L’année 2015 marque un double centenaire : les 600 ans de la bataille d’Azincourt (1415) et les 500 ans de la bataille de Marignan (1515). La bataille de Marignan est une célèbre victoire remportée par François Ier sur une armée de mercenaires suisses dans le nord de l'Italie, les 13 et 14 septembre 1515. Ce succès militaire va procurer au jeune roi de France, adoubé chevalier sur le champ de bataille par le seigneur de Bayard, une grande popularité et une flatteuse réputation de bravoure.
1515 symbolise pour beaucoup l’entrée de la France dans la modernité de la Renaissance (Le Roux, 2015). 1515 est une des dates les plus retenues par les Français quand on leur parle d’histoire, ajoutant parfois Marignan. Pourtant, cette bataille mérite d’être plus connue et remise dans son contexte, lui aussi trop méconnu : les guerres d’Italie.
Riche depuis les débuts de la Renaissance, la péninsule italique est convoitée par les puissances européennes, notamment les souverains de France. Malgré sa puissance financière et sa domination intellectuelle et artistique, la péninsule est alors fragile politiquement, morcelée en principautés rivales dont les plus importantes sont les États pontificaux, le royaume de Naples, le duché de Milan et les Républiques de Venise et de Florence.
Sans remonter jusqu’à la dynastie des rois angevins de Naples, on peut dire que les guerres d'Italie impliquant la France ont commencé avec Charles VIII, lui-même roi éphémère de Naples quelques mois en 1495. C’est surtout avec Louis XII que le royaume de France commence à prendre vraiment pied en Italie. Mais s’il parvient à écarter rapidement Ludovic le More, il doit compter dans la péninsule sur des princes importants, tel César Borgia, mais aussi le pape et les Aragonais.
Pendant quelques années, Louis XII parvient à jouer des alliances, s’appuyant sur Florence et le duché de Milan, entrant dans la lutte contre Venise. Un compromis est trouvé en 1504 : la France abandonne Naples au roi d’Aragon, mais conserve Milan. Cette solution n’est que temporaire car le pape Jules II, qui veut assurer son autorité à toute l'Italie, monte une nouvelle « Sainte Ligue » contre la France, comprenant Venise, l’Aragon, la Suisse et l'Angleterre.
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La mort du roi en 1515 rassure un peu les cours européennes, et en particulier celles d’Italie, qui voient d’un bon œil lui succéder le jeune François d’Angoulême, à peine vingt ans. Mais le nouveau roi, plus connu sous le nom de François Ier, a les mêmes ambitions italiennes que ses prédécesseurs. A peine sacré, le nouveau roi décide de venger la France des récents échecs militaires et de reconquérir le Milanais.
Le roi François Ier, voulant reconquérir le Milanais perdu par Louis XII, et l’arracher encore à cette malheureuse maison des Sforce, entre en Italie aussi rapidement que ses prédécesseurs. En 1515, en tant que chef de la branche des Valois-Angoulême, François Ier succède à son cousin Louis XII, dont il a épousé la fille, Claude de France, l'année précédente. La noblesse a pour rôle de « conserver l'Etat par les armes », en échange de nombreux privilèges.
Le 4 juin, le roi quitte Blois pour Amboise où il consacre trois semaines à préparer son expédition que les contemporains qualifent de « voyage d’Italie » ou « d’entreprise de Milan ». En dépit de ceux qui lui déconseillent de se rendre en personne au-delà des monts, il demeure ferme et donne rendez-vous à son armée à Lyon, le 15 juillet. La « marche » proprement dite va pouvoir s’amorcer : elle durera jusqu’au jeudi 13 septembre, premier jour de la fameuse bataille.
La traversée des Alpes promet d’être difficile, surtout que les Suisses attendent l’armée française . Mais, première audace de François Ier, il choisit de passer par le col de Larche, bien plus escarpé que les cols de Montgenèvre ou Mont-Cenis. Le roi de France a l’intention de négocier, en appuyant ses arguments sur sa force de frappe. Les Suisses acceptent de discuter et proposent de rendre Milan contre un million d’écus, plus le duché de Nemours offert à Maximilien Sforza. François Ier accepte les termes de l’accord, tout en continuant sa route.
Il avait pour lui les Vénitiens, qui voulaient reprendre le Véronais sur l’empereur, et contre lui le pape Léon X ; mais les plus dangereux ennemis du roi étaient les Suisses, irrités contre la France depuis leur querelle avec Louis XII, et qui prenaient alors le titre de défenseurs des papes. Le roi, qui marchait à Milan, négociait toujours avec eux.
