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Le tir à l’arc et le tir avec armes à feu demandent, comme toute pratique, un apprentissage. Ils supposent également un espace et celui-ci est intéressant à questionner du point de vue du genre et de la mise en mouvement des corps faisant du tir.

En effet, comme le montre l’extrait ci-dessus, la pratique du tir implique une manière de tenir et de mouvoir son corps, et d’incarner des « qualités » telles que l’agressivité et la fierté, qui sont associées socialement à la masculinité.

La pratique sportive du tir avec armes à feu et à l’arc, majoritairement investie par les hommes, demande des techniques et des postures corporelles socialement associées à la masculinité : prendre de l’espace, avoir de l’assurance dans ces gestes, et surtout manipuler des armes.

Cet article s’intéresse, à partir d’une recherche ethnographique, à la manière dont les femmes et les hommes s’intègrent dans ce milieu sportif et en quoi la matérialité environnante marque leur expérience corporelle et l’acquisition de techniques particulières.

Cet article s'intéresse à la manière dont les femmes et les hommes s'intègrent corporellement dans cet espace et comment la matérialité joue un rôle dans l'expérience d'apprentissage et de pratique.

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Comme le soulignent de nombreuses études, les filles et les garçons, dès leur naissance, font face à des interactions et des situations qui les font se développer différemment, tant au niveau corporel qu’au niveau mental, selon leur appartenance de sexe.

Ainsi, ils ne sont pas soumis à la même éducation concernant la prise d’espace spatial et sonore, l’affirmation de soi ou encore l’expression des sentiments - et notamment l’agressivité.

Cette socialisation différenciée, à laquelle les enfants participent activement, passe par une distribution spécifique des espaces et des matérialités.

Par exemple, la répartition des jouets (poupée versus arme en plastique) conduit à développer un certain rapport au monde puisque ces objets suscitent des interactions et des prises d’espace différentes voire opposées.

Cela contribue à asseoir un ordre genré des attitudes corporelles et mentales et à maintenir une « naturalisation » des compétences dites féminines et masculines comme l’attention aux autres pour les premières et la prise de risque pour les seconds.

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De plus, le tir sportif s’inscrit dans un environnement - le sport - qui a été historiquement et socialement construit comme masculin, prônant un modèle viril de la performance et de la réussite.

Dès la fin des années 1970, dans les pays anglo-saxons mais également dans les milieux francophones et germanophones, de plus en plus de travaux en sociologie du sport se sont intéressés aux trajectoires des femmes et à leur difficulté d’accéder à de nombreux sports, puis aux obstacles à atteindre les hauts niveaux de compétition ou la professionnalisation.

Ils ont également montré comment l’intégration progressive - en dents de scie - des femmes dans différents sports s’est accompagnée de la mise en place de règles et de conditions différentes de celles des hommes, de façon à ne pas pouvoir être comparées à ces derniers.

Cela a permis et permet encore de maintenir des croyances associées aux corps des femmes et des hommes en rendant visibles des différences corporelles.

Les filles et les garçons ne pratiquent donc généralement pas les mêmes activités physiques et n’y sont pas encouragés de la même manière.

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Le tir ne fait ici pas exception.

À cet égard, l’histoire du tir, et plus précisément du skeet, aux Jeux Olympiques est intéressante.

Introduite en 1968, la compétition devient mixte de 1972 jusqu’en 1992, année où une tireuse chinoise, Zhang Shan, bat le record du monde.

Dès l’édition suivante, la compétition est à nouveau réservée uniquement aux hommes et les femmes peuvent concourir entre elles dès 2000.

Ainsi, le fait qu’une femme batte des concurrents hommes amène à la redéfinition des conditions de participation et de pratique en mixité.

En 2016, selon la fédération suisse de tir, les femmes sont 13 % à être licenciées au tir avec armes à feu.

Le tir est donc ambivalent : il ouvre à de nouvelles postures et techniques corporelles pour les femmes - et certains hommes -, leur donne en partie accès à des objets et des qualités plutôt associés à la masculinité mais reste tout de même un espace largement investi par les hommes, se basant sur une tradition du tir qui se faisait entre hommes et ayant de fortes connexions avec le domaine militaire en Suisse.

L’enjeu ici sera de montrer comment le tir à l’arc et le tir avec armes à feu travaillent la subjectivation des individus et permet de penser la formation de subjectivités spécifiques.

En premier lieu, je vais aborder la manière dont a été théorisée l’articulation entre genre, objets et constitution de la subjectivité afin de dégager quelques pistes conceptuelles.

En second lieu, je m’interrogerai sur l’existence ou non d’une division sexuelle des outils et des techniques sur mon terrain du tir sportif.

