers 1520 | Apparition d’une forme très réduite de l’arquebuse à rouet, le pistolet. |
| Vers 1605-1610 | La platine à silex apparaît dans l’atelier de Marin Bourgeois. |
| 1777, puis an IX, et enfin le dernier modèle de fusil de guerre à platine à silex, le 1822 | qui sera modifié en platine à percussion vers 1830, puis son canon rayé vers 1848. |
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