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Dans sa conquête du Milanais, le roi François Ier affronte les Confédérés suisses, alliés du duc de Milan, Maximilien de Sforza, du pape Léon X, de l'empereur Maximilien de Habsbourg et du cardinal de Sion. Une fois les Alpes franchies au col de l'Argentière, l'armée française, combinant chevalerie, artillerie et infanterie, soit plus de 30 000 hommes, se heurte à 20 000 Suisses, organisés en véritables phalanges, les 13 et 14 septembre 1515, dans la plaine de Marignan, entrecoupée de rivières, de canaux et de fossés.
Au sein de l’armée française, l’avant-garde a été confiée au connétable de Bourbon, et comprend l’artillerie et ses soixante-douze canons. Face aux Français, les mercenaires suisses s’avancent en trois carrés de piquiers de 7 000 hommes chacun, et c’est vers 16 heures qu’intervient le premier contact.
Le 10 septembre, il installe son camp à Marignan, à une douzaine de kilomètres de Milan ; en fait, il n’accorde que très peu de confiance aux Suisses, et connaît également les problèmes du duc de Milan, qui peine à payer ses mercenaires. Les doutes du roi sont confirmés par les événements : dans le camp suisse, le parti de l’évêque de Sion Matthäus Schiner, très anti-Français, l’emporte.
Le connétable de Bourbon est en difficulté, mais il est secouru par la charge du roi de France : le combat, très violent, dure jusqu’à la nuit ! C'est surtout l'artillerie française qui met l’ennemi en difficulté, et à trois reprises, les Suisses doivent lâcher prise alors qu’ils parvenaient à les atteindre. François Ier s’illustre, gardant son armure pour dormir : sa légende est en marche.
Le roi de France profite de la nuit pour modifier la disposition de son armée, qu'il place en longueur, sur une ligne élargie pour augmenter la puissance de feu. Le lendemain, 14 septembre 1515, les Suisses ont reconstitué leurs rangs et chargent à nouveau. Ces derniers choisissent de s’en prendre au centre du dispositif français, qui est commandé par le roi, mais leurs 5 000 hommes sont alors repoussés par les piquiers et les arquebusiers français, appuyés par l'artillerie.
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En fin de matinée, les Suisses sont pris à revers par une autre armée venue soutenir François Ier et commandée par Alviano, capitaine de Venise.Tandis que les Suisses commencent à reculer, les canons français se déchaînent. Tentant de fuir, les Suisses sont rattrapés par la cavalerie, qui fait un véritable carnage.
Submergés, les Suisses parviennent à battre en retraite définitivement. Les Français, épuisés par les combats, renoncent à poursuivre les vaincus. La victoire est totale, mais a bataille a été particulièrement meurtrière pour les Suisses, qui dénombrent au moins 10 000 morts, alors que les Français ont perdu environ 5000 hommes.
Pour le jeune roi de France, cette brillante victoire, remportée à vingt ans, lui donne un grand prestige auprès de ses sujets et des souverains étrangers. La route vers Milan est ouverte. Bon prince, François Ier négocie la reddition de Maximilien Sforza, et s’accorde les grâces du pape Léon X ; il entre solennellement dans Milan le 11 octobre.
Au niveau militaire, c’est également l’avènement d’une nouvelle ère. La noblesse fit tout un foin de la cavalerie, comme d’habitude, mais la véritable arme de Marignan reste l’artillerie. Le rôle de l'artillerie française du sénéchal d'Armagnac y est décisif, tout comme celui de la cavalerie.
Au lendemain de la victoire, François Ier se fit adouber chevalier sur la plaine de Marignan par Bayard. Certains historiens remettent en doute la véracité de cette légende, le roi n’ayant, techniquement, pas besoin d’être adoubé. Il n’en reste pas moins que le jeune François entre dans la Légende ! A tout juste 21 ans, il se fait connaître et s’impose sur la scène politique européenne.
Marignan fut l’une des plus longues et des plus sanglantes batailles du siècle. Dans cette bataille, qui dura environ seize heures - six heures la première journée, une dizaine d’heures le lendemain -, et où de part et d’autre on ne donna ni demanda quartier, le sang coula largement : les Français perdirent six mille de leurs plus braves guerriers et un grand nombre de personnages de distinction, mais le champ de bataille resta jonché de dix mille cadavres suisses.