L’étude des relations entre matérialités, techniques et genre me permettra ensuite de montrer comment les matières contenues dans les objets (tels que le bois et le métal par exemple) jouent un rôle dans l’acquisition de techniques particulières et peuvent renforcer ou désamorcer des effets de genre.

La recherche autour de la culture matérielle et le genre connaît un relatif succès qui est récent.

Participation des femmes au tir sportif en Suisse (2016)
Discipline Pourcentage de femmes licenciées
Tir avec armes à feu 13%

Pour aller plus loin, Marie-Pierre Julien et Céline Rosselin parlent d’un « sujet-et-ses-objets », mettant en avant l’importance de penser le sujet comme ne pouvant être dissocié de la matérialité environnante.

Cette formulation se focalise sur l’implication de la matérialité dans la formation des subjectivités des individus.

Dans cet article, je m’intéresse principalement aux objets du tir : les armes.

Les objets font partie de nos expériences corporelles. Certaines recherches, notamment anthropologiques, ont montré comment les objets peuvent contribuer au quotidien à créer des sujets genrés en postulant que les objets sont déjà eux-mêmes genrés car « porteurs de connotations de féminité et produisant différentes techniques corporelles aptes à leur manipulation ».

D’autres chercheuses, se positionnant dans le champ des sciences et des techniques, se sont penchées sur « la co-construction du genre et des technologies ainsi qu’aux dynamiques d’exclusion dans lesquelles sont imbriqués les corps et les technologies ».

Ainsi, parce qu’elles possèdent certaines prescriptions, les technologies amèneraient à des discriminations qui excluent symboliquement et/ou matériellement des individus : un escalier pour une personne en fauteuil roulant par exemple.

Ici la technologie est conçue comme « appartenant pleinement à son corps : on doit pouvoir s’identifier (visuellement, tactilement et affectivement) avec son corps technologiquement transformé ».

Il y aurait donc un travail d’incarnation, c’est-à-dire « le fait que [la technologie] soit vécue de manière transparente aux niveaux sensoriel et cinétique » et un travail d’incorporation, relatif à des normes sociales.

Si cette approche a le mérite de montrer comment certains objets peuvent exclure des corps, elle postule que dès lors que les corps semblent physiquement aptes à la manipulation, il y a une incarnation qui se fait automatiquement.

Mais l’incarnation est-elle exempte d’apprentissages liés à des normes sociales ?

La phénoménologie féministe me semble être une piste intéressante pour approfondir la question.

Ahmed et Young s’inscrivent dans la lignée de Merleau-Ponty pour qui la formation du sujet passe par une façon d’« être-au-monde » corporellement, qui est tournée vers l’extérieur et donc à la matérialité environnante.

Notre relation au monde serait de l’ordre de la perception, de la sensation et ce lien serait « stable et continu ».

C’est sur ce point-là notamment qu’Ahmed et Young s’éloignent de Merleau-Ponty car elles expliquent que les femmes apprennent à avoir un rapport au monde spécifique, elles sont orientées d’une certaine manière et cela ne peut être stable puisque dépendant des situations.

De plus, cela est travaillé par des normes de genre, qui déterminent en partie comment les hommes et les femmes se meuvent dans un tel espace car ceux-ci n’ont pas les mêmes accès, qui sont socialement définis.

Ainsi, il existe des objets hors de portée, tandis que d’autres sont à proximité, voire « sous la main ».

Certains ne demandent qu’une infime préparation à leur manipulation alors que d’autres sont plus techniques, mais selon la manière dont ils sont associés à la féminité, ils sont rendus ou non accessibles aux femmes (par exemple les appareils électroménagers versus les outils de menuiserie).

En effet, les matérialités demandent des connaissances corporelles spécifiques et du moment que ces corps ne sont pas traités socialement de la même manière car étant pris dans des représentations genrées, ils développent un rapport différent aux objets.

Afin d’être plus explicite, je prends l’exemple du jeter de balle, explicité par Young.

L’auteure montre comment les filles ont appris à utiliser leur corps de manière différente et comment cela a développé un rapport à soi spécifique.

En effet, lorsqu’elles jettent une balle, elles ont tendance à utiliser seulement une partie de l’avant de leur bras, là où les garçons utilisent l’entièreté du membre et le haut de leur corps.

Cette différenciation dans le geste se répercute dans la propulsion de la balle et donc du résultat de la performance corporelle, jugée plus ou moins puissante et efficace.

Cette analyse a le mérite de montrer que les apprentissages de la préhension et de la manipulation des objets participent à maintenir un ordre de genre et à valider une différenciation des corps, et donc des résultats, des femmes et des hommes.

Des travaux ont montré que la balle est connotée comme masculine surtout lorsque celle-ci est lourde et projetée, puisqu’associée à la force.

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