François Ier combattit à Marignan en soldat plutôt qu’en roi. Il reçut de violentes contusions, et eut ses armes faussées en plusieurs endroits ; son cheval fut blessé de deux coups de pique. Le neveu du duc de Gueldre, le comte de Guise, « tige de tous ces héros lorrains, les uns si utiles, les autres si funestes à la France », reçut vingt-deux blessures en combattant à la tête des bandes noires.
Marignan est donc la première grande victoire du jeune roi. Elle est décisive autant pour sa réputation dans la péninsule Italienne et en Europe, que pour la situation en Italie. François Ier parvient même à faire des Suisses les « alliés perpétuels » de la France au traité de Fribourg. Ce pacte de non-agression assure à la couronne le droit de lever des troupes de mercenaires suisses tandis que ceux-ci ne peuvent désormais plus s’engager auprès d’États en guerre contre la France.
François en profite pour se réconcilier avec le pape Léon X, qui avait apporté son soutien aux Suisses. Cette entente mènera au concordat de Bologne, en août 1516, qui octroie au roi de France un contrôle sans précédent sur les entités religieuses en son royaume. Le 29 novembre 1516, elle signa avec la France le traité de paix perpétuelle de Frisbourg. François Ier s’engagea à verser 700 000 écus d’or à la Suisse, dont les 400 000 promis par le traité de Dijon. Il octroya également une pension annuelle de 2 000 écus à chaque canton et leur permit de conserver une partie de leurs terres italiennes.
La France et la Confédération s’engagèrent également à ne plus prendre les armes l’une contre l’autre, ni à s’allier avec l’un de leurs ennemis. Ce traité est le premier pas vers l’instauration de la célèbre neutralité suisse. Et Maximilien Sforza dans tout ça? Le duc a passé la bataille cloîtrer à Milan. Il n’accepte de se rendre que le 4 octobre. Contre sa reddition, il négocie une rente à vie de 35 000 écus (environ 13 millions d’euros par an). Quant au cardinal Schiner, qui a quand même une forte responsabilité dans tout ce bordel, il échappa à la mort et partit se réfugier à Zurich.
Grâce à Marignan, la France parvint à s’implanter en Italie. François Ier diffusa l’art et les idéaux de la culture italienne en son royaume, propulsant ses sujets dans la Renaissance. Il rencontra également Léonard de Vinci, en 1516, et le convainquit de s’installer au Clos Lucé, en Touraine. Le triomphe français sera néanmoins de courte durée. En 1525, la France finira par perdre ses terres milanaises lors de la bataille de Pavie, où Francois Ier sera fait prisonnier par Charles Quint. Il faudra attendre trois siècles pour que Napoléon les reconquière (momentanément).
Quand, à son avènement au trône, François 1er reprit le projet de reconquête du duché de Milan, il savait pouvoir compter sur une artillerie probablement la plus performante d’Europe. Les premiers, les Français s’étaient engagés dans la fonte de pièces lourdes à volée longue se chargeant par la gueule et tirant des boulets de fer. Cette mutation est en voie d’achèvement dès le règne de Charles VIII. À la différence des autres puissances européennes, qui sont encore en cours de conversion à la nouvelle manière, l’artillerie française dispose d’un matériel à la fois moderne et éprouvé. Tout autant, sinon davantage, que de la qualité de ses pièces, l’artillerie royale tire sa force de l’excellence de ses hommes et de son organisation.
Les canonniers ordinaires constituent un corps de spécialistes hautement qualifiés et fort bien payés, encadrés par des commissaires et assistés par des artisans spécialisés (charrons, forgeurs, charpentiers, déchargeurs…). À ce noyau permanent s’agrège en cas de besoin des personnels employés à titre « extraordinaire ». Cette organisation est conduite par des officiers (maître de l’artillerie, lieutenant, trésoriers, contrôleur, garde) qui font carrière au service de l’artillerie et doivent leur office davantage à leur compétence qu’à la faveur royale.
Concrètement, la mise en route d’une campagne militaire comme celle de la reconquête du Milanais en 1515 implique une mobilisation de l’ensemble du service de l’artillerie. À partir des objectifs stratégiques de la campagne, le maître de l’artillerie détermine la quantité et la qualité des pièces à emmener, mais aussi des poudres et boulets, des outils, des cordages, des pièces de rechange, bref de cette multitude d’objets nécessaires au fonctionnement de cette organisation, des hommes pour la servir, des chevaux pour la déplacer et, alimentant tout cela, de l’argent pour la financer.
Très peu de traces écrites sont restées de cette mobilisation pour la campagne de 1515. Même le nombre des pièces d’artillerie lourdes emmenées est incertain. Evrard de La Marck, seigneur de Fleuranges, mentionne « soixante et douze grosses pièces ». Mais, selon Honorat de Valbelle, la bataille du roi emmenait « 9 canons, 4 grandos colovrines, 6 moienos, 8 faucons, archebutes à crochés », soit seulement 27 pièces dans le corps d’armée principal, où se trouve habituellement le principal et le plus lourd du train d’artillerie. Même en suivant les chiffres de Valbelle, le roi emmenait des pièces de batterie (canons, grandes couleuvrines) permettant de mener, si nécessaire, des opérations de siège. L’exploit n’est pas mince si l’on considère qu’il avait les cols alpins à passer. Et tant qu’à les avoir véhiculées jusque sur le terrain, autant que ces pièces lourdes participent à la bataille et joignent leurs voix à celles des pièces plus légères, « de campagne » (couleuvrines moyennes et faucons).
Les effets du boulet de canon sur des masses compactes d’hommes, carrés de piquiers ou escadrons de cavaliers, sont terrifiants. Ce boulet de canon, qui ne fait pas de prisonnier, auquel aucune armure ne peut résister et qui vient frapper au hasard sans la moindre considération pour la valeur individuelle, a représenté une qualité de peur nouvelle pour l’aristocratie et à laquelle l’éthique chevaleresque traditionnelle permettait difficilement de faire face.
Pour redoutable et redouté qu’il soit, le canon posait cependant des difficultés considérables dans son emploi tactique. Il est, d’une part, vulnérable. Son tir est lent, ses canonniers sont affairés à le charger et n’ont ni le nombre, ni les armes, ni - sans doute - les compétences pour se défendre efficacement au corps-à-corps. Que la cavalerie ou les piétons parviennent jusqu’aux pièces et cela peut aisément tourner au massacre, avec la capture de l’artillerie, enclouée voire retournée contre son camp.
Les Suisses, qui ne s’encombrent guère d’artillerie, ont clairement opté depuis leurs victoires sur le duc de Bourgogne et l’empereur Maximilien pour la tactique offensive. Idéalement, la charge de la troupe d’élite des « enfants perdus » permet de s’emparer de l’artillerie ennemie et de jeter la confusion dans son ordre de bataille.
Les Français, qui sont moins assurés de la valeur de leurs gens de pied (lansquenets ou Gascons, ces derniers coupables d’avoir lâché prise à Novare) doivent avoir une tactique différente, permettant d’intégrer leurs deux points forts : la cavalerie lourde et, précisément, l’artillerie. Les victoires d’Agnadel et de Ravenne sont sans doute indicatives de la configuration recherchée. À Agnadel, l’artillerie française a fait subir de lourdes pertes aux piétons vénitiens qui, de leur côté, masquaient leur propre artillerie.
Partant combattre les Suisses, les Français savent que beaucoup dépendra de la résistance de leurs gens de pied. Qu’ils tiennent, qu’ils fixent l’adversaire, et l’artillerie et la cavalerie pourront alors l’anéantir. Qu’ils cèdent, et ils entraîneront la perte de l’artillerie et de tout espoir de victoire. Deux options tactiques donc à Marignan, qui ont tour à tour le dessus.
Les troupes suisses, jouant au maximum de l’effet de surrprise, s’élancent dès l’abord sur l’artillerie pour s’en emparer. Ils sont sur le point de réussir, s’étant même emparé de sept pièces (selon Giovio) ou de quinze (selon Guicciardini), mais sont repoussés par l’intervention des gens d’armes et le ralliement des Gascons (qui se rachètent une conduite). Dans la soirée du 13 septembre, la situation est particulièrement confuse et périlleuse pour les Français qui parviennent de justesse à contenir les Suisses.
La configuration tactique est semble-t-il plus favorable aux Français le lendemain, avec une artillerie regroupée sur une nouvelle position et mieux protégée par une troupe remise en ordre. Nous retrouvons alors le schéma d’une artillerie causant de fortes pertes dans une infanterie ennemie avançant en formation serrée et harassée sur ses flancs par la cavalerie.
Bloqués par la position défensive française, les Suisses tentent apparemment de la désorganiser au centre par l’emploi de leur propre artillerie, mais sans guère d’effets.
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